Les mémoires du P. Charles Roesch (11e partie)

Apostolat paroissial de 1956 à 1971

Vicaire du dimanche à Amoutivé
Arrivé à l’âge de 42 ans, me voici enfin libre de répondre à mes souhaits de m’engager à plein temps dans le ministère paroissial. Depuis mon arrivée au Togo en septembre 1956, toutefois, et pendant mes 15 années d’enseignement, j’avais été vicaire des dimanches et fêtes des Abbés Jean Gbikpi, Pierre Kondo et Ephrem Dravi, successivement curés de St Augustin d’Amutivé, la paroisse du Collège St Joseph.

Formé par le « saint prêtre » Jean Gbikpi
Le P. Gbikpi, premier curé diocésain d’Amutivé, était un homme charmant, dynamique et accueillant, qui n’accusait aucune bribe de racisme. Un saint prêtre ! Excellent missionnaire, il cherchait par tous les moyens à agrandir sa mission : la fondation de la paroisse de Hanoukopé (Franciscains), de celle de Bè (S.M.A), de Saint Pierre de Bassadji (Diocésains) et d’Agoenivé (S.V.D), sont le résultat de la scission de la paroisse-mère d’Amutivé. Toutes ces anciennes stations d’Amutivé doivent beaucoup au zèle pastoral du P. Gbikpi, à sa clairvoyance et à son habilité à trouver des terrains pour les futures implantations d’églises, de presbytères et d’écoles.
Il a su m’engager et me soutenir. Avec d’autres confrères, comme les Pères Jean-Pierre Sprunck et Joseph Fuchs, nous l’aidions à assurer à l’église paroissiale et surtout dans les stations secondaires les nombreuses confessions, messes du dimanche ou de la semaine, baptêmes d’élèves, premières communions, voire quelques enterrements et mariages.

Mon premier catéchiste
Amutivé avait un catéchiste ambulant, Antoine Ocloo. Il était marié à Joséphine, une grande commerçante à Lomé qui contribuait beaucoup à l’apostolat missionnaire. Recruté par le Père Antoine Hickenbick, il était principalement chargé des stations secondaires : il planifiait les messes du dimanche, recrutait des desservants, au Collège surtout, et les véhiculait même avec sa voiture. Il connaissait bien le français et nous servait d’interprète dans nos sermons. Un laïque chrétien remarquable et sympathique, très dévoué.
Avec lui, dès février 1957, je me suis rendu à Bè-Hetze, au centre de la vieille localité de Bè, pour une messe dominicale et quatre baptêmes d’enfants, les premiers au Togo. Le bâtiment n’était pas encore couvert. Ce jour-là, je débutais mon ministère à Bè-Bassadzi, qui était, avec sa forêt sacrée, l’un des plus importants centres fétichistes du Togo. On célébrait des funérailles dans le voisinage, et leur tam-tam faisait un tel vacarme qu’il nous était impossible de nous entendre. Alors, de sa propre initiative, le Chef du Canton de Bè, Aklassou Adella II, qui habitait en face, alla les faire taire durant notre office.

Le grand Bè et sa forêt sacrée
On nous a souvent répété que nous étions faits pour la première évangélisation et qu’au Collège St Joseph, où nous avions l’eau et l’électricité et où nous étions enseignants, nous n’étions pas en brousse. Dans les environs, pourtant, la périphérie de Lomé comprenait plusieurs villages de première évangélisation, dont le grand Bè, qui était, de mémoire ancestrale, très fétichiste. Ses habitants vivaient selon les coutumes animistes. Le village était pratiquement impénétrable, à l’exception d’une route carrossable récente qui n’était pas encore bitumée. Tracée par l’administration, cette piste joignait l’aéroport à l’océan à travers la lagune. De la résidence du chef d’Amutivé Adjale, une autre piste en terre, perpendiculaire à la précédente, passait par Bassadgi et reliait la route du nord au palais de chef de Bè. Comme bien d’autres villages de la région, tels qu’Agonyivé et Adakpamé, Bè était un ensemble de cases en terre serrées les unes contre les autres. D’étroits sentiers se faufilaient au travers. L’accès aux habitations était difficile, c’est pourquoi j’y ai rarement pénétré. Devant les cases, la plupart couvertes de paille ou de tôles pour les meilleures, s’étalaient les représentations en terre des « legba » protecteurs.

Au centre de la localité, au bord de la route transversale, débouchait le sentier de la forêt sacrée, avec son grand fétiche protecteur, « Nyigblin » : une grosse pierre, recouverte d’une toile, qui symbolisait une panthère. Par un chemin étroit, en passant devant un legba gardien, on aboutissait à un petit groupe de cases qui hébergeaient les vingt-deux membres permanents de la forêt : les trois rois Agboli, Togbo et Agbagla, et quelques femmes avec un pagne autour des reins, auxquels s’ajoutaient des enfants ou des jeunes gens nus.

Le temps de gouvernement d’un roi est de trois ans. Les traditions recueillis par le Père Kwakumé nous affirment que le culte de ce « vodoo » est apparenté à celui de Togoville. Le nouveau roi, à la fin des trois ans de règne de son prédécesseur, arrive de Togoville, à une trentaine de kilomètres de là ; il a marché trois nuits durant sur des nattes. Beaucoup de jeunes chrétiens de nos écoles et d’adultes de nos paroisses assistaient aux cérémonies fétiches de la forêt, et quelquefois à des scènes de transe. On y prodiguait des soins et on procédait à des guérisons par les « bokonous » [1], avec des offrandes de poulets et de cabris au « vodoo ». Bien des palabres et des conflits s’y terminaient par la réconciliation.

La paroisse Marie-Reine de Bè
Le 1er mai 1955, en la fête de St Joseph ouvrier, le Père Joseph Meyer, dernier curé européen de la paroisse St Augustin d’Amutivé dont dépendait Bè, célébra la messe pour la première fois dans ce village. Cette célébration eut lieu sous un hangar dressé dans la cocoteraie de la famille Dik [2]. Les chants étaient assurés par la chorale d’Amutivé et les prières dirigées par M. Jean Johnson, président de la Légion de Marie d’Amutivé [3].
Cette première rencontre plut au Père Meyer. Il chargea MM. Johson et Amouzou d’étudier avec le chef de Bè, Togbui Djidiku Aklassou Adela III, la possibilité d’installer la mission catholique dans le village. En attendant un accord avec sa cour, le chef mit provisoirement à notre disposition la grande salle de réunion du quartier Hédzé, qui était en construction. On y installa la légion de Marie, le Praesidium Immaculée Conception issue du praesidium « la Reine des Anges » d’Amutivé. Le Père Meyer en était le directeur spirituel. Ces légionnaires enseignaient le catéchisme aux premiers catéchumènes, faisaient des visites à domicile et vendaient le journal Afrique Nouvelle. C’est ainsi que naquit la première communauté chrétienne à Bè.

(à suivre)

[1] Les « bokonous » sont des guérisseurs.

[2] Aujourd’hui sur l’avenue Hophouët Boigny.

[3] M. Johnson était le papa des Sœurs Gertrude et Gonzaga, qui est aujourd’hui la Supérieure Générale des Sœurs Notre Dame de l’Eglise.

Publié le 28 septembre 2011 par Charles Roesch