Les mémoires du Père Charles Roesch (9e partie)

Année scolaire 1963 - 1964 au Collège Saint-Joseph de Lomé

De retour de vacances à Agou chez le Père Erhard, j’apprends que le Père Peter, parti en congé régulier fin juin en Alsace, ne revient plus. Le Père Kapuscik me demande de prendre sa succession comme directeur adjoint. On ouvre la classe terminale de Sciences Expérimentales. Je suis chargé d’assurer les maths dans les deux classes de 1ère, en classe de Sciences Expérimentales et en classe de Philo.

Cette année nous viennent du Petit Séminaire de Tonkoin le Père Félix Lutz et le Père Gérard Althuser, ainsi que le Père Albert Haas, du diocèse de Sokodé. Il se chargera de l’enseignement de l’histoire et de la géographie de la 3e à la Terminale. Le Père Claude Masson, également du diocèse de Sokodé, enseignera le français en 3e et les maths en 4e. Il sera préfet de discipline de la classe de 7e et, l’année suivante, de la classe de 4e. Il assurera durant 4 ans les maths dans les deux 2nde C et M et la surveillance du dortoir des petits. L’effectif est complété par le Père Gérard Eschbach en classe de Philo et comme aumônier du lycée ; par le Père Jean-Pierre Bittmann en 5e ; par le Père Bernard Vonderscher, économe pour 8 ans ; et par le Père Louis Kuntz pour les maths et la physique-chimie dans les secondes.

Grâce à l’engagement du Père Antoine Jung, notre provincial de Strasbourg, a pu s’établir une étroite collaboration le petit séminaire de Haguenau - Zinswald et le collège St Joseph. Nous avons ainsi réussi à tenir ce collège malgré la pénurie de professeurs laïcs.

Dans ces années, le ministère de l’éducation nationale a créé une commission des professeurs de mathématiques des lycées et collèges. Elle se réunissait au lycée de Tonkoin pour établir les programmes et allègements éventuels des examens. J’en fus pour quelque temps le président par intérim. C’est là que j’ai appris que le manque de professeurs de maths était général dans le pays, dans le public comme dans le privé. Il en était de même dans d’autres matières après l’indépendance et avant qu’on ait créé l’université du Bénin. A ce moment, l’Etat ouvrait partout des C.E.G et des lycées. Les bacheliers ne sortaient du Lycée Bonnecarère que depuis 1955. Comme nos élèves du collège St Joseph, ils ne revenaient de France qu’au compte goutte pour prendre la relève des professeurs français qui rentraient.

Il fallait tenir quelques huit années avant que la nouvelle Université puisse satisfaire à la demande. La coopération étrangère, canadienne, américaine (Peace Corps), nous a rendu de grands services, mais aussi la coopération militaire française : beaucoup de séminaristes venaient enseigner 2 ans à la place du service national. Si, économiquement ils nous ont bien aidés, il faut reconnaître que tout n’était pas parfait. Certains sujets n’étaient guère adaptés à notre projet d’éducation, à notre système d’enseignement français. Globalement pourtant, l’esprit des élèves, leur travail et la réussite scolaire aux examens étaient bon.

La coopération française nous a financé un nouveau bâtiment à trois étages pour les classes terminales le long de la route de l’aéroport, ainsi qu’un sur-presseur pour nous assurer l’eau courante à tout moment de la journée aux douches de la maison et au dortoir des élèves.

En 1964 fut aussi inauguré le lycée de Tonkoin, notre voisin, construit par la C.E.E., un magnifique ensemble de bâtiments qui a servi aussi pendant quelques années à partir de 1965 pour assurer les cours des sections littéraires de l’université du Bénin débutante. Les sections scientifiques se faisaient pour les deux pays, le Bénin et le Togo, à Cotonou.

En juin 1964, le Père Lutz quitta définitivement le Collège, ainsi que le Père Bittman pour cause de maladie, et que le Père Eschbach.

Année scolaire 1964 -1965

En septembre arriva le Père Roger Moritz, qui restera quatre ans au Collège. La première année, il enseigne le français dans les deux classes de 3e puis, les années suivantes, l’histoire, la géographie et la religion dans les trois classes terminales. Il assure aussi l’aumônerie du Collège. Le 19 août 1965, il est en outre nommé par l’archevêque directeur de l’enseignement religieux. En 1968, il est élu délégué à l’assemblée provinciale, à l’issue de laquelle il est nommé conseiller provincial.

