Les églises fortifiées du Pays Messin

Au hasard des balades, on est surpris de découvrir tant d’églises fortifiées dans les villages autour de Metz [1]. Au Moyen Âge, et jusqu’à leur rattachement au royaume de France en 1552, Metz et son territoire formaient une république indépendante gouvernée par une oligarchie opulente. Entourée de voisins qui lorgnaient sur ses richesses, la République messine avait très tôt dû ceindre la ville de puissants remparts. Mais la campagne des alentours n’était guère protégée.

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L’église d’Arry.
Photo Marc Heilig

Les misères de la guerre

La guerre, en effet, semble avoir été à la fois le fléau et le passe-temps favori de l’époque. Celui des princes d’abord, qui espéraient mettre la main sur ce riche territoire. Ainsi, en 1324, la Guerre des Quatre Seigneurs réunit contre la République messine l’archevêque de Trèves Baudouin, son neveu Jean, comte de Luxembourg, le duc de Lorraine Ferry IV et le comte de Bar Édouard Ie. Ces seigneurs voulaient notamment échapper aux énormes dettes qu’ils avaient contractées auprès des bourgeois de la ville. Le Pays Messin est mis à feu et à sang durant deux ans. C’est d’ailleurs durant le siège de Metz de 1324 que l’on utilisa des canons pour la première fois en Occident.

L’enchevêtrement inextricable des possessions était une source de conflit fréquente. La Guerre de la Hottée de Pommes, en 1427, éclata sous un prétexte futile. L’abbaye de St-Martin avait fait porter des pommes dans la ville ; or, bien qu’en territoire messin, elle dépendait du duché de Lorraine. Le duc Charles II réclama un droit sur ce don, les magistrats de la ville le lui refusèrent… Le duc déclara donc la guerre et la région fut à nouveau ravagée jusqu’à la trêve, en 1430. La mort de Charles II, en 1431, survint à point pour arranger les choses : sa veuve, Marguerite de Bavière, fut même reçue avec faste par la ville, qui signa aussi la paix avec le duc de Bar René Ier d’Anjou, successeur de Charles II [2].

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Clocher de l’église de Vaux.
Photo Marc Heilig

Hélas, ce n’était que partie remise ! En 1473, Metz est de nouveau attaquée par le duc de Lorraine Nicolas d’Anjou, petit fils de René. Il tente de prendre la cité par surprise. Déguisés en marchands, une bande de ses mercenaires doit entrer de nuit dans la ville par la porte Serpenoise ; ils ont pour consigne d’y faire un carnage. Ce triste dessein est heureusement mis en échec grâce à la vigilance du boulanger Harelle. Il est à son fournil lorsqu’il entend le tumulte que font ces soldats. Le brave homme donne aussitôt l’alerte, les habitants accourent et chassent les hommes de main du duc.

La Maison de Bourgogne et les Habsbourg [3] entrent aussi en lice dans ces perpétuelles hostilités, et plus encore le roi de France Henri II et Charles-Quint, empereur du Saint Empire. En octobre 1552, Metz est l’enjeu de leur rivalité. L’Empereur vient assiéger la ville avec 55 000 hommes. François de Guise, le meilleur chef d’armée du roi, fait raser les faubourgs et organise la défense. Les Impériaux sont finalement déboutés. L’autre volet de cette victoire est l’occupation de la cité par les forces françaises. Fin de l’indépendance de la République messine.

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Clocher de l’église de Marieulles.
Photo Marc Heilig

Elle s’en était toujours sortie à son avantage. Cela lui coûtait toutefois fort cher car si l’on sauvait la ville, les campagnes étaient chaque fois dévastées. Encore n’a-t-on pas mentionné les bandes de soudards, Grandes Compagnies et autres Écorcheurs, ces mercenaires sans solde en période de paix qui pillaient les villages et massacraient leurs habitants [4]. Ainsi Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre, chef de Grande Compagnie tristement célèbre : en mai 1363, il ne consentit à épargner la ville de Metz qu’en lui extorquant une lourde somme.

