Les mémoires du Père Charles Roesch (19e partie)

Le Père Charles Roesch à Tomegbé
Suite du Ralliement n° 2012-6

La construction du presbytère
L’année 1937 fut celle de la construction du presbytère actuel. En attendant le retour du P. Simon, il fallait bien penser à l’établissement de la nouvelle maison : choisir le terrain, le faire débroussailler, et se mettre à préparer le matériel de construction. Les pierres pour les fondations ne manquaient pas, on les sortait de la rivière toute proche. Un gros tas, car on voulait monter les fondations jusqu’à la hauteur des fenêtres. Le ciment était trop loin, à Atakpamé, à 100 km, et la route n’arrivait qu’à 40 km. Il ne fallait pas y songer.
On était là avec la pauvreté et la bonne volonté de la chrétienté. Il fallait fabriquer quelque 4000 blocs de terre de barre. On fit des moules en bois de 40 à 30 cm et le travail se répartit en groupes. La terre de barre écrasée, ramollie, piétinée et moulée, fait un matériau solide qui a tenu plus de soixante ans, jusqu’à ce que le P. Abotsi, mon successeur ne démolisse la maison pour construire un nouveau presbytère en ciment.

Les misères ne furent pas épargnées. Alors qu’on était dans la saison sèche, saison de l’harmattan, une tornade déclencha une pluie diluvienne d’une heure et demie qui reprit le soir. Plus de la moitié des blocs ne résistèrent pas à cette épreuve. Ils s’étaient ramollis, effondrés et il fallut les refaire. Alors, courageusement, quatre maçons, avec l’aide d’équipes villageoises, élevèrent les murs de la construction, un rectangle de 25 m de long et 9 m de large, permettant six chambres avec un hall entre elles au milieu du bâtiment. Plus tard, on ajouta devant ce hall une grande terrasse avec un beau et large escalier en ciment donnant accès à la porte d’entrée et, derrière, du côté de la cour intérieure, une véranda spacieuse.
Il fallut ensuite préparer les matériaux du toit, et là aussi les difficultés s’amoncelèrent. Il fallait scier des poutrelles, des planches, des lattes. Les irokos ne manquaient pas, mais comme il n’existait pas de scierie, tout se faisait à la main. Le sciage de la charpente a été retardé par un bien pénible accident. Un drame. Un des scieurs qui occupait la place du fond de la fosse fut écrasé par le lourd tronçon d’iroko qu’il était en train de scier ; il mourut sur le coup. C’était l’un de nos premiers chrétiens.

Les poutrelles étaient là, il manquait les tôles. On les fit venir d’Atakpamé. Un transporteur les avait déposées chez le chef de Klabe – Efukpa, à 40 km. On trouva un petit groupe de jeunes porteurs. C’était assez pénible pour les jeunes. On ne pouvait faire l’aller et retour le même jour.
Et l’on monta la toiture. Le P. Cottez grimpa sur le toit avec les couvreurs. Ce travail au soleil tourna mal pour lui. Un soir, il se sentit fiévreux, fatigué. Et quel mal de tête ! Pas de médicaments, pas d’aspirine, une seule quinine. Il était seul dans la baraque provisoire, personne dans les environs. Il fallait sortir et il est tombé. Grâce à une boîte de chaux vive, il arriva à se relever pour s’étendre sur son lit. Une heure après, il retomba une deuxième fois. Puis il eut une troisième alerte. Il ne restait plus qu’à attendre l’aurore, mais la fièvre persista quatre jours pleins, jour et nuit. Il traîna encore une semaine bien affaibli. Entre temps, on avait terminé la construction. L’insolation avec crise de paludisme était le sort de beaucoup de nos missionnaires et en a indisposé et même tué plusieurs.

Les écoles
Il restait l’aménagement intérieur ; ce serait pour plus tard, après le retour du P. Simon. On commença aussitôt à Tomegbé un bâtiment scolaire de trois classes, construit comme la chapelle mais seulement couvert de paille. Avec le P. Simon reprirent les visites de villages. Des fermes se constituaient à travers la forêt qui nous séparait de la Côte de l’Or. Les fermes se groupaient et formaient des communautés chrétiennes : Didzi, Dzodzi, Onyinassi, Dzibodi, Menou, Mangoassi... L’avenir de la mission se précisait. On bâtit des écoles à Anonoe, Wobe, Maflo, Bena, Dzogbegan, Adossou, Klabe-Soto et Badou. C’est ainsi que le Litimé atteignit plus tard un fort pourcentage de scolarisation. Les Pères Cottez et Simon en sont les vrais pionniers, les promoteurs de l’enseignement dans la région.

