Léon Grundler sma (1909-1958), apôtre des Sénoufos

20 ans de service en nord Côte d’Ivoire et 24 ans de sacerdoce.

Attaché à sa famille
Léon Grundler, fils de Joseph Grundler et de Marie Truttmann, est né le 3 novembre 1909 à Feldkirch, dans le Haut Rhin. Grâce à un environnement profondément chrétien, il ressent très tôt l’appel de Dieu. Sensible et délicat, il était très attaché à sa famille et en particulier à sa mère. Cet attachement se manifeste en plusieurs lettres. Il l’exprime dans le contexte d’une visite du provincial à Feldkirch, peu après son premier départ pour l’Afrique : « Mr le curé de Feldkirch m’a fait savoir que vous avez passé chez lui, peu après mon départ. Ma mère, encore sous l’émotion du départ, aurait été très heureuse de vous voir. Sans doute vous avez dû être pressé [1] ». Le Provincial, répondant à son courrier le 29 mai, promet d’aller la saluer : « Lors de mon passage à Feldkirch, j’étais très pressé et n’y ai passé qu’un instant chez le curé. La prochaine fois que je passerai à Feldkirch je ne manquerai pas de visiter vos parents ». Lors de son congé en juillet 1947,le Père Léon passe un long temps chez sa sœur ainée gravement malade et l’accompagne dans ses derniers moments.

Une autre sœur, Madame Thomas, qui habite Colmar, intervient au nom de toute sa famille auprès du provincial pour qu’il visite sa mère qui a 80 ans et qui n’est pas bien, alors qu’il est à Sinématiali. Il a pu être présent pour son 80ème anniversaire en août 1952, mais sa mère décède au début octobre 1953 alors qu’il est à Katiola. Dans sa réponse au provincial qui lui envoyait ses amitiés il écrit : « C’est de tout cœur que je vous remercie pour vos paroles de consolation que vous m’avez adressées à l’occasion du décès de ma pauvre mère. L’épreuve est bien dure, vous le savez… mais que la volonté de Dieu soit faite. J’aurais sans doute moins souffert si j’avais pu assister à ses derniers moments. J’en avais déjà fait le sacrifice en 42, partant sans la revoir. Le Bon Dieu l’aura récompensée pour tout. C’est le 5 octobre à 3 h 30 que j’ai eu le télégramme. J’étais en train de badigeonner une des chambres. C’est monseigneur le premier que j’ai mis au courant et qui m’a donné les premières paroles de consolation, venant de son bon cœur de Père, car lui surtout sait ce que c’est de perdre une maman. Une grande consolation pour moi, ce sont les nombreuses messes des chrétiens dites pour ma mère. Elle est certainement au ciel… »

Il se réjouit de la naissance d’un petit garçon chez sa nièce, fille de sa sœur, Madame Thomas à Colmar, chez qui il passe quelques jours au mois de mai 1956. Il aime d’ailleurs donner des nouvelles du petit au Père provincial [2]. Le provincial lui répond : « Je suis heureux de savoir que le tout petit de votre nièce se porte à merveille, après avoir fait du souci à ses parents ; mes félicitations et tous mes vœux [3] ».

Études
Léon fréquente l’école primaire du village et ne reçoit que des encouragements lorsque, à l’âge de 11 ans, il veut rejoindre l’école apostolique des Missions Africaines à Saint Pierre, près de Barr. Cette maison avait été ouverte en 1920 et une année plus tard, elle accueillait déjà 70 enfants. Léon passe deux ans à Saint Pierre. De là, en 1923, il est envoyé à l’école apostolique des Missions Africaines à Bischwiller pour le reste de ses études secondaires.

C’est un garçon joyeux, d’un caractère agréable et sérieux, et il jouit d’une bonne santé. Sa moyenne scolaire est de 6,75 sur 10. L’appréciation que ses professeurs portent sur lui, au terme de ses études à Bischwiller, est positive : « Léon est de très bon caractère. Intelligence bonne – mémoire suffisante – et de l’ardeur dans ses études – jugement droit, mais pas encore pleinement affirmé. Tempérament un peu chaud mais sensible à l’idéal et plein de bonne volonté ».

