Les mémoires du Père Charles Roesch (7e partie)

Visite au collège Chaminade de Kara

Au cours des grandes vacances 1960, après un séjour à Saoudé le 15 août, je m’arrête à la paroisse de Kara pour saluer le Père sma Jean Perrin, curé, puis je me rends au collège Chaminade. Ce collège a été fondé en 1956 à l’instigation du P. Perrin, qui souhaitait d’urgence un établissement qui fasse pendant au collège Saint-Joseph de Lomé. Mgr Lingenheim sma, évêque de Sokodé, a soutenu et l’évêché a financé les deux premiers bâtiments de trois classes et payé les professeurs.

Le Frère Robert Brem sma en est le constructeur, ainsi que de la résidence des Frères Marianistes. Le premier directeur du collège Chaminade, de 1956 à 1958, est le Père Camille Riedlin sma. Les trois premiers Frères marianistes arrivent en septembre 1958. Le Frère Augustin (Pierre Hoehn) en devient alors le nouveau directeur. Arrive également, en octobre 1958, le Père Claude Masson sma. De 1958 à 1959, il assure l’enseignement du français et des mathématiques en 4e et du français en 5e. L’année scolaire suivante, 1959 - 60, on lui confie les cours de français et de mathématiques en 3e ; il sera le titulaire de cette classe, tout en continuant à enseigner le français en 4e. En juin, le collège Chaminade présente pour la première fois des élèves au B.E.P.C. et obtient quatre réussites sur la trentaine de candidats présentés à cet examen cette année-là.

L’année scolaire 1960 - 61 au Collège Saint-Joseph

Je cesse d’assurer les cours de mathématiques en classe de 3e au petit séminaire Saint-Pierre Claver de Lomé. Pour la première fois, on me charge des cours de mathématique dans les deux classes de Seconde C et M. Elles étaient tenues jusqu’alors par M. Gerbaud, mais il se sent fatigué et m’est d’une aide précieuse dans mes premiers pas de professeur de maths du second cycle. Il me faut en plus continuer à enseigner la physique dans les deux classes de Seconde et les sciences naturelles dans les deux classes de 3e. En septembre, le P. Guy Kraemer nous rejoint. Il sera le professeur de français des deux 3e et le surveillant de la section des petits jusqu’en juin 1963.

Le Père Henri Kwakume

Le 29 novembre 1960 décède notre premier professeur d’anglais du Collège Saint-Joseph, le Père Henri Kwakume. Il était aussi le premier prêtre autochtone du Togo français : il avait été ordonné le 23 septembre 1928 à Lomé par Mgr Cessou sma [1].

Il a fallu bien du temps pour parvenir à susciter un clergé indigène. Les Pères svd, durant les 25 ans d’évangélisation du Togo, n’y sont pas arrivés [2]. Cinq Togolais ont été ordonnés sous Mgr Cessou : les PP. Kwakumé en 1928, Anaté et Kpoda en 1931, Fini en 1934 et Gbikpi en 1942. Mgr Strebler en avait ordonnés sept : les PP. Atakpa et Dosseh en 1951, Bakpessi en 1952 [3], Kpakoté en 1954, Kondo en 1955, Nicolas et Adjola en 1956. Ce qui fait qu’à mon arrivée à Lomé, en septembre 1956, l’archidiocèse de Lomé comptait 9 prêtres autochtones, Ie P. Kpoda étant décédé en 1949, et le diocèse de Sokodé deux. Tous les autres prêtres étaient des Européens sma.

Le Père Kwakume est né en 1892 à Akepe, près de Noépé, de la famille royale Anglogan. C’est une vocation tardive. Ancien élève de l’école normale de Bla dont il est sorti avec le diplôme d’instituteur, il enseigne quelques années, avant d’embrasser la carrière de clerc d’avocat à Accra. Puis il devient agent commercial, ce qui lui permet d’aller au Nigéria, au Cameroun et en Côte d’Ivoire. C’est là qu’il rencontre Mgr Moury sma, qui l’envoie à Saint-Priest, près de Lyon, pour des études secondaires ; il fait ensuite le grand séminaire à Ouidah. Il maîtrise le français, l’anglais et l’allemand, sans compter l’éwé, la langue vernaculaire. Tout en occupant différents postes [4], il est l’interprète de l’évêque, écrit L’histoire du peuple éwé, traduit les quatre évangiles en éwé et compose bien d’autres ouvrages.

