Le voyage mystique du Phénix

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la théorie du millénarisme n’existe pas à proprement parler au début du christianisme, pas plus que celles qui prétendent que le monde doive s’écrouler à chaque siècle ou pour des raisons ésotériques.

Saint Paul, dans ses élans enthousiastes de nouveau converti, a cru à une fin du monde immédiate. C’était un homme pressé. Il en est bien revenu en considérant que la fin du monde est une invitation à entrer dans l’infini de Dieu, et non pas le fruit d’une spéculation humaine : « vous ne savez ni le jour ni l’heure. » C’est précisément le sens du livre de l’Apocalypse, qui détruit les prétentions humaines pour révéler la splendeur de l’infini de Dieu. Aujourd’hui, certains croient que, selon un calendrier maya, cette fin du monde sera le 21 décembre 2012. C’est une spéculation humaine, Dieu n’y est pour rien.

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Le Phénix sur un tapis e roses. Mosaïque de Daphné (Syrie).
Photo Wikipédia

Aux débuts du christianisme, probablement à la fin IIIe siècle ou au début du IVe, quelqu’un à représenté un Phénix dans le triclinium de la « cappella graeca », dans la catacombe de Priscilla à Rome. C’est un local où l’on célébrait les repas sacrés en l’honneur des morts, avec du vin, du pain et du poisson. La représentation en question est un rajout sur le stuc déjà existant et s’est de ce fait mal conservée. Il s’agit d’un oiseau qui prend feu, auréolé de rayons du soleil. Comme bien d’autres images héritées du paganisme ambiant, celle du Phénix exprime une croyance dans la vie éternelle. Il ne peut être question à ce sujet de fin du monde, mais d’une régénération du temps. Hérodote et Plutarque, puis Tacite qui fut contemporain du christianisme primitif, connaissaient ce mythe. A la suite de ces auteurs, voici ce qu’en dit Clément de Rome à la fin du Ie siècle [1] :
« Considérons le signe prodigieux que nous offrent les régions de l’Orient, c’est-à-dire l’Arabie. Il y a là-bas un oiseau qu’on nomme Phénix. Il est seul de son espèce et vit 500 ans ; et lorsqu’il approche du terme de sa vie, il construit lui-même son cercueil où il pénètre, son temps accompli, pour mourir.
De sa chair corrompue naît un ver qui se nourrit de la charogne de l’oiseau mort, puis se couvre de plumes ; et lorsqu’il est devenu fort, il soulève le cercueil rempli des ossements de son ancêtre et l’emporte loin de l’Arabie, en Egypte, jusqu’à la ville nommée Héliopolis.
Alors les prêtres consultent leurs annales et constatent qu’il est venu après 500 ans révolus. »

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Le Phénix sur un bas-relief de la cathédrale de Metz.
Photo Marc Heilig

Bien plus, tard le poète chrétien Lactance (250-313), dans le De Ave Phoenice, n’en dit pas davantage sinon qu’il décrit des paysages paradisiaques, des bains purificateurs et la migration accomplie par l’oiseau en compagnie du soleil dans l’au-delà céleste. Ce sont autant d’étapes de rafraichissement et de repos intermédiaires qui mènent à la vie éternelle. C’est une sorte de katabase (descente) à travers des séjours heureux dans l’attente de la vie éternelle. C’est une pérégrination mystique. On comprend dès lors les visions de Perpétue dans le récit de sa passion en compagnie de ses sept frères et de Félicité (206). Dinocrates, son petit frère, n’avait pu être baptisé car il était déjà mort. Voici les visions quelle eut à son propos [2] :
« Dans le lieu où se trouvait Dinocrates, il y avait une piscine remplie d’eau dont la margelle était trop haute pour la taille de l’enfant… J’ai compris que mon frère souffrait… et je priais pour lui tous les jours… Le jour où nous étions enchaînés, j’eus une nouvelle vision. Je revis le lieu… et Dinocrates, propre, bien habillé, bien à l’aise… Le puits avait sa margelle abaissée… Dinocrates puisait de l’eau sans arrêt. »

Origène, vers 250, confirme cette interprétation d’étapes paradisiaques lors de voyage mystique à propos du livre de l’Exode [3] :
« De ce voyage vers la sagesse de Dieu, Balaam fait un tableau enchanteur et magnifique : comme des bois ombreux et des jardins sur des fleuves, comme des tentes fixées par le Seigneur, comme des cèdres au bord des eaux ; ceux qui suivent cette route marchent à travers des bois ombreux vers l’assemblée des justes et le chœur des saints prophètes… »
Dans le commentaire de l’évangile de Jean, il poursuit dans cet imaginaire mystique à propos du Christ [4] :
« Moi (le Christ), au contraire, j’ai un enseignement si excellent que ce que j’annonce devient en qui l’accueille la source du breuvage de vie ; et celui qui reçoit de mon eau en éprouvera un grand bienfait (…) car son intelligence se met à bondir et à voler très vite, conformément à la mobilité de cette eau qui par ce bondissement même et cet élan, la porte plus haut, vers la vie du siècle à venir… »

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Le Phénix dévoré par sa progéniture sur une pierre tombale de Saverne.
Photo Marc Heilig

Dans la pensée spirituelle du début du christianisme, l’image du Phénix est certainement une allégorie de la vie éternelle et de la pédagogie mystique propre à cette période trouble des persécutions que les premiers chrétiens n’ont pas considérées comme autant de probables fins du monde. On a souvent confondu, dès le Moyen Age, l’image du Phénix avec celle, toute aussi connue, du cygne qui donne sa chair à manger à ses petits. C’est une autre histoire, moins ancienne, qui se rapporte à l’Eucharistie : « qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle… » La posture des images est presque la même. Au regard ce cette symbolique ancienne de l’Eglise, le millénarisme et les autres prophéties farfelues n’ont pas lieu d’être. Elles n’émanent pas de Dieu, ni ne le révèlent dans l’éternité, qui est un don qu’il nous partage.

Petite bibliographie
Pour en savoir plus sur ce mythe cher aux pratiques comparatistes de Loisy, Boulanger et Simon ainsi qu’aux historiens plus critiques on peut consulter :
M.C. Fitzpatrick, dans Lactanti de Ave Phenice, Philadelphie 1933. (128 citations et allusions dans la littérature antique).
J. Hutaux et Maxime Leroy, Le mythe du Phénix dans la littérature grecque et latine, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et de Lettres de Liège 1939.
J.A. Festugière, Hermétisme et mystique païenne, Paris 1967.
J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des Symboles, t. 3, Paris 1974.

[1] Clément de Rome, Première épître aux Corinthiens, I, VII, c 28.

[2] Cf H. Leclerc, Dictionnaire d’Archéologie Chrétienne et de Liturgie, t. XIII, 2, col. 1583, et t. XVI, 1, col. 417.

[3] Origène, Homélie sur les Nombres, XVII, III.

[4] Origène, Commentaire sur l’évangile de Jean, XIII, 16-17.

Publié le 6 juillet 2012 par Jacques Varoqui