Les mémoires du Père Charles Roesch (8e partie)

Suite du N° 1/2011
Année scolaire 1961/62 au Collège Saint Joseph de Lomé
Arrivée de nouveaux professeurs : le Père Cadel, Fidei Donum du diocèse de Coutances, professeur de lettres, et le Père Joseph Fuchs.

La relève de Monsieur Gerbaud
Vers la fin de septembre, je descends à Lomé pour reprendre une nouvelle année scolaire. Le Père Sprunk a le regret de m’annoncer qu’il n’a trouvé personne pour remplacer M. Gerbaud, en année sabbatique au Zinswald, et qu’il est obligé de me demander de prendre en plus des cours de mathématiques en 2nde ceux des deux classes de 1e en attendant. Il est vrai que je connaissais bien ces élèves depuis les classes de 6e et de 5°, qu’ils étaient brillants et doués pour les mathématiques. J’ai accepté pour tirer le collège d’embarras, mais j’ai hérité d’une charge pas facile car il fallait préparer les élèves à la première partie du Bac. Cela m’imposait un gros travail de préparation des cours et de correction.

En janvier 1960 me parvient une lettre de M. Gerbaud, dictée par lui et rédigée par son infirmière, dans laquelle il m’annonce qu’il est hospitalisé à l’hôpital de Villejuif à la suite d’une leucémie. Il me demande comment vont mes classes de maths en 1e, comment travaillent mes élèves, qu’il connaissait tous. Il m’encourage à tenir bon. Il m’a aussi affirmé qu’il avait fait vœu au Seigneur et exprimé ses désirs aux autorités de la Province de Strasbourg que s’il guérissait, il continuerait à enseigner au Collège Saint Joseph jusqu’à la fin de sa vie active. C’est au mois de février que nous parvient la triste nouvelle de son décès. Il est enterré à St-Pierre dans le cimetière de la maison de retraite des Pères S.M.A. Pour le Père Sprunk ce fut un choc bouleversant. M. Gerbaud était un pilier du Collège Saint Joseph. Avec cette perte, le Père Sprunk a perdu tout espoir de pouvoir ouvrir les classes terminales qui devaient normalement achever le cycle des études secondaires du Collège. Nos élèves devaient aller au lycée Bonnecarère pour cela.

Gérard Althuser : metteur en scène
Le 18 mars, veille de notre fête patronale St Joseph, la classe de 2nde présente Les Précieuses ridicules. L’honneur revient à Marcel Walla, de la classe de 1e, qui s’est distingué l’année précédente dans Les Fourberies de Scapin, de présenter avec la malice de Scapin les acteurs de la pièce [1]. Parmi eux, il faut citer Koffi Yanyame Martin [2], Amouzou Denis [3], Amegee, Bolouvi... La pièce a été montée par le Père Gérard Althuser, qui eut un grand succès. Etaient présents Mgr Strebler, le Ministre de l’Education Nationale, Martin Sankaredja, l’ambassadeur de France et celui d’Allemagne, M. Chevalier, inspecteur d’Académie, et une nombreuse assistance de la ville.

Un retour en France précipité
Le 4 avril 1962, Mgr Dosseh est nommé 1er archevêque autochtone de Lomé. Il a 36 ans et 4 mois. Il sera sacré le 10 juin, le jour de la Pentecôte. Et voici qu’au milieu du mois de mai m’arrive un télégramme de ma famille de Scherwiller, selon lequel mon père est hospitalisé à Sélestat et son état est sérieux. Mgr Strebler me demande de faire tout pour rentrer le plus rapidement possible. En fait, je devais rentrer en congé régulier cette année, mais seulement après la Pentecôte, le jour du sacre de Mgr Dosseh à Amoutivé. Ayant terminé le programme de maths dans les classes de 1e, on me demande de terminer le programme de maths dans celles de 2nde. Pour cela, d’autres professeurs m’ont cédé leurs classes pour qu’en une dizaine de jours je puisse arriver à le faire. Quel surmenage à la fin d’une année scolaire si difficile !
Pendant ce temps, le Père Joseph Folmer me cherchait un billet d’avion pour la veille de l’Ascension, à la fin du mois de mai. Un chemin indirect : une journée pour Niamey, puis Bamako et ensuite de nuit de Bamako à Paris, où j’arrivai le matin de l’Ascension. Evidement, ma valise n’a pas réussi à suivre ce parcours et n’est pas arrivée en même temps que moi.
Quand j’arrivai chez mon oncle à la Brasserie Jenny, place de la République [4], vers la fin de la matinée, ma tante Joséphine me dit que j’arriverai encore à l’enterrement le vendredi matin alors que personne ne m’avait annoncé le décès de mon père. Après un déjeuner rapide, je pris un train pour Strasbourg, puis Scherwiller où j’arrivai vers 8 heures du soir. Personne ne me m’attendait à la gare, la famille était à la veillée de prière à l’église. Le lendemain, on m’a conduit à Sélestat pour la mise en bière, puis on s’est rendu à l’église pour la messe d’enterrement. De nombreuses personnes sont venues m’exprimer leurs condoléances mais j’avoue que je n’ai pu les reconnaître et que j’ai assisté à cette messe et la mise en terre au cimetière complètement assommé, impassible, amorphe. Il m’a fallu plusieurs jours pour reprendre mes esprits et sortir de ma torpeur.

