Les mémoires du Père Charles Roesch (18e partie)

Le Père Charles Roesch à Tomegbé
Suite du Ralliement n° 2012-5

Première Guerre Mondiale : la chrétienté de Tomegbé orpheline
Le 27 Août 1914 éclata la Première Guerre Mondiale. Le Togo, colonie allemande depuis 1884, fut occupé par les troupes anglaises et françaises. Beaucoup d’écoles furent fermées. Il devenait difficile aux Allemands de circuler. Ils n’avaient plus de relation avec leur mère-patrie et manquaient de ressources. En octobre 1917, les Pères S.V.D. de Kpalime, Kpandou, Bi-Bla et Ho furent conduits à Lomé et emmenés comme prisonniers de guerre en Angleterre. Quand les Missionnaires quittèrent Bi-Bla, station principale du grand district qui englobait le Litimé, ils laissèrent une chrétienté orpheline : 55 baptisés à Kpeté-Maflo, 42 à Tomegbé, 22 à Kpeté-Bena, 4 à Akoa, 2 à Wobé. Au total : 125 chrétiens.
De 1915 à 1922, aucun prêtre ne visita les stations secondaires de Kpeté et de Tomegbé. Pourtant, la religion chrétienne resta vivante dans ces deux villages. Ceci grâce au zèle de plusieurs laïcs. Il faut d’abord citer Tom Olympio, qui sillonna le Litimé comme le reste de l’Akposso pour y maintenir la foi en cette période difficile. Il faut mentionner aussi un chrétien de Tomegbé, Joseph Eklo, qui remplaça Moses Pereira comme maître-catéchiste à Tomegbé.

Le Litimé évangélisé par les Pères des Missions Africaines
En 1922 commence une nouvelle période de développement des communautés chrétiennes. En effet, le Père Cessou avait été nommé administrateur apostolique du Togo sous mandat français en 1921. Avec lui, c’étaient les Pères français des Missions Africaines de Lyon qui prenaient la relève des Pères du Verbe Divin.
Le premier envoyé dans le Litimé fut le Père Hebting. Avec lui, la majeure partie des chrétiens baptisés par le Père Kokers en 1913 à Tomegbé purent faire leur première communion le 18 mai 1922. Ensuite, le Père Kennis visita plusieurs fois le Litimé à partir d’Atakpamé. C’est lui qui fit le projet de la première église de Tomegbé. Lui aussi qui intervint pour obtenir la rectification de la frontière du Litimé jusqu’à la rivière Menou. Le Père Boursin commença la station d’Anonoé en 1923 et Sylvestre Kpodzro en devint le catéchiste.

Entre 1922 à 1928, le Litimé faisait partie de la paroisse d’Atakpamé. A partir du 1er juillet 1928, il passa dans la paroisse d’Agadzi, nouvellement fondée. Le Père Bedel, supérieur d’Agadzi, venait régulièrement visiter notre région, chaque année plusieurs fois entre 1928 et 1935. C’est lui qui a baptisé en juin 1930 les deux premiers futurs prêtres de la paroisse N.D. de Lourdes de Tomegbé, les enfants Philippe Kpodzro et Fidèle Blewussi. C’est avec lui aussi que les chrétiens de Tomegbé construisirent leur première église. Elle était en banco et couverte de tôle. Ses dimensions étaient, sans compter le chœur, de 24 mètres sur 10. Elle était érigée à l’ouest du presbytère actuel, près de la maison Djassayo. La chrétienté avait grandi à tel point qu’en 1936 le nouveau district de Tomegbé comptait à peu près 1400 baptisés.

Fondation de la paroisse N.D. de Lourdes de Tomegbé
1936 fut l’année de la fondation de la paroisse. Le Père Raymond Cottez vint remplacer à Agadzi le P. Bedel parti en congé en 1935. Dès la fin de l’année, il prépara sa première sortie dans le Litimé. On ne pouvait faire la tournée sans l’avoir organisée : envoyer d’abord deux jeunes prévenir les chrétiens de là-bas que le Père allait venir, fixer la date… Dans les deux jours de marche à l’aller.
Une petite caravane de 6 à 8 porteurs était nécessaire pour une sortie d’un mois : caisse de messe, couchage, caisse de popote, objets religieux... Le cuisinier, débrouillard et s’occupant de tout, nous accompagnait. Il portait le fusil et courait sur la montagne après les grands cynos qui le narguaient tout près avant de s’enfuir. Il chassait le gibier qu’il pouvait rencontrer. C’était la saison de l’harmattan, le soleil est alors très chaud sur les montagnes. La marche sur les étroits sentiers était assez pénible. Par contre, la nuit sur les plateaux est extrêmement fraîche.

