Le trésor des Lettres

C’est principalement par sa correspondance que j’ai approché le fondateur de la Société des Missions Africaines. Dans ma vie, il n’y a personne d’autre que je connaisse presque exclusivement par cette entrée – et que je croie connaître aussi bien [1].

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L’édition des Lettres de Mgr Brésillac.
Photo SMA Strasbourg

Le corpus

Les Lettres conservées de Melchior de Marion Brésillac et publiées 146 ans après sa mort constituent un trésor ; il n’est pas de meilleur hommage que les Missions Africaines puissent rendre à leur fondateur que de le mettre à la disposition de qui veut bien en profiter. Et pas de meilleure manière d’entrer dans sa dynamique et de prendre part à une œuvre qui se poursuit.
Parce qu’il a été mené avec une authenticité, une profondeur de conscience exceptionnelles, le parcours de Marion Brésillac nous en apprend infiniment sur ce que peut être la foi ou la mission. Cet homme s’est beaucoup exprimé au jour le jour, à la première personne du singulier, et jusqu’à la veille de sa mort. Un grand nombre de ses lettres nous sont parvenues. Le plus court chemin pour aller à sa rencontre, c’est de le lire, de les lire. Et comme elles sont publiées selon un ordre chronologique, pas d’interversion, ni d’anticipation, ni de retour en arrière : à chacun de se composer, au fil de sa lecture, une figure complexe en cohérence avec des données livrées brutes [2].

Administrer ou évangéliser ?

Marion Brésillac n’a pas vraiment eu à choisir entre administrer les baptisés et évangéliser. Cependant, assez tôt, il aura nettement marqué une prédilection qui lui fera porter un regard positif sur les valeurs et vertus « naturelles » qu’il rencontre. Le jeune prêtre diocésain n’a manifesté aucune réticence à prendre sa part de l’organisation et de l’animation d’une paroisse classique. C’est justement là qu’il affirme et affine sa vocation spécifique. Il se sera préparé à la mission lointaine en cultivant la disponibilité pour toute fonction pastorale, mais aussi en développant son besoin de connaître, ses talents de communicateur, son appréciation du réel.
Dès qu’il le pourra, le missionnaire appliquera aux Indiens les mêmes dons, le même dévouement et le même courage dans le service de Dieu. Très tôt pointe chez lui le pressentiment de révisions radicales à opérer au nom d’une ambition, « faire sortir les missions, et celles de l’Inde plus que les autres, de la vieille ornière où elles se traînent misérablement ». « Le sentiment du clergé indigène » va s’imposer à lui comme une priorité.

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Portrait de Mgr Brésillac au collège de Pondichéry.
Photo SMA Strasbourg

Organiser une communauté, évangéliser des païens : cette dualité accompagnera Marion Brésillac jusqu’à sa sortie de l’Inde. Il n’a pas mis beaucoup de temps à repérer qu’à côté des « hautes castes » à approcher, il y a des « parias baptisés » à administrer. Dans aucune de ses lettres on ne sent la moindre répugnance à s’adonner aux tâches premières du prêtre, le soin de ses frères chrétiens. Seulement, elles ne lui feront jamais perdre de vue la visée plus lointaine, conquérante, du missionnaire. Pour donner toutes ses chances à cette visée-là, il en viendra à concevoir et à défendre une véritable distribution des rôles : aux prêtres indigènes, la pastorale de base ; au « missionnaire apostolique », d’aller vers les païens.

Pour convertir, respecter !