M. Dastarac nous quitte définitivement en juin 1964. Nous voilà sans professeur de maths élémentaires. Il ne me reste plus que la solution de me charger, à contre cœur, des cours de maths en classe de maths élémentaires et de Sciences Exp. Cela a duré quatre années scolaires. Le Père Louis Kuntz prit les maths dans les classes de première pour une année. Durant l’’année scolaire 1964-1965, les cours de mathématiques dans les classes de 3e sont assurés par le Père Georges Selzer, professeur au petit séminaire de Tokoin.

Année scolaire 1965 – 1966

Le Père Louis Kuntz rentre en France ; il est remplacé par le P. Antoine Lutz, qui prend la relève pour les maths. Il est surveillant du dortoir des grands de 1965 à 1968. Il assure les maths dans les deux classes de 1ère C et M, ainsi que les maths et l’astronomie en Teminale A durant trois années scolaires. L’année scolaire 1968-69, il fait les cours de maths dans les deux classes de 3e et quitte le Collège St. Joseph en juin 1969.

Année scolaire 1967 — 1968

Une année très riche en évènements heureux et malheureux. Le 21 janvier, nous avons célébré les noces d’argent sacerdotales du Père Jean Gpikpi, notre ancien curé d’Amutivé et actuel curé de la cathédrale. Cela se passa dans l’église St Augustin d’Amutivé, avec faste et grande pompe, en présence de nombreux évêques et prêtres du Togo et du Bénin et d’une foule immense. Le Père Konrad Walkowiak fêta également ses noces d’argent sacerdotales à Nuadja, et le Père Edmond Gasser ses noces sacerdotales à Anié. Ce dernier décédera cette même année, le 25 juin à Lomé, à l’âge de 54 ans.

Le nouveau port de Lomé fut inauguré en avril 1968, 8e année de l’indépendance. Au Collège St Joseph, en janvier, le Club Littéraire prend naissance sur l’instigation de notre aumônier, le Père Moritz. Le 24 février, quatre jours avant le jour exact à cause du début du Carême, le Père François Kapuscik célèbre ses noces d’argent sacerdotales. La veille au soir, les élèves organisent en son honneur une soirée récréative fort réussie. Au matin, il concélèbre avec les confrères du Collège une messe de jubilé très simple mais d’autant plus fervente. Aux orgues, Mr. Thiriet, professeur de la coopération française. Les élèves et les professeurs laïcs participent de tout leur cœur par leurs chants. Mgr l’archevêque Dosseh assiste et donne le sermon de circonstance. Y sont présents également le Père Gpikpi, le Père Dravi, curé d’Amutivé, le Père Joseph Meyer, régional intérimaire remplaçant le Père Régional en congé, le Père Alexis Oliger directeur du journal Présence Chrétienne. Un repas familial et intime pour tout ce monde clôture la fête au Collège.

Le 19 mars, le Collège St Joseph célèbre ses 20 ans le jour de son saint patron. La fête est particulièrement solennelle. La veille au soir, les Loméens avaient été conviés au Collège pour la traditionnelle représentation théâtrale. Au programme deux pièces : Le médecin malgré lui de Molière et La sorcière ou le triomphe du dixième mauvais de Amon Aby, un auteur ivoirien. L’assistance vibra tout au long de la première pièce et accorda aux acteurs une ovation triomphale justement méritée. De chaleureuses félicitations furent données aux élèves et aux professeurs : à Michel Mikem, un excellent ténor - soliste, à Jean-Marie Lemoine pour la mise en scène, et à Jean-Claude Staudt, maître de chant. C’est ce dernier qui, avec les élèves, a monté la pièce africaine. Celle-ci était vraiment de couleur locale et les acteurs étaient réellement dans la peau de leur personnage. Le professeur Pierre Gougoux, quant à lui, a créé l’ensemble musical Les Troubadours avec les élèves et l’a animé avec dynamisme. Après la séance, un cocktail fut offert aux personnalités et au clergé dans la cour illuminée du Collège.

Ce jour-là, on a rendu hommage à tous ceux qui ont fait ce Collège : Mgr Strebler, le Père Furst, et toute l’équipe des Pères des Missions Africaines qui, sous l’égide des différents directeurs sma, les Pères Noël, Chopard, Sprunk et Kapuscik, se sont dévoués corps et âmes durant 21 ans à l’éducation de la jeunesse togolaise et ont formé une bonne partie de l’élite de ce pays. Un repas festif, réunissant tous les professeurs, clôtura cette journée mémorable, avec, l’après midi, un match de football qui opposait professeurs et élèves.