Enfin, dans l’après-midi du deuxième jour, on arrivait à Kpeté-Bena, accueillis par toute la chrétienté. Réunion des fidèles, le soir instructions, confessions... La longue visite commençait : 2 jours à Kpeté-Bena, 3 jours à Kpeté-Maflo, quatre jours à Tomegbé, en remontant la vallée, deux à Akloa, deux à Wobé, deux à Anonoé, 3 à Badou. Un crochet sur la montagne à Adossou, puis à Benali, et retour avec arrêt à chaque village, comme à l’arrivée. Un mois bien occupé ! Puis on reprenait le chemin d’Agadzi. Trois fois encore le Père renouvelait la visite : en mars, en mai et en août.
Il fit la première visite comme supérieur du nouveau district, le 5 octobre 1936. Le 6, retenu en route par un torrent qui avait débordé, il fallut attendre que le courant se calme un peu pour passer. Le Père n’arriva à Akloa qu’à la nuit tombée et la rivière Domi, qui était sortie de son lit, les empêcha de passer. Pas encore de pont ! Il fallut coucher là, à 500 mètres du but. Heureux retard, pourtant, car le lendemain, fête du Saint Rosaire, on passa la rivière assagie. Toute la chrétienté était là. En joyeuse procession, ils se rendirent à la chapelle pour cette première messe en l’honneur de la Vierge Marie qui manifestait clairement son désir de lui avoir consacré cette région. Après cette première messe du Saint Rosaire, les chrétiens le conduisirent à son logement. Deux petites chambres dans la cour d’un « amé gan », car on était en train de construire notre château provisoire en attendant le presbytère définitif.

Les caisses apportées assuraient au Père subsistance et ministère pour quelques semaines. Au début novembre, il fallait bien penser à se rendre à Atakpamé pour chercher du ravitaillement. Le Père Robert Simon Robert lui apprit qu’il venait d’être nommé vicaire à Tomegbé. C’était vraiment une nomination réussie pour cet endroit si peu envié. Elle inaugurait un séjour de 25 ans avec le Père Cottez. On décida un voyage de noces. Avec la petite voiture stationnée à Atakpame, ils descendirent fièrement à Lomé saluer l’évêque, Mgr Cessou. Avec les 3500 F fournis par ce dernier, le Père Cottez acheta casseroles, assiettes, linges etc. Le Père Simon, pensant à notre isolement, se procura un gramophone à manivelle et un lot de disques d’occasion. Le Père Jacob Knaebel nous transporta avec nos bagages d’Atakpamé jusqu’au bout de la route Klabe-Efoukba [1]. Des porteurs vinrent alors remplacer la voiture.

Laissons la parole au Père Simon : « Comme une caravane de bédouins, nous prenions la direction de Tomegbé. A l’étape du soir : une ventrée de riz. Puis on installait notre fameux gramophone, on chantait et on dansait au clair de lune. Pour passer la nuit, nous nous couchions sur des sacs de kapok achetés pour faire des matelas. Le matin, levée de camp et en avant, dans la direction de Tomegbé, en passant par la rude montagne pour enfin descendre par la colline par Wobe-Todzi. L’arrivée fut un véritable triomphe. C’était le 10 Décembre 1936. Les villageois avaient commencé à nous construire quatre chambrettes recouvertes de feuilles où nous avons vécu un an... Aussitôt après, on s’est mis à débroussailler le terrain, l’endroit où se trouve la mission actuelle, et à amasser les matériaux de construction. »

Vers Noël 1936, par suite d’une blessure phagédénique contractée en ramassant des pierres, le Père Simon tomba malade. On devait l’évacuer sur Lomé, mais quelle évacuation dramatique pour le transporter ! Deux jours de marche dans un hamac avec une interruption d’une nuit dans une ferme ; puis par camion sur une piste caillouteuse et escarpée de Jassika (Ghana) à Kpalime, une quarantaine de kilomètres de montagne, où il arriva à demi mort ; le jour suivant, trajet par train de 100 km jusqu’à Lomé, aussi pénible car on était continuellement secoué. Le Père Simon devait rester six mois à l’hôpital. L’année 1937 fut celle de la construction du presbytère actuel. En attendant le retour du Père Simon, il fallait bien penser à l’établissement de la nouvelle maison.

(à suivre)

[1] Le pont de la Wawa n’était pas encore construit et l’ancienne route Atakpame-Babou par Ouga était en chantier.

Publié le 11 février 2013 par Charles Roesch