L’église pour se défendre

Livrés à eux-mêmes, les villageois qui ne pouvaient se mettre à l’abri des remparts de la ville organisèrent leur défense comme ils le pouvaient. Dans ces villages établis sur les côtes de Moselle, les églises tenaient souvent une situation avantageuse. Comme partout, elles étaient bâties avec soin. Il parut donc naturel de les transformer en maisons fortes où l’on pouvait résister quelque peu. Plusieurs fois reconstruites sur des fondations plus anciennes, elles ont toutes été fortifiées entre le XIIIe et le XVIe s. Elles sont au cœur d’un système défensif qui vise en premier lieu à opposer des obstacles à l’attaque : une clôture, parfois protégée de tourelles, à l’abri de laquelle bêtes et gens trouvaient refuge, des murs épais, des fenêtres étroites, des portes solides et verrouillées… La nef et l’abside ont souvent un étage, au dessus des voûtes, qui servait d’abri et de salle d’armes.

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Tour défensive de l’église de Lorry-Mardigny.
Photo Marc Heilig

La tour du clocher, massive comme un donjon, représente l’élément le plus impressionnant de ces aménagements. Du sommet, on pouvait non seulement surveiller la campagne et les routes des environs, mais aussi dominer l’ennemi : le clocher est parfois pourvu de dispositifs (hourd, mâchicoulis, échauguette, chemin de ronde, bretèche…) par lesquels on déversait toute sorte de projectiles sur les assaillants [5]. Ces églises sont en outre munies de créneaux, archères, meurtrières…

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Echauguette de l’église d’Arry.
Photo Marc Heilig

Cet arsenal guerrier suit l’évolution de l’armement, comme le montre certaines positions de tir remaniées en canonnières ; il devient cependant obsolète à l’approche du XVIIe s. avec le perfectionnement des armes à feu et l’utilisation de grosses pièces d’artillerie.

L’église pour prier

Ces églises fortifiées restent pourtant la maison de Dieu. Elles sont construites avec art : à Vaux, par exemple, l’élégance du chevet contraste avec l’aspect martial de la tour. Leur style gothique les rapproche de l’architecture messine, bien que certaines, comme Arry, soient hors du territoire de la République. Elles offrent à l’intérieur la quiétude des églises de campagne. Beaucoup devaient être ornées de peintures murales. Les exemples qui subsistent sont peu nombreux et d’autant plus précieux, comme les Évangélistes sur la voûte devant le chœur de l’église St-Arnould d’Arry. A l’église Ste-Croix de Lorry-Mardigny, les peintures, refaites au tournant du XXe s. par le peintre de Munich Edouard Weltz, s’inspirent de celles du XVIe s. et l’on peut voir qu’elles recouvraient toute la maçonnerie.

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Sillegny. Le Jugement Dernier.
Photo Christian Cerva Pédrin

L’église St-Martin de Sillegny, quant à elle, est un véritable ravissement qui montre le raffinement auquel on pouvait atteindre. Autrefois bien de l’abbaye St-Pierre de Metz, le village passe dans les possessions de l’évêché au XIIe s. Au XVIe s., la nef et le chœur ont été couverts de fresques qui constituaient certainement un programme d’enseignement pour les paroissiens.

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Sillegny. Jugement Dernier. L’Enfer.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. Jugement Dernier. La Cité Céleste.
Photo Christian Cerva Pédrin

Le mur du fond de la nef est entièrement occupé par une représentation du Jugement Dernier. Le Christ trône en majesté et sépare les damnés des élus. Les uns, à sa gauche, surveillés par un Satan cornu, sont conduits sans ménagement par des démons vers la gueule béante d’un monstrueux Léviathan ; les autres, à sa droite, sont dévotement accompagnés par des anges vers la Cité Céleste.

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Sillegny. St Christophe.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Christophe.
Photo Christian Cerva Pédrin

La courbe de l’escalier de la tour accueille saint Christophe, l’un des grands patrons de la région. Immense et magnifique, il porte l’Enfant Jésus au travers des eaux. Dans ce monde aquatique nagent le peuple des poissons et leur roi couronné, ainsi qu’une sirène, allégorie de la luxure, accaparée par le reflet de son image dans un miroir. Au sommet de la falaise, un prêtre tient une lanterne, comme un phare au milieu de l’obscurité du monde.