En octobre 1927, il est admis pour les études de philosophie à la maison SMA de Chanly, dans les Ardennes belges. Le cycle d’études est de deux ans, qui sont utilisés aussi comme noviciat. Sa moyenne scolaire est 7 sur 10. À la fin de son séjour, il prononce son serment perpétuel d’appartenance à la Société des Missions Africaines. Il rejoint le grand séminaire des Missions Africaines de Lyon, 150 Cours Gambetta, à la rentrée scolaire 1929, pour quatre années de théologie qui sont interrompues par son service militaire à Casablanca (1930-31).

Service militaire au Maroc - Premières impressions d’Afrique
Léon voit ce service militaire au Maroc comme un signe de Dieu. Le 23 novembre 1930, il écrit au supérieur du grand séminaire : « Les jours s’écoulent sans cesse. Voilà déjà un mois que j’ai eu le bonheur d’embarquer sur cette terre d’Afrique plus tôt que je ne le pensais. Ma santé est toujours bonne… Je n’ai pas à me plaindre de n’importe quel point de vue. Je fais partie du P.H.R. (Peloton Hors Rang). Nous ne travaillons que sur les bureaux ici au camp. Les Supérieurs ne pourraient être mieux. Chaque dimanche, j’ai eu le bonheur de remplir mes devoirs religieux. Quand j’ai du temps, je vais au cercle chez les Pères Franciscains qui ne cherchent qu’à faire plaisir aux séminaristes... Tous les soirs, je fais ma prière au pied du lit, et jamais encore, je n’ai eu une parole déplacée de la part des camarades. Je suis tout à fait convaincu que la sainte Vierge a exaucé mes prières. Ce qui est dur au commencement, c’est ce soleil brûlant. Vendredi, nous avons eu 45 degrés de chaleur, qui rend le climat malsain… Vous voyez cher Père, tout va bien. Cependant malgré tout cela, je n’attends que ce moment heureux où je pourrai de nouveau rentrer au séminaire rejoindre mes confrères… »

Réalisation de son idéal missionnaire en Haute Côte d’Ivoire
Léon est ordonné prêtre à Lyon le 1er juillet 1934. À son grand regret, il est d’abord nommé surveillant, à l’école apostolique des Missions Africaines de Haguenau, devenu aujourd’hui collège secondaire. Cependant, le 30 juillet 1935, il reçoit une lettre du Père Georges Brédiger, supérieur provincial : « Ayant pris l’avis de mon conseil, j’ai donné suite à votre demande d’aller en mission. C’est en Haute Côte d’Ivoire que vous êtes appelé à travailler pour le salut des âmes sous la direction de Monseigneur Diss. Ayant toute confiance en votre zèle, je vous souhaite un long et fructueux apostolat. Merci aussi pour les services rendus à Haguenau pendant cette dernière année ».

Ferkessédougou
La préfecture apostolique de Korhogo, qu’il doit rejoindre, avait été créée le 17 novembre 1911 et s’étendait sur la moitié nord de la Côte d’Ivoire. Les missionnaires y étaient peu nombreux. Le père Léon Grundler est envoyé à Ferkéssédougou, en pays sénoufo. Le Père Bonhomme y était venu en 1925 comme premier prêtre résidentiel. Il y avait construit une petite maison et une chapelle. La moitié de la chapelle servait d’école, car les missionnaires ont eu très tôt le souci de l’éducation scolaire des enfants. Le 1er janvier 1927, un incendie, venant du village, ravagea presque tous les bâtiments. La mission fut desservie de façon sporadique à partir de Sinématiali, à une trentaine de kilomètres à l’est. Le Père Edmond Wolff, à 29 ans, jeune missionnaire entreprenant, zélé et bien organisé, y prend pied à partir de mai 1928. Il réorganise la chapelle et l’école. Il commence la construction d’une autre école en janvier 1932 et entreprend celle d’une nouvelle église qui, après de nombreuses péripéties, s’achèvera en 1954.

Le Père Léon Grundler arrive en décembre 1935. Il restera en Haute Côte d’Ivoire une vingtaine d’années, donnant sa pleine mesure, ne ménageant pas sa peine. Toujours de bonne humeur, il sillonne la brousse et se dévoue tout entier à son travail apostolique… Le Père Wolff lui confie le secteur sud de la paroisse, tandis que lui-même s’occupe du secteur Nord.

