Léon Grundler sma de Feldkirch (Ht-Rhin), apôtre des Sénoufos (1909-1958)

Vingt ans de service en nord Côte d’Ivoire et 24 ans de sacerdoce
(suite de la 1ère partie, page 19 n°6/2016 )

Sinématiali
Le début de l’année 1947 est très difficile pour le Père Léon, car il doit faire face à une bilieuse. « Quant à moi, je puis vous donner de bonnes nouvelles. Cette bilieuse m’a naturellement bien ramassé. Je dois ma guérison à la Sainte Vierge, et, depuis, elle n’a cessé de me protéger. Je me suis assez bien remonté chez le Père Guérin, de sorte que je vais bien actuellement. Mais naturellement je suis encore anémié et fatigué et quant au travail d’avant, il ne faut pas y penser. Je suis heureux d’avoir avec moi le bon Père Leichtmann, prêtre pieux, ardent, très dévoué. Il va très bien, il a une excellente santé. Il a déjà bien visité la brousse… Je pense rentrer au mois de mars. D’ici là, je me soignerai bien ou plutôt je me laisserai soigner par le P. Leichtmann qui s’occupe de la cuisine. »

Revenu en congé durant le mois d’août, il fait une cure à Vichy. C’était une habitude pour beaucoup de missionnaires de prendre du repos et de faire une cure thermale à Vichy : « Ma cure se poursuit normalement. Le docteur m’a trouvé bien fatigué. Pour la tension, je suis bien en dessous de la normale, les reins, naturellement, sont à surveiller, m’a-t-on dit, cependant rien de grave… Je crois d’ailleurs que j’ai bien repris depuis que je suis ici. La maison est remplie ; nous sommes au nombre de 40 et les Missions Africaines sont bien représentées, nous étions sept. »

Après sa cure à Vichy, il rejoint sa famille, où il peut consolider sa santé. Le Père Émile Durrheimer, qui était devenu vice-provincial et supérieur de l’école apostolique des Missions Africaines à Haguenau en 1946, est nommé Préfet Apostolique de Korhogo. Il voudrait rejoindre son poste dès que possible. Le Provincial propose au Père Grundler de faire le voyage avec lui dès janvier 1948.

Une santé fragilisée
En 1951, il est en congé dans sa famille et doit prendre soin de sa santé. Le 9 octobre 1951, il indique que « le docteur a constaté deux lésions de chaque côté des poumons… Conséquences : je dois encore me ménager et éviter de trop grands efforts. Je lui ai posé la question au sujet d’un éventuel départ en Afrique. Il m’a répondu : si le climat est bon, cela ira. Le Père Muckensturm, qui a vu la plaque, m’a prévenu que tout refroidissement pourrait m’être néfaste… Ayant pesé le pour et le contre, j’ai envisagé mon départ pour la Côte dès les premiers jours de janvier, pour arriver encore à la bonne saison. »

« Nous pouvons considérer en effet que le climat de la Haute-Côte d’Ivoire comme un bon climat », répond le Père Provincial le 13 octobre, « à condition, bien-sûr, de prendre certaines précautions. À votre âge, vous n’aurez d’ailleurs pas la tentation de faire de grandes courses à bicyclette et vous serez assez sage pour observer un régime de vie qui tienne compte de votre vulnérabilité. Moyennant ces précautions, je suis convaincu que vous pourrez avoir encore une belle activité. Je ne puis que vous féliciter pour votre courage et votre fidélité à cette mission qui vient d’être éprouvée encore une fois de plus par la mort tragique de ce pauvre P Albert Roesch. »

Des compagnons emportés par la bilieuse ou un accident
Le Père Albert Roesch venait de mourir, le 5 octobre 1951, d’un accident de moto sur la route entre Ostheim et Colmar, alors qu’il s’apprêtait à retourner en Haute Côte d’Ivoire. Le Père Roesch avait le même âge que le Père Grundler. Ils avaient été compagnons d’études dans les mêmes séminaires. Ordonné prêtre en 1935, Le Père Roesch avait été envoyé en 1936 dans la Préfecture Apostolique de Korhogo. Il a œuvré principalement à la station de Niakaramdougou, à mi-chemin entre Ferké et Katiola.

