Le rôle essentiel des laïcs dans l’essor de l’Eglise en Afrique

Les soirées-conférences organisées par le pèlerinage Notre-Dame de Marienthal dans le cadre de l’année de la foi ont accueilli, lundi 15 avril 2013, le Père sma Jean-Paul Eschlimann qui a pu partager avec un public nombreux sa riche « expérience missionnaire » en Côte d’Ivoire et évoquer plus particulièrement le rôle des laïcs dans la fondation et la vie des Eglises africaines, dans le sillage du Concile Vatican II.
Si les chrétiens d’Alsace n’ont eu de cesse d’admirer le courage et l’esprit de sacrifice des premiers missionnaires et de leurs successeurs dans les pays de mission où ils mouraient souvent très jeunes, fauchés par la fièvre jaune, la plupart ignorent le rôle essentiel joué, dans la propagation de l’Evangile, par les Africains eux-mêmes qui ont été de ce fait « des précurseurs de Vatican II, puis ses fidèles adeptes », a introduit le Père Eschlimann.

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Catéchisme dans un village de Côte d’Ivoire.
Photo sma strasbourg

Autoritarisme, juridisme et cléricalisme
L’ancien supérieur du District de la Société des Missions Africaines de Strasbourg a d’abord souligné quelques traits caractéristiques de l’histoire de l’Eglise dans la culture occidentale, dont nous sommes toujours tributaires. Ainsi, l’opposition entre laïc (qui veut dire « peuple » en grec) et clerc, la signification du mot « laïc » évoluant au cours des siècles pour qualifier le monde profane par opposition au monde religieux et ecclésiastique, et pour désigner finalement tout ce qui est indépendant de toute croyance religieuse. Cette évocation linguistique, a relevé le conférencier, est révélatrice d’une mentalité et de clivages profonds apparus dans l’histoire sociale et religieuse des civilisations occidentales, sur lesquels les Pères conciliaires de Vatican II devaient débattre il y a 50 ans pour adopter une approche plus positive du laïcat quant à sa place et sa mission dans la vie de l’Eglise et la propagation de la foi. Il a lu à cet égard un extrait de la Constitution dogmatique Lumen Gentium : « Les chrétiens qui, étant incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, faits participants à leur manière de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part, dans l’Eglise et dans le monde, la mission qui est celle de tout le peuple chrétien. »

Autre trait caractéristique qu’a souligné l’orateur, les deux états de vie bien définis dans les Ecritures et le Droit de l’Eglise : l’état laïque séculier et l’état religieux au sein d’un ordre ou en ermite. Mais, contrairement à d’autres confessions chrétiennes, l’Eglise romaine a développé une sorte de tiers état, l’ordre sacerdotal, qui ne serait ni laïque, ni religieux, une « caste sacerdotale » qui va se couper progressivement du peuple de Dieu par l’attribution de privilèges et l’observance d’interdits spécifiques. Plus grave, cette caste prétendit représenter le peuple de Dieu, l’Eglise se résumant alors à sa hiérarchie et à son clergé. Le Père Eschlimann a souligné les conséquences importantes de cette évolution des états de vie : l’état clérical devint un but en lui-même ; aux côtés des religieux, le clergé considérait son état comme un état de perfection – une discrimination supplémentaire à laquelle Martin Luther réagit vivement en supprimant les moines et le clergé dans la Réforme, pour restaurer une sainteté quotidienne, ordinaire, égale pour tous. Plusieurs échelons apparurent finalement dans la sainteté, le commun du peuple se trouvant tout naturellement au bas de l’échelle !

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La catéchiste Liliane Nanan est ses enfants de catéchisme à Adjamé.
Photo Pierre Trichet

Dernière caractéristique relevée par l’orateur, la progressive organisation monarchique de l’Eglise sur le modèle impérial depuis Constantin et l’instauration du christianisme comme religion officielle de l’empire romain, avec tendance à l’autoritarisme, au juridisme, à la centralisation des pouvoirs. Aujourd’hui encore, le pape cumule tous les pouvoirs entre ses mains. Sur ce terreau se développa le cléricalisme, cette prise de pouvoir des clercs dans les domaines et temporel et spirituel. Le sacerdoce n’est plus vécu comme un service, mais comme la prise de pouvoir sur les consciences et la vie sociale des fidèles… Et le grand perdant dans cette histoire, du moins en Occident, reste le laïcat, a regretté le Père Eschlimann.

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Catéchisme dans un village de Côte d’Ivoire.
Photo sma strasbourg

Les laïcs, « vrais bâtisseurs des jeunes Eglises africaines »
Le conférencier a développé ensuite, dans la partie centrale de sa contribution, le rôle essentiel du laïcat africain dans l’histoire missionnaire et fait revivre à son auditoire – anecdotes significatives à l’appui - quelques temps forts et étapes clés de son expérience personnelle en Côte d’Ivoire.
En pays de mission, l’Evangile s’est propagé et l’Eglise a pris racine grâce aux gens du cru, aux laïcs, a-t-il insisté d’emblée, en rappelant les conditions et les circonstances dans lesquelles les populations autochtones sont entrées au fil des siècles en contact avec la religion chrétienne dont des Africains devinrent des adeptes [1].

