Les mémoires du P. Charles Roesch (14e partie)

La paroisse de Bè de 1960 à 1972
Entre 1960 et 1964, le P. Bosetti, Régional, construit tout le complexe scolaire actuel, soit deux groupes de six classes chacun. Le P. Welsch, premier curé, ouvre plusieurs écoles primaires : Bè-Lagune, Dékadjévikopé et Ablogamé. Toutes sont des constructions provisoires, murs en claies et couvertures en tôles, à l’exception d’une classe en dur à Kaïnkopé. Il institue également un catéchuménat à Akodesewa, dans une case.

En 1964, le P. Welsch devient Régional. Il a pour vice-régional le P. Kuntz Francis, qui vient de Togoville où il était curé à la paroisse Marie-Reine de Bè. Mais Mgr Lingenheim, évêque de Sokodé, démissionne cette année-là. Aussi le P. Welsch est-il immédiatement rappelé à Sokodé comme vicaire capitulaire, jusqu’à l’installation en janvier 1966 de Mgr Bakpési, premier évêque autochtone de Sokodé. Durant cette transition, le P. Oudheusen vient aider le P. Bosetti, qui reste seul un moment en attendant l’arrivée du P. Kuntz. Celui-ci assura la préparation des catéchumènes au baptême et à la première communion. Il fut suivi du P. Hickenbick qui fit fonction de vicaire de 1966 à 1971.

Après son retour à Lomé-Bè, le P. Welsch ne dura que six mois comme régional car il décéda subitement le 4 juillet 1966. Il avait encore assisté à notre distribution des prix de fin d’année scolaire au Collège St-Joseph. A peine deux semaines avant son décès, il m’avait appris à plonger dans la mer à partir de la nouvelle jetée du port en construction de Lomé.
Ce lundi matin du 4 juillet 1966, en revenant de célébrer la messe au Collège Notre Dame des Apôtres, j’ai couru à l’hôpital dans l’intention de lui donner le sacrement des malades. En arrivant dans la chambre, j’ai trouvé le P. Améganvi en train de faire la cérémonie et je l’ai assisté, avec le P. Haas Albert qui avait veillé le P. Welsch toute la nuit. Le P. Vonderscher vint nous relayer, et je rentrai prendre mon petit déjeuner. Vers la fin de la matinée, les cloches de la cathédrale sonnèrent. Un jeune me répondit au téléphone que le Père de Bè était décédé ; il avait 51 ans. Le P. Francis Kuntz étant parti en ville, je me rendis aussitôt à Bè, où j’accueillis la dépouille qu’on venait d’apporter. Je l’ai installée sur un lit dans le salon, je l’ai habillée de vêtements sacerdotaux en attendant qu’on la transporte le soir à la cathédrale. Là, la veillée dura toute la nuit. L’enterrement eut lieu le lendemain après midi, à la cathédrale et au cimetière de la plage. Une foule nombreuse y assista.

La grande œuvre du P. Francis Kuntz : l’église de Bè
La grande œuvre du P. Kuntz Francis fut la construction de la magnifique église paroissiale de Bè, entre 1966 et 1970. La première église avait été une chapelle-école de 3 classes construite par le P. Gpikpi, curé d’Amutivé. Depuis plusieurs années, elle était devenue trop petite pour contenir même le dixième de la population chrétienne de ces quartiers toujours en expansion. Pire encore, elle menaçait ruine. Il fallait l’étayer solidement pour conjurer le danger. Le P. Welsch avait déjà envisagé de construire une nouvelle église. Il avait fait établir une maquette et un plan par un architecte « Ad Lucem » de Lille. Le bâtiment devait faire 20m sur 40, mais on n’avait pu commencer les travaux par suite du départ du P. Welsch pour Sokodé et de sa mort précipitée.

Le Père Kuntz Francis reprend le projet, mais il fait changer le premier plan pour une église plus moderne et plus spacieuse. D’une longueur de 42m, elle aura la forme d’un trapèze dont les bases mesureront 16 et 30m. Le sol sera en pente, avec des bancs en socle de ciment fixés dans le sol. Pour démarrer, le 30 septembre 1966, on ne disposait que de 800 000 francs, mais on atteignit les 3 millions en peu de temps grâce au carême suisse. La paroisse se mit aussi de la partie : elle organisa une vente de charité et des quêtes spéciales. Mgr Strebler s’engagea à récolter des fonds en lançant des appels dans certains hebdomadaires d’Alsace et de Lorraine, comme l’Ami du Peuple et l’Ami des Foyers Chrétiens, et en recommandant cette construction à plusieurs bienfaiteurs d’Europe. Le P. Kuntz, enfin, avait mis à profit son congé en France pour intéresser ses amis à son œuvre [1].

Les travaux ont un peu piétiné au début à cause du remblayage, pour lequel plus de 1000m3 de sable furent nécessaires. Ce sont les paroissiens qui l’acheminèrent depuis la plage voisine, à 1km environ. Ils le transportèrent dans des bassines, sur leurs têtes. Les élèves les aidèrent pendant les temps de travail manuel.
Les murs se sont vite élevés à une hauteur de 12m. Mais voici que dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 mars 1968, une violente tornade, suivie d’une pluie torrentielle, s’engouffre entre les deux murs latéraux et les fait entièrement s’écrouler. Bref, 2 millions de dégâts ! C’est la seule fois qu’on a vu le P. Meyer pleurer à la messe du dimanche matin. Le P. Kuntz était en congé.
Avec audace, les travaux reprirent. On renforça les piliers par des contreforts et on couvrit l’église d’une charpente métallique en bacs d’aluminium. Remarquable est la peinture du fond de chœur : réalisée par le professeur Ayih, célèbre artiste togolais, elle illustre la création. Le portail en fer forgé représente, dans un style africain, Marie, Reine du Monde, assise sur un siège de chef traditionnel avec l’enfant Jésus.

