Les contes de Kolowaré

Les textes de littérature orale - mythes, légendes, contes, fables, récits historiques, étiologiques, etc. - sont des éléments importants pour connaître un peuple, sa culture, son histoire. Pour maîtriser son univers, l’homme a besoin d’expliquer l’origine et la nature des phénomènes qui lui sont familiers afin de pouvoir les classer. Le conte, dans sa simplicité d’énonciation, est une œuvre d’art. Nous sommes dans le domaine de l’oralité : un texte écrit n’est pas à même de transmettre l’art du conteur.
Les contes de Kolowaré [1] ont été collectés en 2008 et 2009. La plupart dans une cour du village, sauf quelques uns qui proviennent du groupe qui se réunissait à la mission.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

La séance
Les conteurs se réunissaient à l’extérieur de la cour, sous un arbre juste à côté de la route goudronnée, entre un « garage deux roues » et un abri où on vendait essence et produits alimentaires. De cette façon, le rassemblement et l’atmosphère ludique de la séance attiraient les gens de passage, qui s’arrêtaient pour s’amuser avec les conteurs et le public. Les conteurs sont des Tem-Kotokoli vivant à Kolowaré ou dans les villages environnants. Tout autour d’eux, la vie se déroulait normalement : des enfants pleuraient, des jeunes filles, sur leur foyer, préparaient le gari, la mère s’attelait à la cuisine, le père ciselait un lance-pierre tandis qu’il faisait griller un épi de maïs, un garçon écrasait des condiments sur une meule, et dans la cour les femmes entraient et sortaient, s’arrêtaient un moment à côté des conteurs en faisant leur commentaire, tandis que les enfants plus petits étaient autour des conteurs pour chanter et s’amuser avec eux.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

Habituellement, le conte ne se dit pas n’importe comment ni n’importe quand. Mamah Fousséni souligne que le conte tem se raconte surtout après les moissons, lorsque la saison des semailles n’est pas encore entamée. C’est le moment où la communauté villageoise est peu active… et le conte est à la mode dans les vestibules, les chambres, les cours des maisons et parfois sur la place du village. Et il ajoute : Il est strictement déconseillé de dire des contes pendant la journée. C’est seulement le soir, après le repas, qu’on a le droit de s’y consacrer [2] .

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

Contrairement aux séances nocturnes qui peuvent durer jusqu’au petit matin, notre séance à la mission avait un caractère particulier. Pour répondre aux besoins des narrateurs et de l’enquêteur, elle avait lieu l’après-midi vers 17h et durait une heure. D’ordinaire, les conteurs étaient seuls, sans participants extérieurs, sauf de rares fois où il y avait quelques invités ou des étrangers de passage, ou encore des enfants qui suivaient la séance derrière le grillage de la cour : ils chantaient, tapaient les mains, ils s’amusaient avec les conteurs. Le conte était toujours accompagné, soutenu, par le petit tambour longa [3], parfois aussi par des clochettes.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

L’émission du conte a lieu en langue tem. Le conteur commence par une formule rituelle, à laquelle tout le monde répond. A la fin de l’histoire, on remercie le narrateur, qui répond à son tour. Comme le souligne encore Mamah Fousséni, ce rituel a « une signification symbolique, un sens magique, presque religieux… c’est un accord social qui sort le narrateur et son public de la monotonie de la vie réelle pour le transférer dans un autre monde, celui de la fiction, de l’imaginaire, en un lieu ou la vérité côtoie le mensonge pour constituer une critique sociale. Pendant que le récit se déroule, le narrateur est en quelque sorte au ciel, dans une atmosphère féerique. A la fin il rejoint le public pour se retrouver dans la réalité quotidienne… Le conte sort donc de la réalité quotidienne pour constituer un monde fictif et extraordinaire. Voilà pourquoi on l’entoure d’un rituel du début à la fin [4] ».

Les contes qui ne comportent pas de chants sont rares. La chanson est introduite par le conteur, reprise par les assistants et accompagnée par le tambour. Le public peut, à son tour, intervenir à tout moment pour faire des commentaires, demander des éclaircissements, des précisions.