Plusieurs autres missionnaires, compagnons de mission dans la préfecture de Korhogo, ont été emportés par la mort au temps où le Père Grundler était sur place. La fièvre bilieuse restait une compagne assidue, frappant soudainement, ne laissant pas souvent sa proie lui échapper. La mort des compagnons de mission était toujours douloureuse pour le Père Grundler, qui appréciait beaucoup ses confrères.

Le Père Joseph Quickert, qui avait aussi fait des études en même temps que le Père Grundler et qui était venu à Korhogo au lendemain de son ordination en 1936, décède à Marseille le 16 septembre 1941. Il avait quitté la mission de Kouto quelques semaines plus tôt, fatigué et anémié. Le Père Jean-Paul Vogel décède d’une bilieuse hématurique, le 12 août 1942 à Niakaramdougou ; il avait 29 ans et trois ans de mission. Le Père Étienne Vion, l’un des premiers missionnaires à avoir été envoyé dans le nord et qui a participé à la fondation des missions de Korhogo et de Kouto, décède seul en cette mission le 29 juin 1938 à 52 ans. Le Père Jan Michalek, d’origine polonaise, est affecté à Kouto en 1941, quelques mois après son ordination sacerdotale. Il y travaille avec beaucoup de zèle et de dévouement, mais épuisé, il part en Algérie pour des soins et du repos, et meurt à Maison-Carrée le 16 août 1944, à 32 ans.

Ne sommes-nous pas tous porteurs des bacilles de Koch ?
Nous retrouvons cependant le Père Gundler au sanatorium de Salem au mois de décembre. Il fait une cure de soin contre la tuberculose et célèbre la messe pour les Sœurs. Le 31 janvier 1952, il écrit : « Hier, j’ai reçu une lettre de Mgr Durrheimer. J’ai eu l’impression qu’il n’est pas content. Et en disant ne sommes-nous pas tous porteurs des bacilles de Koch ? J’ai été peiné. Si je suis à Salem, ce n’est pas de ma faute et mon désir était de retourner à la Côte. Les démarches étaient d’ailleurs faites. J’ai conclu que pour Monseigneur, même dans mon état, j’aurais dû partir… puisque ceux qui sont en Afrique ont également des bacilles… » Le Père Léon retourne en Côte d’Ivoire, à Sinématiali, où il œuvre encore jusqu’en octobre 1955.

En décembre 1955, il doit se faire soigner les yeux. Son écriture, beaucoup plus grosse et espacée, démontre son handicap. Il écrit le 18 décembre : « mon état viendrait d’une infection que j’ai dû avoir en Afrique. C’est la rétine et le nerf optique qui sont enflammés. L’état ne peut plus empirer. Le docteur prévoit des analyses à la clinique St Damien. Il faut compter huit jours de clinique. » Le 2 février 1956, il fait part des résultats obtenus de son séjour en clinique : « À Saint Damien, j’étais très bien, malgré les prises de sang, de véritables araignées, et tous les tubages de sérum injectés. Les résultats : un état général très bon, rien aux poumons, un sang qui n’est pas mauvais. Il m’a trouvé une polynévrite qui m’a atteint le nerf optique et m’a prescrit un traitement de piqûres… Par ailleurs je vais bien. Je n’ai jamais pensé que je supporterais aussi bien ce grand froid. Je suis allé tous les matins à la messe à l’orphelinat. J’ai assez bien supporté ce froid qui, je crois, m’a même profité. Quant à mes yeux, il y a une partie mieux, mais il reste encore un grand chemin à parcourir pour arriver au bien. Le 28 (février 1956), je suis retourné chez le docteur. Il m’a dit qu’il veut arriver à un résultat total. Il m’a prescrit de nouvelles piqûres d’extrait de foie, et des pilules à prendre avec comme sérum, défense absolue de fumer, et pas d’alcool. Depuis janvier, je suis resté fidèle à ses ordres. La grande tentation de fumer est passée et je marche à grands pas sur la route de la perfection. Je dois retourner chez le docteur le 6 avril. Entretemps, j’ai été invité à aller voir un spécialiste des yeux à Lille, ou en Belgique où il se trouve souvent. Par ailleurs je me porte très bien. S’il n’y avait pas la question de mes yeux, mon état général me permettrait de retourner toute de suite à la Côte. Je suis mieux reposé qu’en 52… et ceci parce que je ne bouge jamais [1]. » Un rapport de l’oculiste, daté du 1er juin 1956, signale qu’il doit suivre un traitement journalier à l’hôpital de Mulhouse pendant une quinzaine de jours.