Nouvelles nominations au Collège Saint Joseph
Au mois d’août, j’ai eu la chance de faire un beau pèlerinage à la Salette, Fourvière et Ars, que m’a offert le Père Speitel à sa place. Et voici qu’au début de septembre, dans la cour de la maison de Saint-Pierre, le Père Louis Noël, économe provincial, m’annonce par la fenêtre les nouvelles nominations faites par Mgr Dosseh pour le Collège Saint Joseph : Le Père Kapuscik devient Recteur du Collège, le Père Peter censeur ; le Père Félix Lutz revient au Collège ; les Pères Cadel, Roesch, Joseph Fuchs, Kraemer, Albert Haas et Loiselle sont nommés professeurs ; le Père Francis Kuntz est nommé économe du Collège ainsi que procureur de l’archevêché.
Le Père Sprunk est nommé directeur des études du petit séminaire St Pierre Claver. Le Père Althuser est également muté au petit Séminaire. Le Père J. Folmer part comme vicaire du P. Walkoviak à Notsé.
Quelques jours après me parvient une lettre du P. Kapuscik m’informant des magnifiques résultats à la première partie du Bac. Sont définitivement admis 30 élèves sur 45 au Baccalauréat (1ère partie) avec deux mentions « bien » [5] et une mention très bien pour Kaliff Nadim, la seule qui ait été donnée dans toute l’A.O.F. On m’informait que sur la volonté de l’archevêque on allait ouvrir cette année 1962 les classes terminales et on me proposait de prendre les classes des mathématiques élémentaires. Je refuse en m’en voyant incapable, mais j’accepte à la rigueur de reprendre les classes de 1e et les maths en terminale de philosophie et en 2nde. C’est M. Dastarac qui a accepté de faire la classe de maths élémentaires. La classe de sciences expérimentales n’a pas été ouverte cette année-là.

Faits marquant de cette fin d’année 1962
D’abord, le 11 octobre débute le concile Vatican Il. Le Togo est représenté par Mgr Dosseh, archevêque de Lomé, Mgr Lingenheim sma, évêque de Sokodé, et Mgr Strebler sma, archevêque émérite de Lomé. Le 23 novembre, le Président Olympio et le ministre von Hassel, envoyé spécial du gouvernement allemand, posent la première pierre du nouveau port en eau profonde à l’est de Lomé. Cela nécessite de restructurer la ligne du chemin de fer depuis la carrière d’Agbélouvé jusqu’à Lomé, et de contourner le nord de la ville pour acheminer les blocs de pierre pour du nouveau wharf et du quai. En même temps sont signés des accords pour la construction de la brasserie du Bénin d’Agoényivé ainsi que de l’usine de textile de Dadja.

