Les mémoires du P. Charles Roesch (12e partie)

Apostolat paroissial de 1956–1971

Acquisition de l’emplacement définitif de l’école et de l’église Marie-Reine de Bè

Au début de février 1957, le P. Jean Gpikpi devint le premier curé diocésain togolais de la ville de Lomé, à la paroisse St-Augustin d’Amutivé. En janvier, à la demande de M et Me Rudolph Olympio, il avait obtenu de M. Augustino Pa de Souza un terrain d’un hectare et 48 ares. Il était situé dans la cocoteraie de Souza, à la périphérie sud du vieux Bè, au-delà de la ligne du chemin de fer Lomé-Aneho.
Le P. Gpikpi posa dès le 11 février la première pierre de la future école « Augustine de Souza » : deux classes en claies (CP1 et CP2), qui furent bientôt suivies des premières classes en dur. Celles-ci, séparées par une cloison mobile, occupaient un bâtiment le long de la future route qui devait limiter le nord du terrain.
Le vendredi suivant, le P. Gpikpi se présenta au repas du soir du Collège St Joseph et me demanda d’assurer les messes du dimanche quand j’étais libre. Les deux classes devaient aussi servir de future chapelle. Le P. Furst, constructeur de l’archidiocèse, était présent à table et fit alors une réflexion peu prophétique que je n’oublierai jamais : « N’écoute pas Charala (un surnom du P. Gpikpi). Qu’est ce que tu veux bien faire à Bè ? Il n’y a que des cocotiers et des féticheurs que tu ne pourras pas convertir. » L’avenir a bien démenti cette assertion. La légion de Marie quitta Bè-Hedzé, construisit une paillote sur le nouveau terrain, et commença à y faire la catéchèse. Le 1er octobre 1957 eut lieu l’ouverture de l’école.

Première messe à la chapelle de Bè-Apéyémé

Et le dimanche suivant, avec ma mobylette, je me rendis pour la première fois à cette chapelle de Bè-Apéyémé, distante à peine de deux km du Collège Saint Joseph. J’y trouvai une bonne vingtaine de personnes, surtout des catéchumènes et des légionnaires de Marie, qui m’attendaient pour la messe. Ainsi commença cette nouvelle station secondaire. Elle se développa rapidement avec son premier catéchiste, M. Amou Dotsé, et le directeur de la chorale M. Nicolas Agbétiafa, aussi directeur de l’école officielle de Bè-Gare. Ce dernier apportait son petit harmonium pour la messe du dimanche.
L’année suivante, l’assistance dominicale avait tellement augmenté qu’il fallut construire une troisième classe avec séparation mobile, dans le prolongement des deux premières, et un petit autel en ciment contre le mur du fond. Voici ce qui allait être, de 1960 jusqu’en 1970, notre première église paroissiale, et qui deviendrait plus tard le Foyer paroissial Ste-Marie-Reine de Bè.
J’aimais beaucoup aller à Bè pour la messe du dimanche matin. La communauté était très accueillante et pieuse, et je rencontrais les catéchumènes, les catéchistes, les légionnaires de Marie et les fidèles. C’était pour moi une agréable détente, un bon dérivatif pour éliminer la tension nerveuse accumulée par le professorat au Collège St-Joseph. L’après-midi, après la sieste, je sortais à la plage avec certains collègues. Je me régénérais ainsi et j’étais dispos pour une nouvelle semaine de travail.

Les premiers baptêmes

Le samedi 6 février 1959, j’eus la joie de célébrer les premiers baptêmes d’adultes dans cette station secondaire de Lomé-Bè (85 jeunes et adultes). Le lendemain, je pus faire, pour la première fois dans les annales de cette chapelle qui deviendrait la paroisse de Lomé-Bè, une célébration particulièrement festive des premières communions. Les 91 communiants s’étaient rassemblés dans la cour de la résidence du chef Joseph Aklassou, au centre du quartier Bè-Hedeze, le vieux Bè. Je les conduisis ensuite en procession sur distance d’un kilomètre, accompagnés de la communauté chrétienne, devant une haie d’animistes et de curieux qui étaient accourus. Par la gare de Bè et l’école officielle, dansant et chantant, nous gagnâmes notre chapelle-école de la cocoteraie de Souza où avait lieu la grand messe. Madame Sadzo, future médecin, habitant actuellement Avepozo, et feu Sessi, qui fut durant de longues années notre fidèle washman à de la maison Régionale, étaient de la partie.

Choix de Lomé - Bè comme lieu de la maison Régionale SMA

Le choix des Missions Africaines de fonder une nouvelle paroisse à Lomé- Bè ne fut pas facile et passa par bien des tergiversations. Le P. Antoine Jung, nouveau Provincial après l’Assemblée générale de 1958, cherchait un lieu où implanter la nouvelle maison régionale. Celle-ci devrait accueillir les jeunes prêtres missionnaires SMA de la Province de Strasbourg pour un tyrocynium d’au moins 6 mois, l’apprentissage de la langue ewé et l’initiation à la pastorale du pays. Il avait en vue Notse, qui lui rappelait la Côte d’Ivoire.