Premier professeur d’anglais au Collège Saint-Joseph, comme je l’ai dit, il décède subitement le 29 novembre 1960. Il enseignait alors cette matière au petit séminaire Saint-Pierre Claver de Lomé et, en remplacement, au Collège Saint-Joseph. Son enterrement est un véritable triomphe pour l’Eglise et le sacerdoce. Un cortège comme Lomé n’en a jamais vu ! Une foule impressionnante, estimée à 15000 personnes, assiste à la procession. Présidée par Mgr Strebler accompagné d’un nombreux clergé, on y remarque la présence du Premier Ministre, M. Sylvanus Olympio, du Ministre d’Etat et des Affaires Etrangères et de trois autres ministres, de l’Ambassadeur de France et des députés. Y participent les religieuses et, bien évidemment, les professeurs et les élèves du Collège Saint-Joseph et du petit séminaire.

Une distribution des prix mémorable

Le 27 juin 1961, à 9 heures du matin, a lieu la traditionnelle distribution des prix, à laquelle assistent de nombreuses personnalités [5]. C’est à mon tour de faire le discours académique, qui a pour thème Naissance et développement, espoir de la microbiologie [6]. La chorale, sous la présidence du P. Kraemer, exécute l’hymne national. Le P. Sprunk commence la lecture du brillant palmarès. M. Sankaredja prend ensuite la parole pour féliciter lauréats et professeurs. Les résultats aux examens officiels sont particulièrement brillants cette année : 29 élèves reçus au baccalauréat sur 35, 51 reçus au B.E.P.C sur 59 élèves.

M. Martin Sankaredja, Ministre de l’Education Nationale

M. Martin Sankaredja est le premier Ministre de l’Education Nationale du gouvernement du Togo indépendant. Sa présence à cette cérémonie, ajoute-t-il « marque « l’importance que le gouvernement et le Togo attachent au Collège Saint-Joseph dont sont sortis les meilleurs des Togolais évolués. » La salle accueille cette parole avec enthousiasme, dans de fracassants applaudissements.

Né à Dapaon en 1922, M. Sankaredja est aussi le premier chrétien originaire du diocèse de Dapaon. Le 25 décembre 1939, à Mango, il est baptisé à l’âge de 17 ans par les PP. Diebold et Christ, avec les premiers élèves, et fait sa première communion le même jour. Il reçoit la confirmation par Mgr Strebler, alors Préfet Apostolique de Sokodé, le 30 juin 1940 [7]. Le 16 juin 1941, il fait à Bombuaka le 2e mariage religieux de la paroisse, avec le P. Diebold pour célébrant.
Avant d’occuper ses hautes fonctions, M. Sankaredja a été instituteur dans l’enseignement primaire de la mission catholique. Décédé le 9 mars 2005, « l’ancêtre du diocèse dans la voie du christianisme » a été inhumé le 19 mars, à la saint Joseph, après la célébration eucharistique solennellement présidée par Mg Jacques Anyilunda, Evêque de Dapaong, entouré de tous les prêtres diocésains du diocèse et de quelques missionnaires.

Grandes vacances de l’été 1961

Après la retraite annuelle des prêtres au Collège Saint-Joseph, Mgr Strebler me demande de monter à Kpalimé chez le P. Eugène Gester, qui est très malade. Il est seul car le P. Meyer est parti en congé, et il faut l’aider à faire les premières communions et lui tenir compagnie durant les vacances. Avant le départ, je me rends chez le P. Sprunk pour lui demander s’il a déjà trouvé un remplaçant à M. Gerbaud pour les classes de première. Comme il n’a pas encore de réponse, je lui demand de continuer ses recherches car je ne tiens pas à assurer les cours de math en première. Pour ma part, j’emporte avec moi à Kpalimé tous les documents et livres disponibles de ces cours de mathématiques. Je me propose de les étudier, la trigonométrie surtout, au cas où je serais obligé de les enseigner, ce que je fais régulièrement quand j’ai du temps libre.

Ces vacances chez le P. Gester à Kpalimé, entre juillet et septembre, sont très agréables et bienfaisantes. Je fais la tournée en vespa avec un accompagnateur, le grand séminariste Fidèle Kwadji : toutes les stations secondaires sur la route d’Atakpamé, les villages de Lavié et de Kpimé, avec sa belle cascade, ceux des montagnes des Kuma, au-delà du château Vial et de la « Misahôhe », ancienne résidence du Gouverneur allemand, Kuma-Togbli et Kuma-Bala, sur la frontière avec le Ghana. J’arrive toujours la veille au soir. ; J’entends à la tombée de la nuit les confessions dans la chapelle éclairée par une lanterne à pétrole. Je passe la nuit dans l’appartement que le P. Meyer a construit pour cela. C’est assez confortable pour y recevoir des paroissiens. Le matin, c’est la messe avec la communauté, que terminent les baptêmes et la rencontre des personnes qui viennent me voir. Je suis nourri par les populations dont s’occupe le catéchiste. Par la suite, je visite aussi les stations vers l’ouest, dans la première quinzaine du mois d’août.