Les thèmes abordés par les conteurs
Le « réservoir » de la tradition offre au conteur de multiples possibilités au moment où il construit son récit. C’est à chaque narrateur de faire revivre cette matière d’après son génie et son art : à l’intérieur d’un même récit, il a une grande marge de liberté et de mouvement. Les séquences peuvent être organisées de façon complètement différente en fonction des talents du conteur, de ses préoccupations et du but qu’il poursuit, ainsi que du contexte où le récit est narré.

Les matériaux sont traditionnels, mais l’actualisation a ses racines dans le présent. Les conteurs puisent dans la même tradition, et celle-ci n’est pas intarissable. Leurs récits restent des variantes sur des thèmes récurrents. La séance peut être comparée à un microcosme où l’on traite des situations qui se vivent au village. Les problèmes évoqués sont pratiquement toujours les mêmes : relations difficiles entre chefferie et sujets, entre l’homme et l’univers mystérieux de la brousse, rapports conflictuels entre co-épouses ou avec les Peuls, malheurs liés à la stérilité, place misérable des orphelins ou des enfants des marâtres, manque d’eau, la communauté des chasseurs et ses règles, les petits et les faibles qui se jouent des grands et des puissants, etc.

Les récits étiologiques et les récits d’origine tiennent une place importante dans l’univers des contes. Ils classent les phénomènes étonnants et essayent d’expliquer et de justifier les croyances et les institutions villageoises. Nos recueils présentent un certain nombre de ces récits : la découverte de la femme, l’origine du mariage et de la procréation, de la polygamie, de la nourriture, de la sorcellerie, de la danse, de la souffrance, de la pluie, des pierres dans les rivières… Dans le même ordre on trouve des contes qui montrent comment la coutume ancestrale a été modifiée, par exemple au sujet des sacrifices humains remplacés par un animal, ou bien simplement abolis.

Apprendre à se connaitre et à ne pas avoir peur
Au-delà de ces préoccupations premières et immédiatement perceptibles, au-delà du message le plus immédiat, les contes ont une autre fonction : ils étaient l’un des moyens traditionnels que le groupe utilisait pour instruire, éduquer, accompagner les enfants vers l’âge adulte. Voilà pourquoi les enfants, les jeunes, sont souvent les acteurs principaux des récits. En écoutant l’histoire, l’enfant enregistre les comportements des héros et il a tendance à s’identifier au héros positif. En s’adressant surtout à ses structures inconscientes, le groupe lui transmet enseignements et valeurs et lui modèle progressivement la personnalité en proposant un ensemble de normes reconnues et partagées par toute la communauté.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

Plusieurs récits aident l’enfant à mieux se comprendre, se situer, à clarifier son monde intérieur, et surtout à ne pas avoir peur. La fonction principale de l’histoire est de rassurer, de rendre l’enfant confiant en l’avenir, de suggérer que le protagoniste atteindra toujours le but désiré même s’il doit traverser des moments difficiles et franchir des obstacles et des épreuves pénibles : perdre ses parents, se retrouver avec une marâtre qui le fera souffrir, s’égarer dans la forêt, rencontrer des animaux féroces, des sorcières, des monstres, rechercher les cheveux d’un génie… Les histoires ont toujours un dénouement heureux, mais elles suggèrent que rien n’est gratuit dans la vie : tout peut être acquis et conquis, quoiqu’avec peine, fatigue, souffrance, et souvent après une longue recherche. Dans son chemin, le jeune comprendra qu’il ne sera pas seul dans ses épreuves. Il rencontrera des êtres secourables prêts à l’aider.