Le 27 avril, fête de l’indépendance. Le matin, dans les jardins de la Présidence, le chef de l’Etat a décoré de l’ordre du Mono, la plus haute distinction du Togo, plusieurs personnalités. Parmi elles : M Hubert Kponton, créateur du musée national, deux pasteurs protestants, le Pasteur Hein, éducateur de masse à Atakpamé, et le Pasteur Vierring, de Nuatja, et deux prêtres missionnaires SMA, le Père André Neth, curé de Sotouboa et le Père François Kapuscik, directeur du Collège St Joseph. Cette décoration n’a pas donné lieu à une fête particulière au collège car le Père Kapuscik l’a voulue discrète.

Nous apprenons aussi le décès du Père Robert Simon à Tel-Aviv. J’ai visité sa tombe dans la concession des Pères franciscains au cimetière de Jaffa lors de mon voyage de 1982 en Palestine.

Les grèves de mai 1968

Et voici la grève des élèves du collège à la mi-mai 1968. Officiellement, elle était dirigée contre le Père Kapuscik, à qui l’on reprochait de ne pas engager assez de professeurs licenciés universitaires pour les classes terminales du second cycle. Qu’en est-il exactement ? Pour ma part, si j’ai accepté de faire les cours de maths en Sciences Expérimentales et en Maths Elémentaires, et même en première, c’est après plusieurs refus, répétés chaque année. Mais la pénurie de professeurs, surtout dans cette matière et en physique, s’explique dans ces premiers temps d’indépendance. De nombreux enseignants français rentraient en effet au pays, et il était plus difficile d’en faire venir de France vu les évènements politiques. Il faut dire qu’un coup d’état, le deuxième en 4 ans, eu lieu le 13 janvier 1967, succédant au coup d’état avorté de l’année précédente. Le pays restait sans constitution, la chambre des députés avait été dissoute, et une dictature militaire s’était installée.

Au diapason de la terrible grève des étudiants et des transports de mai 68 en France, notre grève a éclaté simultanément avec celles du Lycée de Tonkoin, du collège protestant, de l’Université de Dakar et de bien des lycées et collèges des pays de l’A.O.F et l’A.E.F. Chez nous, cela a duré 4 jours, si l’on retire la fête de l’Ascension fériée, du lundi au vendredi. Les mass média togolais, radio et journaux, faisaient le black-out total sur ces événements à Lomé. Même Présence chrétienne, qui relatait pourtant fidèlement tous ceux du Collège, n’en souffla pas mot.

Pour moi, ce fut le moment le plus difficile et le plus pénible de mes 15 années au Collège St Joseph. Cette grève annonçait le départ des Pères des Missions Africaines. Mais dès qu’elle prit fin, le Père Directeur et tous les professeurs reprirent normalement les cours comme si rien ne s’était passé, et les résultats aux examens officiels de fin d’année scolaire furent satisfaisants.

1968 : des grandes vacances bien occupées

Durant les grandes vacances, le Père Vonderscher et moi nous sommes occupés à faire disparaître les dernières traces de la grève. Cette année-là, puisque les Pères Kapuscik, Moritz et Masson étaient partis en congé en France, il me fallut expédier seul les bulletins et organiser le concours d’entrée en 7e. Je dus aussi participer à la répartition des élèves reçus au concours d’entrée en 6e et à la distribution des bourses par le ministère de l’éducation nationale. Je fus en outre convoqué pour l’attribution et le renouvellement des bourses d’études universitaires aux nouveaux bacheliers pour les Universités françaises et étrangères. Enfin, il fallut faire le recrutement des nouveaux élèves.

Le Père Aloyse Riegert avait été nommé vicaire épiscopal pour l’établissement des titres fonciers et la régularisation des pièces des terrains de l’Archidiocèse. Il vint plusieurs fois me voir durant ces grandes vacances pour fixer les limites des terrains assez étendus du collège. Elles n’avaient pas été fixées jusqu’alors sur un plan dûment établi par un géomètre. Il me fut donc impossible cette année-là de prendre quelques jours de repos à Agou, chez le Père Erhard, comme je le faisais d’habitude.

Publié le 20 juin 2011 par Charles Roesch