Les Mémoires du Père Roesch (25e partie)

Le Père Charles Roesch sma à Tomegbé
(Suite du Ralliement 2014-4

Le centenaire du décès du Père Moran sma
Les 7, 8 et 9 août 1987, l’archidiocèse de Lomé et le diocèse d’Atakpamé célébraient dans la cathédrale d’Atakpamé le centenaire du décès du P. Moran sma [1], qui fut empoisonné avec le P. Bauquis sma par les féticheurs. C’était aussi le centenaire de la fondation de la mission d’Atakpamé.
La veille au soir à 21 heures, jeudi le 6 août, commençait en la nouvelle cathédrale de la Ste Trinité la grande veillée de prière autour des « restes » du Père Moran. Le petit coffret qui les contenait avait été déposé à l’entrée du chœur sur un reposoir habillée de blanc et ornée de fleurs.
Jusqu’alors, le Père Moran avait reposé au cimetière catholique de la ville. C’était d’ailleurs sa deuxième sépulture car les gens de l’entourage des missionnaires, et parmi eux deux des fils d’Abassa, le chef d’Atakpamé, lui-même empoisonné pour avoir bien accueilli ces missionnaires, avaient enterré le Père Moran au pied d’un arbre. Fin juin 1987, en présence des autorités civiles, de l’évêque, de quelques confrères dont le Père Bosseti et le Père Gérard Brétillot, la tombe pavée briques rouges, dans laquelle il avait été enterré le 25 mars 1900 par les Pères SVD fut pieusement fouillée.

Transfert des restes du Père Moran
Le vendredi 7août, bien avant 15 heures, la foule commença à envahir la cathédrale. Une procession s’organisa depuis l’évêché, les fanfares de Blitta et d’Amoutivé donnant alternativement le pas. On y voyait une longue file de religieuses et de séminaristes, ainsi que quelques frères et une soixantaine de prêtres ; parmi eux, les Pères Jean-Marie Guillaume, Vicaire Général des Missions Africaines, Lucien Derr, Provincial de la Province sma de Strasbourg, Pierre Reinhart, administrateur du diocèse de Dapaong, et Mgr le secrétaire de la nonciature à Accra précédant l’évêque du diocèse Mgr Kpodzro.

La cérémonie fut grandiose, joyeuse, fervente, priante et chantante. Dans une homélie consistante, Mgr Kpodzro commença par citer les premier pas de l’évangélisation d’Atakpamé et les circonstances de l’empoisonnement du Père Moran et du Père Bauquis. Il dit ensuite avec insistance que cet évènement fut une source de grâce et de bénédiction pour le diocèse d’Atakpamé car il s’est relevé de ce qui s’est finalement avéré une heureuse faute.
Le Père Jean-Marie Guillaume eut le privilège de donner le mot de circonstance, au nom de la Société des Missions Africaines dont le Père Moran et le Père Bauquis étaient membres.
Deux points de ce discours sont particulièrement à relever. « D’abord une des nombreuses choses que peut nous apporter, à nous les Européens, cette fête est l’attachement et la fidélité respectueuse envers nos ancêtres... On peut dire que le diocèse, guidé par son dynamique évêque, a vraiment su montrer sa fidélité et son action de grâce à ceux qui lui ont apporté l’évangile en organisant ces célébrations. Ensuite vous voyez les missionnaires diminuer. On peut dire qu’après ces 100 années, votre Église est prête à produire elle-même des missionnaires. Ces missionnaires ne feront pas diminuer les vocations pour le diocèse. Ils ne feront qu’augmenter le nombre et renforcer la foi et la charité de vos communautés chrétiennes. Au temps où Mgr de Brésillac fondait la Société des Missions Africaines et partait avec ses premiers compagnons, l’Église de France était loin d’avoir suffisamment de prêtres pour subvenir à ses besoins, elle se relevait à peine des remous de la Révolution. Paroles prophétiques qui sont en train de se réaliser aujourd’hui. »
A la fin de la célébration eucharistique, de jeunes séminaristes en soutane blanche placèrent le coffret contenant les restes du Père Moran sur un brancard et le chargèrent sur leurs épaules. En une longue procession qui s’étirait sur plusieurs kilomètres, on porta lentement le Père Moran à sa dernière demeure, l’église Ste Famille, maintenant ex-cathédrale mais toujours première église, église - mère d’Atakpamé. La procession fut joyeuse et dansante et, au fur et à mesure qu’elle avançait, s’augmentait de personnes glanées au bord de la route.

