Le Vaudou en Haïti

Le Vaudou est au cœur de la société haïtienne. Syncrétisme des traditions spirituelles africaines des esclaves et des influences catholiques des colons, c’est un héritage encore bien vivant. Voyage en terre vaudou.

Située en Amérique Centrale, Haïti est l’une des grandes Antilles. Après la disparition des Indiens, premiers habitants de l’île, elle a été repeuplée par les Noirs venus d’Afrique comme esclaves [1]. Racontée par de nombreux historiens haïtiens ou étrangers, son histoire est marquée par des événements douloureux et des catastrophes naturelles, comme le séisme du 12 janvier 2010. Aussi ne peut-on pas parler d’Haïti sans plonger dans sa culture, dont l’un des éléments fondamentaux est le fameux fait religieux qu’on appelle Vaudou, devenu officiellement religion en 2003 sous le président Jean-Bertrand Aristide. Ce qui nous intéresse dans ce court article, ce n’est pas retracer l’histoire du Vaudou, mais plutôt chercher à comprendre son impact aujourd’hui en Haïti : son influence sur la population, le rôle qu’il a joué lors du séisme, sa perception par la société actuelle post-séisme, et enfin sa position face à la foi chrétienne.

JPEG - 72.1 ko
Cérémonie vaudou en Haïti.
Tableau du peintre haïtien Raymond Désiré.
Image : http://lehman.cuny.édu

Brève présentation du Vaudou
Le Vaudou est d’abord défini comme une religion originaire de l’ancien royaume du Dahomey, en Afrique de l’Ouest, que l’on pratique en Haïti. Il est très lié à la traite des Noirs, venus d’Afrique pour travailler à la prospérité de la colonie de Saint-Dominique. On s’accorde à dire que l’origine des composantes fondamentales du Vaudou se trouve au Bénin et au Nigéria : il est la survivance des manifestations rituelles des anciens esclaves. Le Vaudou haïtien est un ferment de résistance contre l’esclavage. Lilas Desquirons écrit : « Le Vaudou d’Haïti est un syncrétisme, c’est à-dire une structure religieuse issue de l’assemblage d’éléments empruntés à plusieurs autres religions. En élaborant ce langage commun, au cœur même des plantations de Saint-Domingue, les esclaves mirent en lumière ce qu’il y avait de commun aux différentes ethnies brassées par le commerce négrier. L’origine dahoméenne du Vodou [2] de même que les influences catholiques qui s’y sont greffées ont été maintes fois signalées. L’histoire de la traite nous apprend cependant que les sources africaines du Vaudou sont loin d’avoir été explorées dans toute leur richesse : l’examen des origines ethniques des esclaves de Saint-Domingue nous éclaire sur la genèse et sur la nature de la religion du peuple haïtien : il a fallu en effet que s’accomplisse une profonde synthèse entre les différents patrimoines traditionnels des tribus dont les représentants, parqués au hasard des plantations, se trouvaient pour la première fois soumis à un sort commun. Par delà la diversité des origines, s’est formée une religion qui témoigne d’une grande unité d’inspiration. Le Vaudou englobe et harmonise en une même structure les alluvions déposées en son sein par les cultures qui l’ont alimenté ».

Selon un sociologue haïtien, Hurbon Laënnec, « le Vaudou est arrivé dans l’île avec les esclaves africains et, pour échapper à la persécution, a intégré des signifiants catholiques imposés par les colons. Pour les Haïtiens, le Vaudou est ce qui raccroche à l’Afrique et à la mémoire de l’esclavage. D’abord toléré par l’Eglise, le Vaudou fut ensuite interdit par le Code noir. L’Eglise voulait être le lieu unique de la foi. La seule façon d’assurer la pérennité du Vaudou était donc d’inclure le culte des saints catholiques, mais aussi l’existence de Dieu ».*

En Haïti, la religion Vaudou offre un véritable exemple de syncrétisme : les éléments qui lui sont propres se confondent avec ceux du Catholicisme. Le Vaudou se réfère aux saints de la religion catholique, qu’il appelle « lwas », c’est-à-dire esprits ou divinités. Il a des règles et principes précis qui exigent le respect ; la plus importante est le vœu de secret prêté lors de l’initiation. C’est un culte plutôt complexe, avec son panthéon particulier. Les Iwas renvoient souvent à des forces de la nature, comme la foudre, la mer, ou encore la maladie. Guy Maximilien explique : « Ces entités mystérieuses et puissantes procèdent du premier émerveillement et du premier effroi de l’individu devant la nature. Elles éveillent encore aujourd’hui les parties archaïques de l’homme auxquelles poésie et religion s’adressent ».