Les deux missionnaires passent beaucoup de temps à visiter les différents villages rattachés à leur secteur et s’en vont en moto, mais le plus souvent à bicyclette ou à pied, jusqu’à une centaine de kilomètres. Ils visitent des villages qui n’avaient encore jamais reçu un missionnaire. Avec l’aide de catéchistes dévoués, ils essaient d’y organiser des communautés chrétiennes et des écoles, souvent de simples abris couverts de paille. Les principales stations du secteur sud ont noms Sérikalakaha, N’Golokaha, Kogah et Tafiré, qui avait été pour un certain temps station principale et fut rattaché à Ferké en 1928.

À la station principale de Ferkessédougou, le Père Grundler aide le père Wolff à créer différents ateliers, de tissage, de menuiserie, de photographie, afin de maintenir les jeunes sur place et de leur donner des métiers qui les fassent vivre. L’atelier photographique prend même beaucoup d’ampleur et étend son rayonnement dans toute la Côte d’Ivoire. Le Père qui rédige le coutumier de la mission rapporte : « Nous tâchons de donner à nos grands écoliers des métiers. L’administration pousse dans ce sens, il ne faut plus d’écoles, mais des métiers ».
« La mission de Ferké ressemblait à une ruche bourdonnante d’activité ; on aurait dit qu’elle était une école professionnelle, sans en avoir le titre, ni surtout l’air, car les divers ateliers étaient dispersés aux quatre coins de la cour et abrités sous des hangars de fortune. Mais, plus que l’extérieur, ce qui comptait, c’était le rôle social que la mission devait jouer dans le pays, en lui apportant sa large contribution à l’évolution, au progrès et au bien-être, tout en comptant sur le courant de sympathie qu’elle susciterait en retour… [4] »

D’une écriture belle et fine, le Père Grundler envoie des nouvelles et répète qu’il est très heureux en mission avec le Père Edmond Wolff. Le 12 avril 1936, il écrit au supérieur provincial, le Père Georges Brédiger, à l’occasion de sa fête : « Je profite pour vous donner de mes nouvelles. Ma santé est très bonne. Jusqu’à présent je n’ai pas à me plaindre de la fièvre, je n’en ai pas fait connaissance encore. D’autre part, je suis très heureux d’être à Ferké. Vraiment vous m’avez favorisé, je m’y plais très bien. Je vous en remercie de tout cœur. Quant à mon travail dans les stations secondaires, j’ai commencé depuis peu de temps. Le Père Wolff va vers le Nord et moi vers le Sud… Avec la grâce de Dieu, tout ira bien. » Deux jours plus tard, le 14 avril 1936, il envoie une petite carte et complète ses informations : « Je suis rentré seulement hier soir ici. J’étais parti à Tafiré. J’ai dit la messe dans notre belle chapelle. J’ai commencé dans trois autres villages. On m’y construit deux cases et dès que je serai installé je vais commencer les chapelles. Hier matin, dans un village où je passais pour la première fois, j’ai baptisé une petite fille de 4-5 ans, mourante. Les gens sont très bien disposés. Comme vous pouvez juger, je suis heureux et, avec le Rd Père Wolff, nous sommes comme deux frères. »

Suite à la démission de Mgr Diss, le Père Wolff est nommé Préfet Apostolique de Korhogo le 7 janvier 1939. Il décide de garder la direction de la mission de Ferké et de diriger la préfecture à partir de là. Le 5 mars, une grande fête est organisée en son honneur à la mission. Il entreprend de visiter les différentes postes de la Préfecture, en commençant par celle qui est le plus au nord, Kouto à 200 kms.

A son retour, il est brûlant de fièvre et meurt d’une bilieuse le 4 août 1939. Le Père Grundler prend la responsabilité de la mission de Ferké, mais la guerre éclate le 2 septembre 1939, il est mobilisé pour quelques mois avec six autres missionnaires, en application du décret Mandel, ministre des colonies. Ils rejoignent leur unité en Côte d’Ivoire ou ailleurs en Afrique de l’Ouest. Quelques mois plus tard, la plupart de ces missionnaires auront l’autorisation de rejoindre leur mission. Quatre Pères sur 17 travaillant dans la préfecture sont assurés de rester en mission. Parmi eux, le Père Edouard Vonwyl, de nationalité suisse, est nommé supérieur de la mission de Ferké, poste qu’il occupera jusqu’en 1963.