Le conte Un monstre à tuer présente trois enfants qui perdent leurs parents et restent seuls dans la forêt ; le cadet manifeste des comportements pervers et destructeurs. La vie dans la forêt, avec son exploration, représente un moment important dans le développement de la personnalité humaine. L’enfant, pour acquérir sa personnalité et devenir complètement lui-même, doit explorer sa vie intérieure, mettre de l’ordre dans le chaos qu’il découvre en lui-même pour mieux se comprendre. Au fur et à mesure que cette découverte s’opère, il peut prendre peur car il perçoit ses forces instinctuelles, ses pulsions violentes, agressives et destructives incontrôlables : il est alors désorienté. Les contes sont là pour l’aider ; ils invitent à ne pas avoir peur de la forêt, des animaux féroces et des monstres rencontrés.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

La fable n’est pas un discours moral : elle ne fait qu’enregistrer les comportements humains. Souvent l’enfant a des sentiments violents et, parfois, il agit d’une façon asociale, dominé par des forces intérieures hostiles et contradictoires. Les aventures du petit frère, dans Un monstre à tuer, reflètent exactement ce monde intérieur de l’enfant. Celui-ci doit apprendre à canaliser et utiliser ses énergies pour des buts positifs. Il utilisera en effet les forces destructrices de sa nature et son désir d’indépendance pour tuer le monstre. Une fois éliminés les tendances asociales et les éléments les plus opposés de sa personnalité, il pourra acquérir la paix et avoir une vie heureuse.

Les contes nous rappellent ainsi qu’il n’y a pas d’éléments négatifs dans notre personnalité : chaque tendance a sa fonction, chaque aspect est important et utile. C’est à chacun de nous d’intégrer et de surpasser les aspects les plus discordants de sa personnalité. Les ressources intérieures, ainsi dominées et canalisées, deviendront des alliés précieux à notre service.

Un mot sur la traduction des textes
Un texte écrit ne peut rendre les supports stylistiques, les éléments phoniques, verbaux et les mimiques du conteur. L’écrit perd donc une grande partie de la beauté, richesse et saveur originales. On réduit des textes vivants, produits devant un public, à des écrits inanimés. En effet, le conteur met en œuvre toute une série de techniques « audiovisuelles » pour entrer en communication avec l’auditoire. Son arme principale reste la parole. Le conteur est un professionnel de la parole : il la fait jouer sur tous les registres, sur tous les tons. A chaque personnage il offre sa voix appropriée : vieillards, enfants, malades, animaux. Chaque situation, chaque état d’âme est rendu avec les modulations propres : explosions de joie, peurs terrifiantes, tristesses prolongées, stupeurs soudaines, gloutonnerie avide, etc. Le conteur ne parle pas uniquement avec la bouche, mais avec tout son corps. Il joue ce qu’il raconte avec tous les moyens dont il dispose : voix, gestes, expressions du visage, mouvements des yeux, balancements de la tête, silence, etc. Il est assis mais il oblige son corps à assumer les positions les plus variées, les attitudes les plus étranges, selon les exigences des actions évoquées. Le conte est visualisé, représenté et joué devant des acteurs qui voient le spectacle se dérouler devant eux, qui réagissent et qui jugent la performance par des réactions bruyantes : explosions de rires, approbations à haute voix accompagnées par des applaudissements prolongés.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

Dans les recueils publiés, les textes sont présentés dans les deux langues, français et tem. Le conteur ne donne pas de titres aux récits : on les a ajoutés comme des éclairages du texte pour en faciliter la compréhension. Les chants sont souvent répétés plusieurs fois par le conteur et le public. Dans la version française, on se limite à deux ou trois versets.
Dans les deux versions, on trouve les noms des personnages, des acteurs, en majuscules et, dans la version française, au masculin sans article, même s’ils sont de genre différent. Ainsi on n’écrira pas : la pintade, le lion, l’araignée, la richesse ; mais : Pintade, Lion, Araignée, Richesse, etc. Au pluriel on écrira aussi Singes, Chiens, et non les singes, les chiens. Enfin, quand le conteur veut mettre en exergue que son personnage est féminin, on traduit alors Lion-Mère, Singe-Mère, en gardant le féminin.

