Les jumeaux éwé du Togo

La région du Sud-Togo et Sud-Ghana a la particularité de voir naître de nombreux jumeaux. On ignore la raison exacte de ce phénomène. La mortalité est importante dans ce cas. Cela donne lieu à la production de curieuses statuettes de bois qui représentent les jumeaux défunts.

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La collection de statuettes de jumeaux Bosetti.
Haguenau. Espace Africain. Photo Marc Heilig

Les jumeaux « Bosetti »
La collection de l’Espace Africain des Missions Africaines, à Haguenau, possède une série de 25 statuettes représentant des jumeaux. Elle fut collectée par le P. Ugo Bosetti à Kouvé au Togo, en 1958. Chez les Ewé ces statuettes sont dénommées vénovi (vénaviwo au pluriel) ; chez les Ashanti ce sont des ibedji . On trouve ces poupées de jumeaux chez les Ewé, Fanti et Ashanti de la côte du Golfe du Bénin.

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La collection de statuettes de jumeaux Bosetti.
Haguenau. Espace Africain. Photo Marc Heilig

L’ensemble des jumeaux « Bosetti » est assez disparate mais il présente la particularité de comprendre plusieurs traditions sculpturales. La collection compte ainsi huit pièces en bois blanc issues d’un même atelier ashanti ; trois autres, d’un atelier ashanti différent, sont en bois rouge ; et quatre, enfin, sont résolument d’origine fanti.

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Statuettes de jumeaux ashantis en bois blanc.
Haguenau. Espace Africain. Photo Jacques Varoqui
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Statuettes de jumeaux ashantis en bois blanc.
Haguenau. Espace Africain. Photo Jacques Varoqui
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Statuettes de jumeaux ashantis en bois rouge.
Haguenau. Espace Africain. Photo Jacques Varoqui
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Statuettes de jumeaux fantis.
Haguenau. Espace Africain. Photo Jacques Varoqui

Le sens ces statuettes
Contrairement à ce que pensent beaucoup de collectionneurs ou experts, les statuettes de jumeaux ne fonctionnent pas par couple comme les statuettes d’ancêtres. Elles sont à prendre chacune dans l’individualité de leur signification. Le P. Bernard Bardouillet, sma, a collecté auprès de François Gbedevi et Benoît Houndjafo, demeurant à Adamavo-Lomé, un document explicatif dont ce qui suit est la transcription.

Sur la côte-est du Golfe du Bénin, une naissance est un événement heureux qui intervient dans le contexte qui relie la vie à la mort. La croyance dans la réincarnation est toujours vivace, malgré l’influence du christianisme. A la naissance d’un enfant, il faut écouter parler les ancêtres à travers les devins ou ceux qui pratiquent la nécromancie. Il y a certaines naissances auxquelles il faut attacher une attention particulière. Ce sont les naissances qui se présentent « les pieds devant ». On doit les vénérer pour ne pas attirer sur son foyer la colère de ces « demi-dieux » [1].

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Statuettes de jumeaux de la collection Bosetti.
Haguenau. Espace Africain. Photo Marc Heilig

La naissance de jumeaux, jumelles ou triplés est tout aussi chargée de signification. Les naissances multiples, à la maternité ou à l’hôpital, ou plus naturellement chez les accoucheuses traditionnelles, sont fréquentes dans cette région. On se pose nécessairement des questions. Sont-ils nés naturellement, en présentant la tête la première ? L’un d’eux a-t-il présenté les pieds en premier ? Qui est sorti le premier ? Le prénom de l’enfant dépend de ces corollaires. Le devin détermine « l’arbre duquel sont descendus les bébés ». Le lignage de la gémellité est-il paternel ou maternel ? Un représentant du lignage interroge les bébés :
« Etrangers, vous n’avez pas encore de noms, êtes-vous venus nous visiter ou restez-vous avec nous ? Si c’est pour nous visiter, vous pouvez partir de suite, mais si c’est pour être des nôtres, vous êtes les bienvenus ».
Il fait alors une libation. Cela se reproduit pendant huit à seize jours suivant la décision du devin.

Vient alors le rite de la sortie au village des jumeaux. Dès le matin les parents vont en brousse, prés de la maison, pour cueillir des herbes destinées à la cérémonie. Elles symbolisent la brousse où l’on fabrique les flèches, les carquois et les hottes dont tout le monde se sert dans la vie courante. En rentrant, ils exécutent des chants où l’on exalte la bravoure et la vaillance des jumeaux. Des danses sont exécutées autour d’un boisseau [2]. Chacun dépose les herbes cueillies. Un garçon, si c’est des jumeaux, une fille, si ce sont des jumelles, ou un garçon et une fille si ce sont de faux-jumeaux, procèdent à la sortie des bébés. Les enfants sont déposés sur le boisseau et les herbes. Leur père rentre dans le cercle et on lui dépose sur la tête les bébés dans la corbeille. Si l’on ne les a pas offensés, le père peut danser avec la corbeille sur la tête sans faire tomber l’un d’entre eux. Mais si l’un d’eux risque de tomber, les danseurs s’arrêtent et on sacrifie deux coqs ou deux poules, selon le sexe des enfants [3].

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Statuettes de jumeaux de la collection Bosetti.
Haguenau. Espace Africain. Photo Marc Heilig

Après ce rituel, il est du devoir des parents d’élever un autel où viendront « manger et boire » les bébés [4]. Il se compose d’un petit pot en terre cuite appelé bozi ; de deux pots un peu plus gros pouvant contenir un demi-litre d’eau ; d’une somme de 3 x 35 FCFA ; d’un petit couteau de fabrication traditionnelle ; de coquillages cauris ; d’un rameau de palmier ; de tissu blanc, rouge et noir [5] ; de deux coqs ou deux poules, selon le sexe des bébés ; d’un litre d’huile de palme ; de haricot rouge. Le parrain procède à l’ élévation de l’autel avec de la terre pétrie, ce qui provoque parfois des nausées. Pour saisir quelque chose pour la constitution de cet autel, il faut plonger la main dans l’un des pots. Il faut être initié, sans quoi on devient vodun toute sa vie [6].

La mort précoce des jumeaux
Les jumeaux sont des êtres dont il faut prendre grand soin, sans quoi, ils risquent de vous quitter pour « aller chercher du bois de chauffe ». C’est à dire mourir. Ils retournent sur l’arbre dont ils sont issus. Lorsqu’un ou des jumeaux décèdent, les parents ne doivent pas pleurer. Pour manifester leur présence parmi les humains, il faut les représenter par une statuette que la maman doit garder sur elle dans ses déplacements. A la maison, au moment du repas, on doit laisser dans un plat, devant la statuette, une partie des aliments que l’âme de l’enfant viendra manger [7]. Si la maman décède, un membre de la lignée doit donner périodiquement à manger à ces enfants qui ne sont pas vraiment morts. On prépare à cet effet du haricot rouge avec beaucoup d’huile de palme. On choisit souvent le vendredi pour faire ces sacrifices.

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Statuettes de jumeaux de la collection Bosetti.
Haguenau. Espace Africain. Photo Marc Heilig

[1] Ce sont des survivants.

[2] Une corbeille ou un couffin.

[3] La transcription de ce passage est aléatoire à cause d’une lacune.

[4] C’est à dire les génies des bébés.

[5] Ce sont les marques du vodun.

[6] Cette remarque est importante pour la compréhension du vodun.

[7] Certaines statuettes ont ainsi la bouche creusée pour recevoir le repas d’un grain de riz.

Publié le 28 mars 2013 par Jacques Varoqui