Les premiers missionnaires alsaciens sur un chemin suicidaire ?

Les catholiques alsaciens à la fin du XIXème siècle dans les milieux ruraux : un exemple de repli communautaire à l’origine de suicides altruistes.
Mémoire de licence de sociologie présenté par Patrick Schneckenburger, sous la direction d’Anne-Sophie Lamine, Université de Strasbourg. Faculté des sciences sociales, mai 2014, 119 pages.

Patrick Schneckenburger a fait un voyage au Ghana, sur les lieux où son grand oncle, le Père Camille Stauffer, sma, a œuvré pendant 47 ans. Il a été interpellé par le fait que de nombreux missionnaires soient morts, très jeunes, après quelques années ou même quelques mois de présence en ce pays. La majeure partie d’entre eux étaient alsaciens. « Sur les 98 pères et sœurs débarqués en Côte de l’Or entre 1880 et 1905, plus de la moitié sont décédés de suites de maladies infectieuses contractées dans le pays… Sur 66 missionnaires qui ont servi en cette période, 33 furent alsaciens ; entre 1892 et 1902, parmi les 18 missionnaires de 35 ans, morts de maladie, 11 étaient alsaciens, soit 61 % des effectifs [1]. » Sur 43 missionnaires décédés entre 1880 et 1945, 24 étaient alsaciens. Pourtant ils savaient qu’en partant là-bas ils couraient le risque d’être emportés très vite par la fièvre jaune ou d’autres maladies locales. Patrick Schneckenburger définit leur démarche comme « suicidaire altruiste ». Reprenant la théorie du sociologue Durkheim [2], il distingue deux formes de suicide : « Il convient en effet de préciser que le suicide peut se décomposer en deux formes distinctes, celle où la mort est envisagée comme une fin et celle où elle est perçue comme un moyen. Habituellement, lorsqu’on pense au suicide on fait référence à la première forme, celle choisie par l’individu désespéré qui cherche à abréger ses souffrances. Or il existe également la deuxième forme, celle qui nous intéresse, celle qui apparaît quand la mort se présente comme un moyen d’accéder à de plus belles perspectives. Dans ce cas nous avons affaire à un sacrifice, un renoncement à soi. Il devient assez clair que la mort du missionnaire en mission relève de ce dernier type. Même s’il est entouré d’une certaine noblesse d’âme, le sacrifice n’en demeure pas moins un meurtre de soi [3]. »

Face à ce constat, l’auteur, s’appuyant sur le « cas Stauffer » dont il rappelle les origines [4], les modalités d’éducation [5] et le contexte géo-politique et historique de sa vie, essaie d’analyser ce qui a conduit ces missionnaires à une telle démarche. Il fait ressortir aussi la position particulière donnée par la SMA aux Alsaciens qui constituent un bloc important dans la Société, considérés parfois même comme « rebelles », source de malaise dans la cohabitation avec les autres membres sma, et qu’on envoie particulièrement dans le pays le plus à risque qu’est la Côte de l’Or. « Sur les 307 Alsaciens entrés dans la SMA entre 1856 et 1937 », 54 sont envoyés en Côte de l’Or [6]. « Ces hommes sont poussés au suicide par des forces dont eux-mêmes ne comprennent pas la nature. Ils sont avant tout l’objet d’une société qui les contraint à se mettre en danger, à aliéner leur personnalité au profit d’idées [7] dont ils seront les serviteurs [8]. ».

Patrick Schneckenburger résume son analyse dans une conclusion globale dont je cite ci-dessous un long passage : « Un comportement suicidaire de ce type serait dû, d’après Durkheim, à une individuation insuffisante. Venant confirmer cette thèse, j’ai montré que l’une des toutes premières qualités du missionnaire, voire la plus essentielle, est d’être obéissant, de se dévouer corps et âme pour sa Société, de n’exister qu’à travers elle. Cette qualité est repérée dès l’arrivée au petit séminaire, alors que l’élève missionnaire n’a que treize ans. Toujours d’après Durkheim, pour qu’un individu ait aussi peu d’existence propre, il faut que le tout forme une masse compacte et continue [9].

