Les mages et le midrash

Le récit des rois mages s’inscrit dans un triple midrash. Je suis désolé de vous engager encore une fois dans ce charabia, mais le midrash est plus que jamais d’actualité. Pour le définir je dirais : c’est un texte écrit de la 1ère alliance qui est placé des siècles plus tard dans un vrai contexte messianique qu’il a annoncé ou dont il donne le sens.

1. La jeune femme concevra… selon Isaïe 7. 10 et Mt.
Deux exemples de l’épisode des rois mages, qui est en fait une belle parabole historique, bien loin de toute chronique. Comme pour le midrash sur la jeune femme ou l’épouse enceinte du roi Acaz, qui a peur face à l’imminence d’un envahissement de l’ennemi et que la Septante a traduit par le mot parthenos : jeune fille ou vierge parthenos, selon le texte d’Isaïe.

Isaïe 7. 10 Le Seigneur parla encore ainsi au roi Acaz : 11 « Demande pour toi un signe de la part du Seigneur ton Dieu, au fond du séjour des morts ou sur les sommets, là-haut. » 12 Acaz répondit : « Non, je n’en demanderai pas, je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve. » 13 Isaïe dit alors : « Écoutez, maison de David ! Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes, il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ? 14 C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel [1]. »

Ce texte d’Isaïe sera « accompli » par la naissance virginale de l’enfant Jésus et expliqué dans le contexte du doute de Joseph face à la situation de Marie, sa fiancée enceinte de l’Esprit Saint. Voici ce que l’ange lui dit en s’inspirant de ce texte de la première alliance, repris par Matthieu.

Matthieu 1 19 Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. 20 Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; 21 elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus [2], car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » 22 Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : 23 Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous » 24 Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, 25 mais il ne s’unit pas à elle, jusqu’à ce qu’elle enfante un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Et, toujours et encore, il faut revenir aux mots de Jésus si on veut lire ces choses dans le vrai sens de révélation en profondeur : « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir [3]. Et aujourd’hui, la démarche de l’Église devrait se faire dans la même optique, celle d’accomplir ce que Jésus n’a pas pu finir. Il y a du pain sur la planche ! D’où l’urgence d’un vrai retour au contexte et à l’esprit de la 2e alliance, c’est-à-dire les évangiles. Ce qui est loin d’être le cas, avec l’abondance des textes dogmatiques pondus jusqu’à l’outrance par le magistère, qui tournent et tournent en rond. Les textes de François sont de loin les plus pragmatiques et plus réalistes à la fois, tout en étant profondément enracinés dans l’ensemble de l’Écriture.

2. L’étoile des rois mages s’arrête à Jérusalem.
Mais ce n’était qu’une étape, et encore une mauvaise. Pour parler selon la technique moderne, l’étoile des rois mages ne pouvait « fonctionner » que jusqu’à Jérusalem, la cité royale, où Hérode a usurpé le trône de la royauté davidique grâce aux Romains. Oui ! Elle s’est arrêtée parce qu’elle n’était programmée que jusque là. Il fallait la « réactiver » pour qu’elle continue sa route de messagère et conduise les mages jusqu’à Bethleem, le vrai but de leur voyage, afin qu’ils puissent « honorer » de leurs trésors l’enfant-roi. Elle sera « réactivée » par la « trouvaille » du texte de Michée [4] sur Bethléem, dont le nom signifie : maison du pain ! Vous connaissez le texte.

Matthieu 2, 04 Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. 05 Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : 06 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. »

Il s’agit donc bien de la cité du « chef » David, le berger et non pas le « roi » David [5]. Car c’est le nouveau berger David qui va mener le peuple paître comme un bon berger et non pas comme un mauvais roi. Ce nouveau roi-berger sera cet enfant qui vient de naître à Bethléem, la cité de David. Matthieu va donc raviver l’étoile à partir du texte de Michée afin qu’elle conduise les mages jusqu’à l’enfant à Bethléem, et qu’ils honorent le nouveau roi-berger. Car elle était arrivée sur une fausse piste et elle s’était éteinte…

D’où la joie de mages lorsqu’elle leur apparaitra à nouveau à la sortie de Jérusalem, sur la route vers Bethleem – la bonne !

Matthieu 2, 9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta. 10 Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie [6].

3. Mais d’où vient donc cette étoile ?
C’est le Livre des Nombres [7] qui va nous le dire, au chapitre 24. Mais il faut d’abord situer deux personnages : Balaam, le devin, et Balack, le roi des Moabites, qui a appelé le devin pour qu’il l’aide par ses oracles et ses malédictions à vaincre son ennemi Israël. Balaam était un devin païen ambulant et mobile, qui vendait ses pouvoirs au plus offrant. Balack était en guerre contre Israël et cherchait à le vaincre. C’est pour cela qu’il avait appelé le devin, afin qu’il lui indique la bonne stratégie liée aux dieux. Or, peu à peu, le Seigneur « retourne » le devin, il le détourne par son esprit, et Balaam va prophétiser contre le clan de Balaack.

Nombres 24, 1 Balaam vit qu’il plaisait au Seigneur de bénir Israël ; il n’alla donc pas comme les autres fois à la recherche de présages, mais il se tourna face au désert. 2 Levant les yeux, Balaam vit Israël qui campait par tribus. L’esprit de Dieu vint sur lui, 3 et il prononça son incantation en ces termes : Oracle de Balaam, fils de Béor, oracle de l’homme à l’œil ouvert, 4 oracle de celui qui entend les paroles de Dieu, qui voit ce que lui montre le Puissant, quand il tombe en extase et que ses yeux s’ouvrent : 5 Qu’elles sont belles tes tentes, Jacob, tes demeures, Israël !
Nombres 24, 15 Balaam prononça son oracle, et dit : Parole de Balaam, fils de Beor, Parole de l’homme qui a l’œil ouvert, 16 Parole de celui qui entend les paroles de Dieu, de celui qui connaît les desseins du Très-Haut, de celui qui voit la vision du Tout-Puissant, de celui qui se prosterne et dont les yeux s’ouvrent. 17 Je le vois, mais non maintenant, je le contemple, mais non de près. Un astre sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël. Il perce les flancs de Moab, et il abat tous les enfants de Seth. 18 . Il se rend maître d’Edom, il se rend maître de Séir, ses ennemis. Israël manifeste sa force.

Et voilà le midrash de la fameuse étoile issue de Jacob et amenée par le Livre des Nombres pour illustrer cette belle parabole de la messagère qui a conduit les mages jusqu’à Bethléem…

Honnêtement, je devrais signer : le chameau de service !

[1] C’est-à-dire : Dieu-avec-nous. Et cela devrait vous suffire.

[2] C’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve.

[3] Matthieu 5. 17.

[4] Voir Mt. 2. 6 et lire la note « r » de la TOB.

[5] Car Matthieu est contre la royauté, une erreur qui selon lui a jeté le peuple dans le malheur séculaire.

[6] L’évangile appelle cela « la joie messianique » : celle de la nuit de la nativité, entre autres.

[7] Quatrième livre du Pentateuque, qui en comporte cinq.

Publié le 8 mars 2016 par Jean-Pierre Frey