Le presbytère construit, on s’attacha à le rendre habitable en crépissant des murs à la terre blanche, puis à la chaux ; il fallait aussi cimenter le sol de toute nécessité. On commanda 20 sacs de ciment à Atakpamé qu’on nous emmena à Klabe - Efugba et que des jeunes durent porter sur la tête jusqu’à Tomegbé. Le sol terminé, manquaient encore les meubles, tables, chaises, armoires, ainsi que la lingerie et tout le reste. La région n’avait pas de boutiques et ignorait les marchés. Il était même difficile d’améliorer le menu de temps en temps pour changer de la nourriture du pays. Heureux quand on pouvait se procurer un peu de farine ! On faisait son pain et les hosties.

Pas de mission sans cloche !
Dans une mission, il faut des cloches. On avait paré au plus pressé en dénichant dans un vieux garage d’Atakpamé trois tambours de freins, un très gros, un plus petit et un petit. Cette ferraille fut bientôt remplacée par trois belles cloches : les deux grandes, Marie Immaculée, de 80 kg, et Marie-Bernadette, de 60 kg, seront montées au clocher de la nouvelle église ; la plus petite, Marie-Maxime, sera installée près de la mission pour les angélus, les écoles et les messes en semaine.

En 1939, dans le souci de former des formateurs, les Pères envoyèrent trois garçons à l’école des catéchistes de Togoville : Paul Agbetete, futur commandant de cercle d’Atakpamé, Philippe Ofori Afola et Michel Adjor.
En 1940, la deuxième guerre mondiale fit sentir ses effets à Tomegbé. Les P. Cottez et Simon furent mobilisés l’un après l’autre, laissant le poste de la mission inoccupé durant quelque temps. Mais, dès que possible, ils revinrent à Tomegbé.

Une fanfare
Une occasion se présenta dans « L’Ami du Clergé » : vente en France des instruments de musique usagés d’une fanfare. Les Pères les commandèrent. Le P. Cottez dût apprendre à sonner de la trompette pour l’enseigner ensuite à de jeunes élèves de leur école. En 1940, le P. Eugène Gester fut affecté à Tomegbé. Musicien, il prit la fanfare en main, et sérieusement ! On apprit les notes et l’on jouait sur partition. Il avait trouvé au Dahomey quelques nouveaux instruments et forma une belle fanfare qui allait animer les fêtes et évènements de la paroisse jusqu’à aujourd’hui.

En 1941 furent envoyés à Atakpamé les trois meilleurs élèves de l’école primaire de Tomegbé, car celle-ci n’avait pas encore de cours moyen. C’étaient Michel Eklo Koffi, futur ministre, Agbetonyon Yao Ba et Kpodzro Komlan Hyacinthe, futur médecin agrégé.

La légendaire roue à eau
1942 fut l’année de l’électricité. Le P. Cottez, avec son deuxième vicaire le P. Eugène Gester, utilisa l’eau de la rivière Domi pour produire de l’électricité et éclairer presbytère, église et localité. Au Togo, ce progrès n’était alors connu que dans la capitale, Lomé. La légendaire roue à eau devait tourner pendant vingt-trois ans quand elle fut emportée par une violente crue.

1943 vit un développement important avec l’arrivée des premières sœurs religieuses, à savoir Sœur Saint-Marc, Sœur Bosco et Sœur Léobin, sœurs catéchistes du Sacré Cœur. Le Père Simon fit construire leur maison. Ces sœurs de Menton prirent le dispensaire et commencèrent l’école des filles.
En février 1944, les trois premiers séminaristes, Kpodzro Komlatse, Blewussi Kossi Fidèle et Kpodzro Kossi Philippe, furent envoyés à Ouidah, à l’école des Petits Clercs. Le premier embrassa la carrière de médecin et de professeur agrégé ; les deux autres devinrent les premiers prêtres de la paroisse. En 1945 et dans les années qui suivirent la guerre, on sentit la nécessité de former des cadres autochtones. Un certain nombre d’élèves du Litimé furent orientés vers les classes supérieures, à Atakpamé ou à Lomé, tandis que d’autres prenaient le chemin de l’école anglaise en Côte de l’Or. On peut citer Awah Atsou Kofi, Eklo Yao, Olobi Kossi, Denthey Nyakou, Tameklo Cléophas Metchoko Kossi Zéphirin...
A partir de 1948, le Collège Saint Joseph de Lomé accueillit un certain nombre d’élèves du Litimé. C’est aussi à cette date que les deux premières postulantes furent envoyées au noviciat d’Abomey-Calant, au Dahomey. Elles étaient les premières auxiliaires du P. Cottez pour les soins des malades, avant que les sœurs de Menton ne viennent prendre en charge le dispensaire. Il s’agit d’Odile N’adoua D’Assy et de Jeanne Inatsi Damessi.

(à suivre)

Publié le 6 mars 2013 par Charles Roesch