Plusieurs personnages importants arrivèrent successivement en cette année. Le P. Joseph Guérin, vicaire général sma, venait de visiter le Bénin et d’inaugurer la maison régionale de Cotonou-Akpakpa pour la Province de Lyon. Il vint me voir et je le conduisis à la cocoteraie de Souza pour voir le terrain de la future paroisse de Bè. La maison régionale ne devait pas seulement servir pour le tyrocinium des nouveaux prêtres destinés au Togo et à la Côte d’Ivoire. Elle devait aussi accueillir les pères de passage, qui partaient ou revenaient de congé, qui venaient à Lomé se soigner ou faire leurs achats, commander et se procurer le matériel de construction pour églises, dispensaires, écoles etc. Il y avait bien l’école professionnelle et le Collège Saint Joseph qui offraient une généreuse hospitalité, mais tout cela allait changer assez vite.
Arriva ensuite le P. Jung, après sa visite en Côte d’Ivoire Nord. Lui aussi vint me voir pour se renseigner sur les ressources de la nouvelle station de Bè. Je le conduisis sur le terrain, puis chez le curé de la paroisse d’Amutivé, le P. Gpikpi. Celui-ci ouvrit le plan de la nouvelle ville qui allait s’implanter dans la vaste cocoteraie de Souza, avec le tracé des routes établi par l’urbanisme de Lomé quadrillant et délimitant les futurs quartiers. Le P. Gpikpi sollicita vivement le P. Jung afin qu’il construise la maison régionale à Bè et qu’il y crée une nouvelle paroisse.
Et enfin se présenta Mgr Durrheimer, qui devait envoyer ses nouveaux missionnaires au tyrocynium du Togo pour les initier aux mouvements d’Action Catholique.

En attendant la décision finale de l’archevêque, Mgr Strebler, et du P. Jung, le P. Ugo Bosetti, qui devait être nommé Régional au printemps 1959, déménagea de Kouvé à Notse, chez le P. Walkoviak. Le P. Furst, curé d’Agbelouvé, fit livrer sans tarder 20 tonnes de ciment (400 sacs) que le P. Bosetti se mit à transformer en parpaings pour la future maison régionale.
Après toutes ces démarches, suite au désir de Mgr. Durrheimer qui parvint à faire changer d’idée le P. Jung, on choisit finalement Lomé-Bè : la nouvelle maison régionale trouverait place, ainsi que la nouvelle paroisse confiée à la S.M.A. et l’école primaire des garçons, sur le terrain offert par Augustine de Souza.

Arrivée du P. Bosetti à Bè et démarrage des constructions

Le 9 août 1958, le P. Bosetti quitta Notse pour s’établir à Bè. Il prit d’abord une chambre chez le chef Aklassou II et se mit rapidement à construire à la suite des trois premières classes une grande chambre qu’il allait habiter et qui devint ensuite la sacristie et le lieu de réunion du comité paroissial et de la Légion de Marie.
Il commença aussitôt à bâtir le bureau de l’école primaire « Augustino Pa de Souza » et quatre nouvelles classes. Terminées fin septembre, elles étaient orientées différemment, selon la direction du vent de la mer, et évitaient l’exposition au soleil. Cette orientation sera aussi imposée à la Maison Régionale, à la future église et au presbytère. Au mois d’octobre, avec une boussole prise au Collège St Joseph, j’assistai le P. Bosetti pour faire l’implantation de la Maison Régionale. Elevée en un temps record, elle devint l’habitation du P. Régional, ainsi que des jeunes prêtres arrivant en mission pour s’initier aux langues vernaculaires et à la pastorale. Ils étaient au nombre de six à débarquer en février 1961 pour la première fois, un chiffre encore jamais atteint dans les annales de la mission au Togo : les Pères Gilbert Anthony, Gilbert Brem, François Humbert, Materne Hussherr, Paul Simon et Gérard Scherrer. La nouvelle maison allait aussi servir de presbytère à la paroisse jusqu’en 1976 et recevoir les Pères de passages, et même les visiteurs et les touristes.

Nouveau champ d’apostolat d’octobre 1960 à juin 1971

Avec l’arrivée du P. Bosetti à Bè, je devenais disponible les dimanches pour d’autres services, tout en restant professeur du Collège Saint Joseph. Dans un premier temps, je me mis à la disposition du catéchiste itinérant, mon grand ami Antoine Ocloo, d’Amoutivé. Je visitais avec lui principalement les stations secondaires d’Atakpamé, et surtout d’Agonyévé, à 10 km au nord, sur la route d’Atakpamé. C’était des villages très fétichistes, de la même ethnie que Bè. Le samedi soir, j’entendais les confessions, toujours très nombreuses, à l’église St-Augustin. J’y rendais même à l’occasion des services pastoraux pendant la semaine et le dimanche.