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

La traduction essaye, autant que possible, de conserver certaines caractéristiques du mode oral : style, images, phrases idiomatiques [5], astuces du conteur, répétitions, etc. C’est pourquoi elle peut paraître tortueuse, surprenante et désagréable à l’oreille, surtout pour un lecteur non habitué au français d’Afrique. La façon de dire, de raconter les textes ne peut pas être « écrite ». On utilise donc une ponctuation qui s’efforce de conserver un brin de la musicalité et du rythme de la langue tem : les paragraphes se suivent sans trop de coupures, on omet les points pour garder la cadence de la langue, le discours s’enchaîne sans majuscules. De courts dialogues entre personnages se suivent, sans être interrompus par les marques du dialogue (guillemets ou tirets), pour garder la fluidité du discours tem. Quelques exemples :
Celui-ci dit : oh ! l’autre dit aussi : oh ! un autre également : oh ! Alors Crapaud dit : il peut le faire, le serpent Canoogo dit aussi : il peut le faire, le Roi dit alors : bon, c’est bien ! et tout monde s’est séparé.
Les Peuls : quel jour vas-tu nous verser l’argent ? le jour du marché, il leur répond, vraiment, le jour marché ? lui demandent les Peuls, oui, répond Chasseur, si c’est ce jour, c’est bien, reprennent les Peuls.

Les contes : une littérature de haut niveau
Les contes constituent une littérature obscure. Parmi les genres littéraires, c’est l’un des moins transparents. Ce sont des affabulations, des travestissements de mythes, à leur tour travestissements de vérités dernières. P. Erny relève que ces textes contiennent en germe, potentiellement mais réellement, le savoir au plus haut degré : Le savoir... est là tout entier, implicite, latent. La suite de l’instruction de l’initiation ne sera jamais qu’un travail d’explicitation, de dégagement de quelque chose qui est donné dès le départ... les vérités essentielles devront être désengluées de la gangue enfantine, qui en même temps les véhicule et les cache. Il n’est pas déplacé de parler d’ésotérisme à propos de ces petits récits quand on les envisage dans toutes leurs dimensions. Ils contiennent bien un sens caché à la portée métaphysique, une signification secrète. Mais celle-ci est projetée à une échelle humaine et sociale, de sorte qu’on peut raconter ces histoires sans être le moins du monde conscient du trésor qu’elles portent en elles. Mais que l’on soit au clair ou non, cette signification secrète est toujours là : elle rayonne, elle agit, elle illumine, elle apaise, guérit et éveille [6].

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Séance de conteurs à Kolowaré.
Photo Silvano Galli

Les textes publiés dans nos recueils veulent être un hommage aux conteurs qui ont bien voulu partager avec moi leur temps, leur savoir, leur art, en nous faisant savourer quelques bribes de la culture traditionnelle tem.

[1] Kolowaré est un village de la Préfecture de Tchaoudjo, dans la région centrale du Togo, canton de Kparatao, sur la route de Tchamba qui va vers le Bénin.

[2] Mamah FOUSSENI, Contes Tem, Togo, NEA, 1988.

[3] Longa : petit tambour à deux membranes, composé d’une caisse étranglée à mi-hauteur, offrant l’aspect d’un sablier. Il est suspendu aux épaules et on en joue avec des baguettes arquées en le tenant sous les aisselles et le bras, en faisant pression sur les lacets qui relient les deux cerceaux pour moduler les tons.

[4] Mamah FOUSSENI, op. cit. p. 11-12.

[5] Deux exemples. Dans le conte La stratégie des animaux le conteur utilise les termes animaux sans plumes pour parler des hommes. On pourrait traduire les hommes, mais on garde l’image du conteur, plus riche et poétique, car c’est de cette façon qu’il parle. Il en est de même dans le conte Course entre Antilope et Grenouille. On dit que Grenouille a la bouche mielleuse, il parle bien : on maintient l’expression du conteur.

[6] P. ERNY, Nos contes merveilleux : une plongée dans le mystère, Etudes, Juin 1984, 804.

Publié le 16 mars 2015 par Silvano Galli