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Sillegny. St Christophe. Le royaume des poissons.
Photo Christian Cerva Pédrin

Tout au long de la nef, des panneaux illustrent des scènes de l’hagiographie de nombreux saints. Parmi eux figurent les plus grands, comme les Apôtres, mais aussi bien des saints populaires dans la région : saint Martin, patron de l’église, sainte Barbe, sainte Marguerite... Ils sont représentés de sorte qu’on les reconnaisse d’emblée. Saint Hubert, selon la légende, est agenouillé devant l’apparition du cerf coiffé de la croix ; sainte Agathe est cruellement suppliciée par des tortionnaires ; sainte Marguerite semble sortir du dragon qui l’avait avalée... Ailleurs, c’est un élément symbolique qui caractérise le saint, la clef du Paradis pour saint Pierre, la croix pour saint André, l’épée pour saint Paul ou l’équerre pour saint Thomas. Les paroissiens connaissaient bien la vie de leurs saints qui, tels des héros, leur servaient d’exemples et de guides au cours de leur vie chrétienne.

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Sillegny. Sts Jean, Jacques, Didier et Augustin.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St André.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Barthélémy.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Hubert.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Paul.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Pierre.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. Ste Marguerite.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. St Thomas.
Photo Christian Cerva Pédrin

Les peintres suivaient donc les poncifs de l’imagerie religieuse, sans pourtant renoncer à une certaine liberté. Ils ont ainsi remercié leurs bienfaiteurs en les faisant figurer, richement vêtus et en prière, au bas de plusieurs tableaux. Dans l’évocation de l’Enfer, l’imaginaire se donne libre cours, avec l’humour féroce du temps, dans les tortures auxquelles les diablotins soumettent les pécheurs. L’esprit médiéval est encore fort proche dans cet art savoureux ; il éclate sur les voûtes où courent d’élégants motifs floraux dont les rameaux et les rinceaux font penser à des enluminures.

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Sillegny. Motifs floraux des voûtes.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. Le choeur.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. Motifs floraux des voûtes du choeur.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. Les Quatre Evangélistes.
Photo Christian Cerva Pédrin

Les Quatre Évangélistes se partagent les quartiers de la croisée d’ogives, au seuil du chœur. On approche de la partie sacrée de l’édifice. Là, sur un grand panneau, les peintres ont représenté le songe de Jessé. L’arbre qui pousse de la poitrine du patriarche porte sur ses branches les portraits de ses illustres descendants. A la cime s’épanouit la fleur de la Vierge et de l’Enfant Jésus, achèvement ultime de l’histoire de Dieu avec l’homme.

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Sillegny. L’Arbre de Jessé.
Photo Christian Cerva Pédrin
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Sillegny. L’Arbre de Jessé.
Photo Christian Cerva Pédrin

[1] Ancy, Arry, Jussy, Lessy, Lorry, Lorry-Mardigny, Marieulles, Norroy-le-Veneur, Pierrevillers, Plappeville, Saulny, Scy-Chazelles, Sillegny, Vaux, soit une quinzaine d’églises. Mais elles devaient être plus nombreuses : il faut en effet tenir compte des démolitions des XVIIIe et XIXe s. et des ravages des deux guerres mondiales.

[2] Il en était l’héritier par son épouse Isabelle de Lorraine ; il était aussi le beau-frère du dauphin Charles, futur roi de France.

[3] A la mort du duc de Bourgogne Charles le Téméraire, lors du siège de Nancy en 1477, sa fille Marie de Bourgogne lui succède mais son héritage lui est disputé par le roi de France Louis XI. Elle épouse l’archiduc Maximilien d’Autriche et fait ainsi entrer la Maison de Habsbourg dans la politique européenne : elle est en effet la mère de Philippe le Beau, le père de Charles Quint.

[4] Les méfaits de ces bandes de routiers se poursuivirent bien au-delà de la période qui nous intéresse ici : les gravures de Jacques Callot en témoignent pour la Guerre de Trente Ans.

[5] Contrairement à l’idée commune, on ne jetait pas d’huile bouillante sur les assaillants car il était rare et cher, de même que le bois de chauffe. Le choix restait pourtant assez large : pierres, poix, soufre, sable rougi, poutres, eau bouillante…

Publié le 3 juillet 2017 par Marc Heilig