JPEG - 65.7 ko
L’Iwa Ogun.
Tableau du peintre haïtien André Pierre.
Image : http://lehman.cuny.édu

Profondément ancré dans l’âme haïtienne, le Vaudou fait partie intégrante de la culture de ce pays : malgré la mauvaise image qu’on peut en faire, il garde une place importante dans le cœur et la vie de la majorité des Haïtiens car il est un élément clé de l’histoire douloureuse et glorieuse qu’a connue Haïti. Il est impossible de parler de Haïti et de son histoire sans évoquer le Vaudou, parce qu’il est considéré comme l’âme du peuple. Selon quelques écrivains, il désigne l’ensemble des dieux et des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance.

S’il trouve son origine dans le continent africain, ce n’est pas l’endroit où il est le plus pratiqué [3]. Le Vaudou s’est exporté en Amérique et dans la Caraïbe à l’époque de l’esclavage noir africain et s’est développé dans la clandestinité. D’après une enquête récente, le Vaudou, en tant que religion, réunirait aujourd’hui 50 millions d’adeptes dans le monde : aux Etats-Unis (Louisiane et La Nouvelle Orléans, Floride), au Brésil (Etat de Bahia), aux Antilles, mais également en Europe.

Influence et impact
Folklore pour les uns, ensemble de superstitions pour les autres, le Vaudou haïtien est considéré la plupart du temps comme un héritage en voie de disparition. Qu’il ait pu survivre en dépit des préjugés et des persécutions, seule l’histoire des hommes qui le vivent peut aider à le comprendre. Que représente-t-il dans la société haïtienne ? Peut-on cerner son originalité propre ? A partir de quels critères ?

L’impact du Vaudou en Haïti reste une question à laquelle il est difficile de répondre, parce que s’il existe concrètement en tant que religion, sa structure et son fonctionnement ne laissent pas percer le mystère qui le traverse et l’englobe. La visibilité de l’impact du Vaudou en Haïti n’est pas évidente, même si les statistiques officielles disent qu’environ 70% des Haïtiens en ont une connaissance précise, le respectent ou le pratiquent. Toutefois, il est impossible de nier ou de ne pas croire que le Vaudou possède une réelle incidence sur la société haïtienne. Cela pourrait être perceptible dans le mode d’approche des réalités qui nous entourent. Par exemple, je peux croire que Dieu est Tout-Puissant, Il est présent, Il agit en nous et dans le monde, mais cela ne m’empêche pas de croire que le dieu du Vaudou, par délégation du Dieu Tout-Puissant, peut faire avancer plus rapidement les choses et même réaliser plus efficacement tel ou tel projet. Dieu est le Protecteur, rien de mauvais ne pourra arriver, mais cela n’exclut pas de reconnaître que tel ou tel lwa pourrait être présent pour éloigner le mal. Un proverbe illustrerait bien cette façon de penser : « La prudence n’est pas la peur ».

Le Vaudou sert aussi parfois de moyen de répression chez certains politiques. Ainsi François Duvalier, dit Papa Doc, qui détint le pouvoir de 1957 à 1971, utilisa les frayeurs populaires que le vaudou peut inspirer pour accroître son emprise sur le peuple. Il prétendait être lui-même un houngan [4] et a délibérément modelé son image sur celle du Baron Samedi, lwa des morts, pour se rendre encore plus imposant. Il m’a été raconté qu’il portait souvent des lunettes de soleil et parlait avec un fort ton nasal associé à l’lwa. Le Baron Samedi, considéré comme sinistre, est le plus grand créateur d’effroi du Vaudou.

Mesurer l’influence ou l’impact du Vaudou sur la société est impossible selon William Seabrook car il faudrait marier les contraires : confession de l’ombre, il attire et repousse. « Je crois que bien peu d’Haïtiens redoutent d’adhérer au Vaudou en tant que religion, mais qu’ils ont peur de sa magie », résume Seabrook dans son livre L’Ile magique. C’est que le Vaudou ouvre la boîte aux fantasmes, avec ses personnes transformées en zombies, sa magie noire, ses empoisonnements, ses poupées plantées d’aiguilles, ses coups de poudre... Ses défenseurs se considèrent comme les victimes d’une entreprise de diabolisation. Max Beauvoir, un influent prêtre Vaudou, dit : « Satan est une création chrétienne. Nous n’avons rien à voir avec ça ».

[1] Haïti est devenue indépendante le 1er janvier 1804, ce qui fait d’elle la première République Noire.

[2] Variante orthographique.

[3] Exception faite cependant du Togo, du Ghana, du Nigeria et du Bénin.

[4] Prêtre Vaudou.

[5] Jacmel, Léogâne et Petit-Goâve.

[6] Le séisme était de magnitude 7,1 sur l’échelle de Ritcher. A 16h 59, on a vu une nuée de poussière s’élever, on entendait des cris au milieu de ces nuages. Personne ne pouvait dire ni expliquer ce qui se passait. A 17h, la lumière du soleil a fait place aux ténèbres de la nuit.

[7] Is. 53, 4.

[8] Mt 11, 28.

[9] Jn 16, 33.

Publié le 16 janvier 2014 par Paul Dossous