Arrivé dans l’église, le coffret fut déposé d’abord devant l’autel. L’évêque prit la parole et la supplication se termina par la prière spécialement composée pour « le centenaire de la mort du Père Jérémie Moran ». Le coffret fut ensuite déposé dans le tombeau creusé à l’angle droit de l’église et une lourde dalle fut tirée sur la tombe. C’est alors que la foule se précipita... Chacun voulait voir et toucher de sa main cet endroit béni et sacré qui venait d’accueillir celui qui est désormais considéré comme un saint.

Ordinations
Le lendemain eurent lieu les ordinations présidées par Mgr Dosseh, qui fêtait en même temps son jubilé d’argent épiscopal, de 11 prêtres originaires des diocèses de Lomé et d’Atakpamé. Parmi eux, l’abbé Nicodème Barrigah, futur évêque d’Atakpamé, et l’abbé Augustin Otchokpo, mon séminariste de Tomegbe - Kpete-Maflo, futur vicaire général puis curé-doyen des communautés des paroisses de Cattenom et Sierck (diocèse de Metz) : ils ont fêté en 2012 leur jubilé d’argent sacerdotal. La cérémonie d’ordination fut aussi grandiose que celle de la veille ; une centaine de prêtres étaient venus de tout le Togo, tous les évêques du pays et plusieurs du Bénin, l’évêque voisin de Keta-Ho. Dans son homélie, Mgr Dosseh rappela le souvenir du Père Moran, de Mgr Brésillac, et les premiers pas de l’évangélisation au Togo. L’ordination des diacres et des prêtres se déroula selon le rite romain prévu par la liturgie, ponctuée par des chants et des applaudissements aux moments les plus émouvants. Le « griot » se manifesta de nouveau pour l’annonce de l’évangile. Les chorales étaient en fête, chantant à merveille leurs plus beaux morceaux ; l’Alléluia de Haendel meubla encore l’offrande. Les deux fanfares eurent aussi le droit d’intervenir. Il était trois heures de l’après-midi quand le cortège quitta de nouveau la cathédrale. Une grande salle attendait les nombreux invités du jour chez les sœurs de Notre- Dame de la Trinité.

Accident de voiture
Le jeudi 12 août, soir de veillée pour l’enterrement du Père Obimpé, je suis entré à la tombée de la nuit sous un camion chargé de bois en panne sur la route près de Dadja. Je me rendais d’Atakpamé chez le P. Bosseti à Glei pour aller chercher le lendemain à l’évêché les assiettes du repas de la première messe qui devait avoir lieu le dimanche 15 août à Kpete-Maflo. J’ai eu une grande chance, la Providence était avec moi.

Le Père Bosseti et le Père Klein Georges me suivaient. Ce dernier me fit extraire de ma voiture déchiquetée et me conduisit à l’hôpital d’Atakpamé, à 6 km de là. J’ai eu la chance de rencontrer le médecin-chef, mon ancien élève du Collège Saint-Joseph, et un jeune chirurgien français expert en traumatologie esthétique, qui a réussi à recoudre le pavillon de mon oreille droite presque entièrement détaché. Je n’ai pas pu assister à la première messe, qui s’est passée avec faste et une forte affluence. J’ai été transporté le lundi suivant par le Père Derr et le Père Guillaume à l’hôpital militaire de Lomé, où j’ai été accueilli par le médecin commandant Bissang, lui aussi un de mes anciens élèves de Saint-Joseph. Rapatrié sanitaire à Strasbourg en décembre sur l’ordre du professeur médecin Eric Grunitsky, également ancien du Collège, je suis resté en France jusqu’en mars 1988. L’intérim de la paroisse fut assuré par le Père Otto Pierre, directeur du Collège Don-Bosco, avec la présence au presbytère du Frère Dominique Maugard, qui enseignait une année au Collège Don Bosco.

(à suivre.

[1] Le Père Moran est décédé le 7 août 1887.

Publié le 22 avril 2015 par Charles Roesch