Vigneulles
Le 24 juillet 1956, le Père Kern, Supérieur Provincial, l’informe qu’il est nommé à la maison de Vigneulles, à 6 km de Metz, maison de formation pour les futurs Frères SMA. Ils y reçoivent un enseignement théorique et pratique en même temps qu’une initiation à la spiritualité.

« La maison de Vigneulles renferme le noviciat des Frères Coadjuteurs pour la région. Vous voudrez bien, après les retraites du mois de septembre, vous mettre à la disposition du R. P. Haeffner, supérieur de la maison. Il vous indiquera les activités qui vous reviennent – en tenant compte de votre état de santé – et qui constitueront d’abord surtout à rendre service dans les paroisses et les maisons religieuses, ce qui est le meilleur moyen de nous faire connaître et agréer, de nous assurer les concours nécessaires pour les besoins de notre œuvre missionnaire. »
« Je compte sur vous », écrit encore le Provincial le 24 juillet, « nous comptons sur vous pour nous rendre de bons services dans cette région de Metz et pour être aussi le bon confrère que nous connaissons, dans la maison de Vigneulles ; il y a du bon travail à faire. »

Ce même jour du 24 juillet, le Père Kern annonce cette nomination au Père Haeffner en ces termes : « Je puis vous informer aujourd’hui que nous avons nommé le P. Grundler pour Vigneulles, en remplacement du P. Leibenguth. J’ai bien confiance que vous accueillerez cette nomination avec satisfaction. Le P. Grundler est un confrère gentil qui remplacera bien le Père Leibenguth dans la maison et pourra rendre dans les paroisses les services qui seront demandés. Pour le moment, il a encore un handicap pour les yeux, pour lesquels il est en traitement depuis un bon moment, mais il y a une bonne amélioration. »

Le Père Grunder reçoit cette lettre alors qu’il passe le mois d’août en service pastoral à la paroisse du Sacré-Cœur de Roubaix, où il a de nombreux bienfaiteurs. Il met du temps à réagir à sa nomination. Le Provincial est étonné de ne pas recevoir de réponse de son confrère « habituellement régulier en écritures ». Le Père Grundler reconnaît avoir tardé à accuser réception de sa nouvelle affectation « pour la seule raison que j’ai mis du temps à la digérer. Je l’ai montrée à Mgr Durrheimer qui m’a assuré, tout étonné, de n’être au courant de rien. Je me soumets à votre décision, qui, je l’espère, ne sera que provisoire, car mon cœur est resté et restera en Afrique… et dans ma nouvelle affectation je ne travaillerai que pour la Côte d’Ivoire. Quant à mes yeux, il ya certainement une amélioration sensible et le changement de climat, ici à Roubaix, m’a fait beaucoup de bien. Je suis convaincu que toutes les piqûres dans les yeux portent leurs effets peu à peu [2]. »

Le Provincial lui demande de rejoindre Vigneulles pour le 22 septembre 1956, car le Père Haeffner, en l’absence du P. Nonnenmacher, est seul et il a la charge en ce moment de la paroisse de Saulny. La gentillesse et la disponibilité du Père Grundler à Vigneulles et dans les paroisses environnantes l’ont très vite fait apprécier par la population locale. Il avait passé une vingtaine d’années à se dépenser en Afrique sans compter. Il fait preuve d’une même disponibilité et d’une même énergie dans la région de Vigneulles.

Sa résistance physique, affaiblie par son zèle en Afrique et les diverses maladies contre lesquelles il a dû lutter, a cédé à une forte grippe inattendue durant les derniers jours de 1958. Il décède à l’hôpital du Bon Secours à Metz, le 28 décembre. Ses funérailles sont célébrées en l’église paroissiale de Lorry-lès-Metz. Tout le village et beaucoup de personnes des environs participent à la cérémonie, tandis que là-bas, en Haute Côte d’Ivoire, les chrétiens des nombreux villages qu’il a tant visités font mémoire de lui en de multiples célébrations. Il est enterré dans le cimetière du village, auprès du Père Georges Vogt, décédé en 1934.

[1] 7. 3. 56.

[2] 30 8 1956.

Publié le 3 avril 2017 par Jean-Marie Guillaume