Du vivant de Marion Brésillac, cette spécialisation devait rester assez théorique, faute de personnel et de consensus. Elle m’apparaît comme l’un des visages sous lesquels affleure sa préoccupation dominante de la priorité à l’évangélisation. La formation d’un clergé autochtone et la question des castes, pratiques et rites de l’Inde suscitèrent d’amples débats ; elles fournissent la matière d’innombrables Lettres. Quand l’évangile rencontre les civilisations et religions de l’Inde, quelle valeur reconnaître à un tel partenaire, quel respect lui témoigner ?
Regrettons pourtant qu’il n’ait pas pu aller plus vite, plus haut, plus loin. L’héritage millénaire de l’Inde ne pliera que lorsque suffisamment d’Indiens auront embrassé la foi chrétienne, y puisant de quoi réviser les usages établis. Utopie, il l’admet, tant que le christianisme restera ignoré de la masse païenne et que le modèle sacerdotal sera mal vu des fidèles eux-mêmes.
Les préoccupations immédiates n’écraseront jamais entièrement la préoccupation évangélisatrice. Le Vicaire Apostolique annonce à ses confrères : « mon intention est de consacrer spécialement deux d’entre vous à la prédication de l’Évangile aux gentils ». Tout en rappelant à chacun : « En bien coordonnant ses travaux, il n’est peut-être pas de missionnaire dans ce vicariat qui ne puisse consacrer une partie notable de son temps à l’évangélisation des païens ». Au conseil général suivant, la décision fut prise. Moins d’un an après nous entendrons le verdict : « notre œuvre des païens est entièrement arrêtée ».

La « cause indigène »

L’élan de la jeunesse, bloqué en Asie, retrouvera bientôt sa fraîcheur en Afrique. Marion Brésillac le dirigera et le concrétisera simplement ailleurs. Resurgit le désir d’une vie, qui le pousse à « aller essayer d’ouvrir une mission en des lieux jusqu’ici inaccessibles ». L’emporte donc à nouveau le projet primordial de « pénétrer chez des peuples auxquels le saint nom de Jésus-Christ n’a peut-être jamais été porté ».
Vers ces peuples non chrétiens, on ne peut qu’aller avec un cœur ouvert et un regard amical. Une expression revient sous la plume de Marion Brésillac, celle de « cause indigène ». Sans abdiquer son esprit critique, il fait sienne la cause des étrangers vers lesquels il se rend. « Prendre à cœur la cause indigène », c’est déjà s’abstenir de croire que « le moyen de gagner l’Inde à Jésus-Christ soit de forcer ces peuples à devenir européens ». Mais pour le prêtre européen, le problème des limites à poser et du discernement à opérer n’en sera que plus aigu.

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Lettre de Mgr Brésillac.
Photo SMA.

La correspondance de Marion Brésillac illustre assez bien l’enjeu social, ecclésial et spirituel de la « cause indigène ». Et diverses manières de l’endosser, avec distance et tolérance. Avec aussi un parallèle entre l’esclavage si longtemps toléré par les Occidentaux et l’état de paria, finalement préférable. Une métaphore chirurgicale résume sa façon de procéder : « au lieu d’arracher l’arbre, séparer tout doucement l’écorce parasite qui le dévore, et qui, une fois rejetée, permettra à l’arbre de porter des fruits indigènes bien meilleurs que ceux de cet arbre exotique qu’on voudrait lui substituer ».
Que n’a-t-il pu se maintenir à ces hauteurs ! Les convictions du missionnaire débutant donneront parfois l’impression de pâlir sous les assauts des traditions locales et des missionnaires indécis. Il lui arrive cependant de nommer la solution libératrice : « il y a bien des pratiques et des usages païens dans l’Inde qu’il serait très avantageux de tolérer en leur donnant une signification chrétienne ou purement civile, et en enlevant ainsi, du moins pour les chrétiens, la superstition qu’ils renferment ».

La crainte suprême

La correspondance de Marion Brésillac trahit aussi une inquiétude grave : la crainte d’une déconversion massive des Indiens baptisés. Dès novembre 1845, il laissait entrevoir le pire : « Je vois le moment où les missions de l’Inde seront absolument perdues pour la religion catholique sous le rapport indigène, faute de s’être collé au pays plus tôt ». Il entend conjurer de toutes ses forces cette perspective catastrophique, et avec toutes les forces disponibles. Les révoltes des Indiens baptisés face aux autorités religieuses importées, imposées par l’étranger, alimentent un certain pessimisme chez cet homme de foi et d’espérance, aimable et aimant. « Nous faisons si peu, nous autres prêtres européens, que, sous peu, si Dieu n’y met ordre par un miracle, le vicariat apostolique de Madras n’aura pas dix chrétiens. »