La veille du 15 août, j’arrive à Woamé. Le soir : les confessions. Dans ce village, la communauté a construit un presbytère. Elle met à ma disposition un jeune homme pour être à mon service et pour me garder. Après la messe de l’Assomption, il me faut faire un certain nombre de baptêmes d’enfants. Et l’après-midi, à 3 heures, a lieu une grande procession mariale à travers le village avec une belle participation. Pour clore la journée, le comité paroissial et plusieurs congrégations me rejoignirent au presbytère avec des cadeaux pour me remercier, plusieurs poulets vivants et du riz. Ils me demandèrent de rester chez eux, dans ce nouveau presbytère qu’ils viennent de construire. Et croyez-moi ! J’aurais presque accepté, si cela avait été possible, tant j’étais enchanté de leur accueil.

Les 25 ans de sacerdoce du Père Joseph Frank

J’arrivai à Kpalimé dans la soirée, après quelques 12 km sur ma vespa. Le Père Eugène Gester me cria du balcon de la mission que mes poulets et mes vivres étaient déjà parvenus chez lui. Le lendemain, le 16 août 1961, je me rends avec le P. Jakob, fidei donum du diocèse de Metz et vicaire du P. Dastillung, le curé d’Agou, au plateau de Dayes, à Koudzravi, où le P. Frank fête ses 25 ans de sacerdoce. Notre 2 CV Citroën eut bien du mal à gravir la montagne d’Adeda à Ndigbé. La route était délabrée, pleine de rocaille, avec des virages en épingle à cheveux suivis d’une pente très raide où le moteur calait sans avoir pu prendre d’élan, de sorte que la voiture reculait vers le précipice. C’était très dangereux.

La fête fut très belle, et le repas qui suivit très convivial. Tous les confrères du doyenné de Kpalimé étaient présents pour entourer le P. Frank. Il a fondé en 1949 la paroisse de Koudzravi, qui comprenait alors tout le plateau de Dayes, de Koudzavi à Elavagnon, en passant par Apeyemé. Aujourd’hui, cela forme trois paroisses dans la préfecture d’Apeyemé. Pendant une dizaine d’années, le P. Frank a été le seul prêtre sur ce grand plateau ; il a construit l’église de Koudzravi, ainsi qu’une grande école, et a mis plusieurs églises en chantier, à Ndigbé, à Zogbégan Village. A Apeyemé, lors de son départ, les murs s’élevaient en pierre de taille mais il manquait encore la toiture ; c’est la sœur Rosalie, des Sœurs de Peltre, qui a terminé la construction.

A la fête du jubilaire participaient le P. Frédéric Steiner, curé d’Adeta, le P. Dastillung, curé d’Agou, le P. Jakob, le P. Francis Kuntz, le P. Eugène Gester, curé doyen de Kpalimé, et trois moines bénédictins de Zogbegan, le Frère Serge, le Frère Barnabé et le Père Fulbert Jolif. Il manquait cependant le P. Gérard Althuser. Il était monté chez son petit cousin le P. Frank, mais il avait dû redescendre à Lomé avant les festivités à cause d’un sérieux coup de paludisme. J’ai redescendu moi-même sa vespa jusqu’à Kpalimé après quelques jours sur le plateau. Un exploit sur une route de latérite caillouteuse et sablonneuse, avec de la tôle ondulée par endroits.

à suivre : l’année scolaire 1961 – 1962

[1] C’est la quatrième ordination sacerdotale des missions des Pères sma en Afrique. La première avait été celle du Père Anastasius Dogli à Cape-Coast, le 2 juillet 1922 par Mgr Hummel sma ; ce prêtre était de Baglo (Togo britannique), non loin de Tomegbe-Wobé dont est originaire sa mère.

[2] Ç’avait déjà été la cause urgente pour laquelle Mgr de Marion Brésillac s’était battu en Inde.

[3] Tous trois sont devenus évêques.

[4] Lomé, Noépé, Assahoun, Togoville, Agou, Agadgi et Agbelouvé.

[5] Outre notre Archévêque, Mgr Strebler, je mentionnerais M. Sankaredja, Ministre de l’Education Nationale, M. Mante, chargé d’affaire de l’ambassadeur de France en congé, M. Bonneau, inspecteur d’académie, M. Amégee, Ministre des Travaux Publics, des Transports et des Postes, M. Ajavon directeur de cabinet du Ministre de l’Education nationale, M. Kôlb, chargé d’affaire de l’Ambassade d’Allemagne, M. Rougagnou, chargé des affaires culturelles de l’Ambassade de France, Mme Sanvee de Tové, épouse du Président de l’Assemblée Nationale, Mme Hospice Coco, épouse du Ministre du Plan et des Affaires Economiques, M. Kalife.

[6] Vu son intérêt scientifique, il est entièrement publié dans Présence chrétienne, n° 14, 15 juillet 1961.

[7] N° 1 du registre.

Publié le 24 mars 2011 par Charles Roesch