Le dimanche 30 août 1970, Mgr. Robert Dosseh, Archevêque de Lomé, présida les cérémonies de consécration de l’église Marie-Reine du Monde. Elles se déroulèrent avec faste. Une impressionnante assistance vint de toutes nos stations, notamment les chevaliers Marschal de la cathédrale, les chevaliers St-John d’Amutivé et de Bè, le P. Rémond de Nyokonakpoé, le P. Klur de Yadé… Le P. Kuntz, Régional et constructeur, était accompagné du P. Meyer, curé, et je représentais le Collège St Joseph. Il faut encore mentionner le P. Kuévi Paul, cérémoniaire, et plusieurs prêtres diocésains togolais, ainsi que le chef de Bè et d’autres personnalités. La réception, dans l’enceinte de l’immeuble Pa de Souza, à côté de la poste de Bè, clôtura cette belle journée dominicale.

L’année scolaire 1971-1972
Après des vacances scolaires en Alsace, le Père Antoine Jung nous envoya à l’Arbrèle, le Père Bernard Vonderscher et moi, suivre un recyclage théologique de trois mois chez les Dominicains. En janvier, il nous demanda de ne pas repartir tout de suite à Lomé, mais d’attendre qu’il revienne de sa tournée au Togo. Il nous dirait alors notre nouvelle affectation.
En attendant, il me proposa de remplacer le curé-doyen de Phalsbourg, le P. Demerlé Edouard, qui devait prendre un repos. Je venais d’acheter ma première 2CV, ce qui me permit de faire les différents villages du secteur : Phalsbourg, Mittelbronn, Saint-Jean-Kourtzerode, Danne-et-Quatre Vents, et Vescheim enfin, chez le P. Diebold, où je logeais et prenais mes repas. Organiser une communauté de paroisses en Lorraine fut pour moi une formation pastorale complémentaire.

Vers Pâques, le P. Jung revint de sa tournée au Togo et nous donna, au P. Vonderscher et à moi, la responsabilité de la paroisse de Lomé-Bè. Avec l’assentiment du P. Demerlé, qui était de retour, je me mis aussitôt à faire mes adieux. Phalsbourg et les villages que j’avais visités pendant ces trois mois firent une quête de départ à mon intention.
Le 7 mai 1972, j’arrivai à l’aéroport de Lomé. Le Père Vonderscher Bernard devait suivre un peu plus tard. Je fus accueilli par le Père Francis Kuntz, qui m’apprit, sur le chemin de la maison régionale, qu’il rentrerait en France par le même avion le dimanche suivant. Et c’est ce même dimanche, avant son départ pour l’aéroport, qu’il me présenta officiellement à la communauté paroissiale de Bè, au début de la première messe dominicale dans l’église Ste Marie Reine de l’Univers. Le soir même, le P. Meyer, vice régional, vint me rejoindre de Nykonakpoe. Il remplaça le P. Kuntz jusqu’à l’arrivée du P. Claude Rémond comme nouveau Régional, au début de l’année 1973.

Une rentrée scolaire mémorable
En juin 1972, le P. Erhard George partit en congé en Alsace. Il nous chargea, le P. Meyer, le P. Vonderscher et moi-même, d’assurer son intérim à Assahoun. Cette fonction fut confirmée par Mgr l’Archévêque Dossey Anyron. Cela devait me réserver une belle surprise. Le P. Erhard, en effet, était aussi directeur du C.E.G. de la mission catholique et assurait même certains cours d’allemand [2]. Pour la rentrée scolaire, la répartition des enfants admis au concours officiel d’entrée en 6e m’attribua 80 nouveaux élèves. En ajoutant les redoublants de l’année précédente, il me fallait donc ouvrir une deuxième 6e, ce qui n’était nullement prévu.
Comme salle de classe, j’aménageai, en la retapant un peu, l’ancienne chapelle des Pères Allemands, qui était désaffectée depuis la construction de la nouvelle église. Il fallut faire fabriquer à Kévé une vingtaine de bancs. Les élèves les portèrent sur leur tête de Kévé à Assahoun au fur et à mesure de leur finition, soit sur 3km. Il fallait également une table, une chaise et un tableau. Il me restait à obtenir des professeurs supplémentaires pour la nouvelle classe, et là aussi ce fut difficile. Quelle rentrée scolaire !

En attendant, je dus assurer certains cours, inscrire les nouveaux élèves et faire le planning de répartition des cours. Heureusement, j’étais rôdé à ce métier. Et voici qu’en plein chantier de préparation et de mise en route de cette année scolaire 1972–73, la mère supérieure de la communauté NDE d’Assahoun m’apporte de Lomé ma nomination officielle par Mgr Dosseh de curé de la paroisse Marie-Reine de Bè.
Le P. Erhard était maintenu comme curé d’Assahoun. Mais il restait en congé en Alsace et ne devait revenir qu’en février 1974. Cela ne m’empêcha pas de prendre alternativement la messe du dimanche à Assahoun et à Bè, ni de visiter certaines stations secondaires de la paroisse d’Assahoun.

[1] Tous les missionnaires d’Afrique passaient leurs vacances à visiter leur famille et leurs amis afin de trouver de nouveaux bienfaiteurs pour renflouer les comptes de leur mission et de leurs œuvres. Ce fut aussi mon sort durant mes congés en Alsace.

[2] Ce C.E.G. occupait encore les classes de l’école primaire ; son nouveau bâtiment ne devait être construit que plus tard.

Publié le 25 juin 2012 par Charles Roesch