Les premiers missionnaires catholiques, arrivés en Afrique près d’un siècle après des missions protestantes animées par des laïcs, ne rencontrèrent donc pas des populations totalement ignorantes du christianisme. Ils purent s’appuyer d’emblée sur de petits groupes – surtout de jeunes – désireux de partager leur foi. Lorsque les missionnaires se déployèrent d’abord en petit nombre dans le pays, les laïcs remplirent à leurs côtés un rôle essentiel selon leurs capacités et leur disponibilité : interprètes auprès des autochtones, traducteurs d’une anthologie des Ecritures, accompagnement des missionnaires dans leurs tournées apostoliques, visiteurs des bourgades et communautés de sympathisants de la vaste paroisse, et même dirigeants de communautés. Partout, les missionnaires ont pu s’appuyer sur des laïcs responsables, sérieux, engagés, animés d’une foi et d’un courage solides. Les vrais bâtisseurs des jeunes Eglises locales furent donc des laïcs, a insisté le conférencier qui a dans la foulée fait part de son expérience singulière.

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Les enfants du catéchisme dans la paroisse du Père J. Fleck, en Côte d’Ivoire.
Photo sma strasbourg

Immersion et inculturation
A son arrivée en 1970 dans la paroisse de Tankessé [2], érigée 34 ans plutôt par un confrère qui y œuvrait toujours, le mode de vie au presbytère du centre était une réplique parfaite de celui en Alsace, s’est souvenu avec une pointe d’humour le Père Eschlimann, qui se sentit très vite mal à l’aise et décida donc de modifier son mode de présence et d’action.
Après l’échec d’une première tentative de prêche de « missions » dans un village [3], car le fond et la forme de son message dépassait l’entendement de son auditoire, il changea radicalement de méthode en allant s’immerger pour de bon dans ce peuple qui l’accueillait et à qui il voulait partager sa foi chrétienne. Il s’installa dans une bourgade où résidait un chef important qui pouvait autoriser les villageois à lui expliquer les coutumes et les grandes dimensions de leur univers religieux et leur vision du monde. Je devins donc un villageois parmi d’autres et j’appris ce que signifiait concrètement « être étranger » dans une culture autre, a reconnu le Père Eschlimann, placé par les responsables du village sous la « tutelle » de la famille du chef des chrétiens, Simon Kouakou Amorofi, qui l’initia à tous les gestes quotidiens. Au bout d’un an, les anciens du village lui assignèrent une place dans la structure parentale de la famille de Simon, avec un nom traditionnel mais aussi avec les droits et les devoirs qu’une telle inculturation suppose. Il avait acquis une identité locale.

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Le P. J.-P. Eschlimann devant un fétiche lobi, en Côte d’Ivoire.
Photo sma strasbourg

Cette immersion dans la société locale frappa vivement la conscience des populations, comprit le Père Eschlimann un soir à la réflexion d’un vieux qui le voyait jouer à un jeu de société, l’awalé, avec des jeunes : « Je n’aurais jamais pensé voir la panthère jouer avec mes enfants ! ». Seul fauve qui tue pour le plaisir et non pour satisfaire sa faim, la panthère symbolise en effet l’Européen colonisateur et exploiteur. Pour moi, tout ce parcours de près de cinq ans fut une vraie mort-renaissance. L’homme et le prêtre que je suis aujourd’hui, je le dois à la formation reçue d’un peuple et des laïcs africains, et en premier lieu de Simon, à l’époque père de cinq enfants, qui était en somme devenu mon coach culturel et mon directeur spirituel, dont l’influence déborda largement ma personne.
Tout ce que Simon lui a donné de vivre et réfléchir ouvrit une nouvelle vie d’évangélisation au Père Eschlimann, qui s’est étendu ensuite sur la méthode et l’organisation de son travail avec et auprès des laïcs. Mais si cette nouvelle approche de l’évangélisation fut appréciée par les populations, elle ne fut en revanche pas du goût des tenants du pouvoir traditionnel qui reprochaient aux chrétiens de libérer les femmes, les jeunes, en les soustrayant aux peurs et aux secrets qui faisaient fonctionner le système, de multiplier les adultères, les manques de respect…, en somme de ‘gâter’ le monde, a observé le conférencier. Mais le fait est que Simon et l’équipe des catéchistes laïques infléchirent les méthodes et mentalités missionnaires traditionnelles, et marquèrent de leur empreinte le visage des jeunes communautés ecclésiales de cette région de Côte d’Ivoire.

[1] Établissement de comptoirs commerciaux européens le long des côtes africaines à partir du XVIe siècle ; retour des Amériques d’anciens esclaves noirs convertis au christianisme ; colonisation du continent noir et pénétration de l’arrière-pays par les grandes maisons de commerce qui y installèrent des commis indigènes dont certains avaient eu connaissance de la religion chrétienne et étaient attirés par elle...

[2] Dans le centre-est de la Côte d’Ivoire.

[3] Comme elles se tenaient autrefois chez nous en Europe, avec prières, conférences, prédications, projection de diapos…

[4] Dom Ghislain Lafont, L’Eglise en travail de réforme, Cerf, 2011.

[5] Maurice Vidal, Cette Eglise que je cherche à comprendre, Atelier Chemin de dialogue, 2009.

Publié le 20 avril 2013 par Etienne Weibel