En janvier 1962, le P. Gpikpi me demanda d’assurer régulièrement la messe du dimanche dans la nouvelle station secondaire de Bassadji quand j’étais disponible. Cette station secondaire d’Amutivé était implantée dans une zone urbaine très peuplée ; sur la route principale, elle était à quelques trois cents mètres de la forêt sacrée de Bè, à la limite ouest du vieux Bè.
Il venait d’y achever une chapelle. L’école comprenait deux rangées de 3 classes encadrant une petite cour de récréation. La place disponible était assez exiguë, et il avait construit la chapelle au-dessus des classes de l’école primaire. Cela lui rappelait un peu « la basilique supérieure de Lourdes » ! Non loin se trouvait la maison familiale du P. Pierre Dovi N’Danu, qui avait envoyé au P. Gbikpi une belle quête faite en Allemagne pour la construction de cette chapelle.

Je débutai ce ministère par un grand baptême d’enfants (70), avec le P. Joseph Fuchs et sous la présidence du P Gpikpi qui accueillit les enfants et les familles, et je le poursuivis durant neuf ans, jusqu’à la fin de mon temps de professorat au Collège St-Joseph en juillet 1971. Chaque année, je pouvais célébrer le baptême et la première communion d’une trentaine ou d’une quarantaine d’adultes. Ils étaient préparés et catéchisés par la Légion de Marie qui, ici comme à Bè Hedze et dans la cocoteraie Pa de Souza et plus tard à la Paroisse Marie Reine du Monde, était sans conteste l’association la plus efficace, la plus entreprenante et la plus valeureuse dans la première évangélisation, la pastorale missionnaire de ce milieu païen. Le nombre de chrétiens augmentait d’année en année. Les baptêmes d’enfants se faisaient régulièrement après la messe du dimanche. J’ai gardé un souvenir inoubliable de la procession à plusieurs cimetières de quartier l’après-midi de la Toussaint : une foule nombreuse y participait toujours, même des animistes car le culte des morts est pour eux très vivace.

Aujourd’hui, Bassadji est devenu la grande paroisse St-Pierre de Lomé. L’imposante église n’est pas tout à fait achevée mais elle est déjà en service. Le curé, actuellement l’abbé Gaétan Goumégou, a sa résidence au nouveau presbytère, tout près de l’endroit où habitait la famille Gally et où l’on m’offrait le petit déjeuner, le dimanche après les offices.

Alors que j’allais quitter le Collège St Joseph, en juillet 1971, Mgr. Dossey m’appela et me proposa de choisir entre trois postes : la fondation de la paroisse de Bassadji, une fondation d’une deuxième paroisse à Kpalimé, ou l’aumônerie du lycée et de l’université de Lomé. Evidemment, je n’ai pas donné de réponse immédiate, me réservant le temps de réfléchir et de consulter mon Régional, le P. Francis Kuntz. Je suis même monté à Kpalimé pour voir le futur emplacement de la nouvelle paroisse.
De retour en Alsace, j’ai surtout consulté mon Provincial. Il m’offrit de suivre d’abord avec le P. Vonderscher un recyclage en théologie à l’Arbresle, d’octobre à décembre 1971. Je complétai cette session par un stage de pastorale en remplaçant durant trois mois à Phalsbourg et dans les villages des environs le P. Edouard Démerlé, qui était indisposé. Je logeais à Vescheim chez le P. Albert Diebold. Avec le P. Neth, de Veckersviller, nous formions une équipe pastorale.

Erection canonique de la Paroisse Marie Reine du monde

La paroisse Marie Reine du monde fut canoniquement érigée le 8 décembre 1960 par Mgr Strebler, archevêque de Lomé, « sui juris de droit pontifical », et rattachée à la Maison Régionale S.M.A. Ce statut engageait les Missions Africaines à fournir le curé et les vicaires, ce qui explique que la nouvelle paroisse ait été gérée, administrée, équipée et pastoralement assurée par l’équipe de la Maison Régionale et le curé nommé par l’Archevêque sur la proposition du Régional. Le P. Paul Welsch sma fut le premier curé. Il assumait en même temps au tyrocinium le poste de formateur des jeunes prêtres pour lequel le conseil provincial de Strasbourg l’avait désigné. Il devint aussi Vice Régional.

Vis-à-vis des jeunes prêtres, le P. Welsch exerça son service avec compétence, méthode et bonté. Il s’agissait d’une initiation communautaire, pastorale et culturelle. Les jeunes missionnaires prenaient contact de façon systématique avec les réalités africaines : les coutumes, la famille, l’hospitalité, l’importance de la fête, la place des ancêtres... Ils recevaient les principes théoriques d’apprentissage des langues indigènes appliqués à l’éwe, la langue principale du Sud du Togo. Ils s’initiaient aussi aux mouvements d’Action Catholique et à leur nécessaire adaptation à l’Afrique, et pratiquaient une catéchèse qui devait prendre en compte le milieu ambiant.

(à suivre)

Publié le 3 février 2012 par Charles Roesch