Petit séminaire Saint Jean de Katiola
Démobilisé le 12 août 1940, le Père Grundler est nommé au petit séminaire de Katiola pour seconder le Père Durrheimer. Le petit séminaire, ouvert en 1936, est établi dans les prémisses de la mission de Katiola. Les missionnaires qui y sont affectés participent aussi aux activités pastorales de la paroisse. Malgré une énorme sensibilisation vocationnelle à travers toute la préfecture, l’effectif est plutôt réduit mais passe de 6 élèves en 1940 à 36 en 1945. Les petits séminaristes suivent le programme scolaire officiel prévu par l’État français. Malgré leur nombre restreint, toutes les classes fonctionnent, de la sixième à la seconde ; il y a même parfois des classes de CE2.

Outre les études, les séminaristes travaillent à la plantation dépendant de la mission et produisent ainsi une partie de la nourriture. Ils secondent aussi comme manœuvres les artisans qui construisent les bâtiments du séminaire. Les professeurs qui encadrent les séminaristes deviennent multifonctionnels et sont appelés à développer des compétences en beaucoup de domaines.

Le petit séminaire fonctionnera jusqu’en 1947, date à laquelle les élèves sont envoyés à Bingerville, près d’Abidjan, tandis qu’un pré-petit-séminaire appelé « Petits Clercs » sera organisé à Ferké. De Katiola, le Père Léon s’occupe aussi de la station de Timbé, à une vingtaine de kilomètres : « Quant à moi, je vais bien. Ma santé se maintient. Je viens de rentrer ce matin de ma tournée. Je suis parti mercredi matin. À Timbé, nous avons 80 élèves… Toute la jeunesse – quoi de plus beau ! » L’époque de la guerre est particulièrement difficile, les relations avec l’Europe sont pratiquement inexistantes et le courrier se fait rare ou nul, les denrées et matériaux de construction venant de l’extérieur n’arrivent plus.

Sinématiali
En 1946, le Père Grundler est nommé supérieur de la grande station de Sinématiali à laquelle sont rattachés de nombreux villages que le Père aime visiter, comme autrefois à Ferké. Il s’intéresse beaucoup aux coutumes locales et en particulier à l’organisation traditionnelle appelée « poro ». Il connaît bien la langue utilisée par les gens, le niarafolo, une de celles de la grande ethnie Sénoufo du nord de la Côte d’Ivoire. La mission principale est dotée d’une école primaire dont le missionnaire est directeur et d’une école catéchétique importante. À l’école catéchétique, qui dure trois ans, on enseigne les rudiments de la langue française et les bases du catéchisme qui préparent au baptême. À la fin du programme, les élèves retournent dans leurs villages où ils deviennent responsables de communautés chrétiennes.

Certains d’entre eux reçoivent une formation plus poussée et sont employés comme catéchistes, personnes indispensables à l’œuvre de la mission. Le Père Grundler, qui a accompagné les petits séminaristes à Katiola, est aussi un fervent propagateur de la vocation sacerdotale ; en 1954, Sinématiali aura six séminaristes.

Le Père Grundler, comme tout missionnaire, développe aussi les mouvements apostoliques chrétiens, notamment celui de la Légion de Marie et l’ACF, l’Action Catholique des Femmes, qui compta jusqu’à 30 groupes. Les Sœurs Petites Servantes du Sacré Cœur (de Menton) se sont installées à Sinématiali : « Elles sont dévouées à tout instant du jour et de la nuit, sans égards ni ménagements pour leur santé, toujours heureuses de recommencer l’obscure et héroïque tâche quotidienne auprès de leurs filles, auprès des malades, dans les villages, elles ont apporté à l’apostolat des Pères le concours le plus précieux [5]. »

(à suivre)

[1] 12 avril 1936.

[2] 19.17.56.

[3] 24 juillet 1956.

[4] Louis Wach, Mghr Edmond Wolff Préfet Apostolique de Korhogo, 1899-1939, texte dactylographié, conservé aux archives de la SMA à Rome 3 N 51.

[5] Rapport de Mgr Wach pour 1941, aux archive sma de Rome.

Publié le 14 février 2017 par Jean-Marie Guillaume