Il devrait se dégager de tout cela une grande leçon générale : il faut respecter la société d’accueil, prendre en compte les réalités et pratiques du pays en ce qu’elles n’ont pas de condamnable. Ou, mieux encore, et tout simplement, aimer les gens. « Je les ai aimés, et ils m’ont aimé », c’est la devise non officielle de ce prêtre qui s’est fait, pour autant qu’il l’a pu, indien avec les Indiens. Et la leçon particulière s’en trouve renforcée : travailler plus résolument encore à former des prêtres autochtones. L’ombre terrible d’une apostasie massive confère une urgence supplémentaire à l’établissement d’un clergé et d’un catholicisme authentiquement indiens.
Cette vision fondatrice aura accompagné Melchior de Marion Brésillac tout du long : « l’unique moyen d’établir la religion en un lieu et de l’y voir s’y maintenir et prospérer, d’avoir enfin un nouveau pays chrétien, c’est d’y faire des prêtres du pays ». Il n’aura malheureusement pas le temps de l’implanter en Afrique. « Malheureux lieux qui seront longtemps sous la direction d’un clergé étranger. » Et déjà perce la critique acerbe des missionnaires restés purement européens : « Ils sont venus avec des préjugés, avec leurs absurdités, bientôt ils ont été suivis par d’autres que poussait l’avarice et que n’accompagnait pas la sainteté. »

Un réalisme spirituel

Le cœur a ses raisons… Dans le cas de notre missionnaire, le cœur s’est donné des raisons de foi que la raison peut connaître. Ce qui fait la qualité singulière de sa personnalité, c’est l’harmonie réussie entre des dimensions également riches. Alliance, très particulièrement, entre son éclatante faculté de juger et sa capacité d’engagement personnel. En lui, l’esprit critique ne bloque pas l’initiative.
Rien n’échappe à son attention mais il ne jettera sur le papier à lettres que ce qui lui tient vraiment à cœur. Il ne manque pas ainsi de nous frustrer sur bien des sujets, quitte à se rattraper en de véritables morceaux de bravoure. Il sait aussi tenir le pinceau du peintre ou la plume de l’ethnographe. Ses lettres fourmillent d’observations et de remarques piquantes ou pittoresques.

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Lettre de Mgr Brésillac.
Photo SMA

Une institution répond d’autant mieux à sa raison d’être que ses acteurs mettent bien l’instrument au service de la finalité poursuivie. Melchior de Marion Brésillac en agit ainsi avec la mission. Il pourra d’autant plus vigoureusement en énoncer les exigences spirituelles qu’il en aura lui-même éprouvé le prix et le poids. Et d’aligner les vertus qui font la différence : renoncement, détermination, ambition, courage et désintéressement, obéissance et patience. Un mot va résumer les conditions posées aux aspirants SMA, car c’est en eux, d’abord, que se joue la mission : le dévouement. « Il ne nous faut que des hommes dévoués. »
Avec de tels hommes, le fondateur pourra renouer avec le rêve de ses débuts. Après 18 mois en Inde, il se demandait déjà : « Pourquoi les Missions sont-elles loin de leur état naturel ? » Parce que nous nous sommes éloignés du modèle évangélique et apostolique. « Toute ma pensée se réduit donc à ces deux mots : faire ce que feraient les Apôtres, et comme feraient les Apôtres : rien que cela, mais tout cela. Je voudrais donc une institution absolument et purement et réellement apostolique. »

Avec ces Lettres, un ensemble de matériaux d’une valeur inestimable est accessible à quiconque depuis 2005. Au long des 1 500 pages, une figure extraordinairement attachante se lèvera pour les lecteurs, multidimensionnelle et limpide. Certains auront envie de continuer à le fréquenter, dans son Journal ou ses Retraites, dans ses Souvenirs et autres Documents de mission et de fondation.

[1] L’article que nous publions ici est un extrait de celui qui a paru, sous le même titre, dans le Bulletin SMA n°131 en septembre 2009.

[2] Le lecteur se fera vite aux particularités du français des années 1830-1850, aux formules de politesse et autres tournures ecclésiastiques, en échange du contact quasi immédiat qu’il y gagne avec l’auteur.

Publié le 8 octobre 2014 par Raymond Mengus