13 Janvier 1963 : coup d’état et assassinat du Président Olympio
Ce dimanche matin, comme d’habitude, je me rendais à Bassadji, près de la forêt sacrée de Bè, pour la messe de 7 heures. Les rues étaient vides et je n’ai trouvé que quelques personnes à la chapelle. On me disait qu’on avait entendu quelques coups de fusil à de la frontière du Ghana et qu’un véhicule avec haut-parleur avait passé dans les quartiers demandant aux gens de ne pas sortir. Après la messe, vers huit heures, en arrivant au Collège, j’ai aperçu l’adjudant-chef Erhard, un grand ami de Sélestat. Il faisait les cent pas dans la cour, alors que sa femme et son fils assistaient à la messe dans la chapelle. Je l’ai interpellé et salué.
- Cela fait déjà presque deux semaines que je cherche à vous rencontrer pour vous adresser mes vœux de nouvel an, lui dis-je.
-Ah, me répond-il d’un air très nerveux et consterné, surtout ne viens pas aujourd’hui au camp militaire. Le président Oympio a été tué par les militaires, les ministres sont arrêtés et emprisonnés au camp. On m’a demandé de ne pas m’en occuper et je suis parti avec ma femme et mon fils au Collège.
Je suis ainsi l’un des premiers à être informé du coup d’état. Un peu plus tard, le Père Haas, qui s’était rendu dans la matinée à la cathédrale pour le service du dimanche, me téléphone pour me dire que je n’ai pas besoin de me déplacer à la cathédrale. La messe de onze heures devait être célébrée par le Père Gbikpi pour un oncle du président Olympio, et nous devions y faire, le Père Haas et moi, diacre et sous-diacre. Le président lui-même était attendu. Un prie-dieu avait été spécialement préparé pour lui afin qu’il puisse assister à l’office dans le chœur.
- Cette messe n’aura pas lieu, me dit le Père Haas. Le président à été assassiné ce matin.

Ce n’est qu’en fin de matinée, avant le repas de midi, que Radio-Lomé, qui n’avait diffusé jusque-là que des marches militaires, annonçait la mort du président, ainsi que la dissolution de la constitution et du parlement par le comité insurrectionnel commandé par le responsable du coup d’état, l’adjudant-chef Bodjolé. Le soir, le corps du président fut conduit pour l’enterrement à Agoué, au Bénin, par les soins du Père Gbikpi. Un gouvernement provisoire fut créé en attendant de nouvelles élections, avec Grunitsky comme président et premier ministre, Méatchi vice-président. Barthélémy Lamboni, ancien élève du Collège St Joseph, devint ministre de l’éducation nationale, puis président de l’Assemblée Nationale après les élections début mai et l’adoption d’une nouvelle constitution.

La mort tragique du Père Kondo
L’année scolaire se déroule normalement. Le lundi 24 mars, en revenant d’Atakpamé, près de Notsé, le Père Kondo, notre jeune curé togolais d’Amoutivé, 37 ans à peine, meurt dans un accident de voiture. C’était mon grand ami, je l’avais aidé pour les baptêmes et premières communions samedi et dimanche. Le dimanche soir, il est venu me voir au Collège St Joseph pour me dire que nous ne pouvions pas aller à une invitation en ville parce qu’il était trop fatigué. Cela ne l’avait pas empêché de se rendre à Atakpamé le lendemain avec une voiture empruntée et un chauffeur, mais il a conduit lui-même au retour. Le lundi matin, j’étais encore allé l’aider pour la messe des communiants. Et l’après midi, vers 17 heures, on m’avertit en classe de cette terrible nouvelle.

Le Père Joseph Peter : maître de chœur pour les fêtes
Le 18 mars, veille de la fête patronale du Collège Saint Joseph, eut lieu la traditionnelle soirée théâtrale. Au programme cette année : Le Légataire universel de Jean-François Regnard, mis en scène par notre professeur de lettres Courbon, encadré de vieilles chansons françaises et d’un extrait mimé des célèbres Trois jeunes tambours dirigé d’une main de maître par le Père Peter. Le 28 juin eut lieu la distribution des prix, avec le discours académique de M. Athanasiades, professeur de lettres, qui avait pris pour thème Ténèbres et lumière dans la poésie de Nerval à Senghor. Les résultats aux examens du Bac (2ème partie) sont excellents pour la première fois : 7 sur 7 en série philosophie, 5 sur 6 en série maths élémentaires, alors que l’ensemble des reçus du Togo était respectivement de 58 et 55 pour cent.

(à suivre)

[1] Il fut plus tard Général-Chef de la gendarmerie et Ministre de l’Intérieur.

[2] Futur Secrétaire d’Etat français.

[3] Il devint archevêque de Lomé.

[4] A Paris (ndr).

[5] Joachim Agbobli et Guy Brenner.

Publié le 9 juin 2011 par Charles Roesch