Si les Alsaciens étaient surreprésentés parmi les missionnaires morts en mission, c’est qu’il y avait en Alsace des particularités qui conduisaient à la formation de masses compactes - que j’assimile à un repli communautaire lorsqu’elle se situe au sein d’une société. Répondant aux thèses de Durkheim, nous avons vu effectivement que les campagnes catholiques alsaciennes dont sont issus les missionnaires répondaient à un repli communautaire. Aussi, à l’image de l’évêque Raess, des volontés politiques et morales vinrent cueillir dans ces communautés catholiques alsaciennes génératrices d’individuation trop rudimentaire des candidats prêts au sacrifice, expliquant qu’on retrouve leur tombe à Elmina, Cape Coast, Saltpond et Kéta. À chercher dans les spécificités alsaciennes, les causes de ce repli communautaire seraient dues à l’annexion et au multi-confessionnalisme, vecteurs de perte d’identité nationale et de retard socio-économique. En effet, nous avons vu que tous les Alsaciens morts en mission ont été confrontés dans leur prime enfance au drame de l’annexion et à un protestantisme affichant un plus grand dynamisme socio-économique. Outre le fait que des historiens tels Alfred Wahl ont bien caractérisé ces spécificités alsaciennes et leurs effets, nous avons vu que dans le discours et le comportement des missionnaires alsaciens, la haine du protestantisme et l’expression du sentiment d’identité régionale prennent des formes extrêmes. Tout ceci se traduit en mission et au séminaire par une volonté de rester ensemble et de rejeter l’autre, de reproduire le modèle communautaire de l’enfance. Il s’ajoute à cela un rejet de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une ouverture sur le monde ou à la modernité. Ceci suggère qu’au-delà de l’évangile, les missionnaires alsaciens ont aussi cherché à propager en Afrique leur culture alsacienne traditionnelle, parce qu’elle était attachée à une entité morale transcendante dont ils étaient une composante… [10]. » « Durkheim a sous-estimé la portée du suicide altruiste en l’associant exclusivement à des rites primitifs ou antiques [11]. »

L’analyse des causes de cette mentalité suicidaire altruiste d’ordre uniquement sociologique me paraît restreinte et peu nuancée, sans recul par rapport à la position de Durkheim dont il n’arrive pas à se démarquer, et tenant peu compte de la mentalité générale de ce temps-là, par rapport à celle d’aujourd’hui. Beaucoup d’autres éléments sont en effet à prendre en considération dans la décision des missionnaires à partir en terre à risque, en particulier celui de la foi en Jésus Christ, de l’intuition donnée par le Fondateur de la SMA qui n’avait rien d’un colonisateur et prônait le respect et l’autonomie des personnes rencontrées, de la générosité, du désir de servir, de la possibilité des personnes d’exercer un esprit critique et de décider d’elles-mêmes…

Toutefois, ces missionnaires, tout en sachant les risques encourus, ne partaient pas là-bas pour mourir, mais pour vivre, avec l’espoir même qu’ils pourraient échapper à une mort précoce. Certains ont même survécu longtemps, dont le Père Stauffer lui-même. Ils partaient pour accomplir une mission, un idéal, le seul point qu’ils contestaient, de façon très forte, d’après Patrick Schneckenburger, était le peu de soutien, logistique et autre, de la part des autorités de la SMA en France. Toute aventure humaine finalement comporte des risques. Certaines de ces aventures en comportent plus que d’autres, mais c’est pour essayer de surpasser ces risques que l’aventure est entreprise, et de toute façon, tôt ou tard, chacun un jour ou l’autre confronté à la mort.

[1] P. 14.

[2] Emile Durkheim, Le suicide, Paris, PUF, 14ème éd..

[3] P. 15.

[4] Joseph Stauffer est né à Bernardvillé en 1876. Il part en Côte de l’Or en 1900, se retire au Zinswald en 1947 où il décède en 1952, à l’âge de 76 ans.

[5] À propos de l’éducation dans la SMA, dont le règlement du petit séminaire est donné en annexe du mémoire, j’aimerais faire remarquer que le type d’éducation en usage dans la maison Richelieu de Clermont était d’époque ; il n’était pas exclusif à la SMA, mais était à peu de choses près, celui qui existait dans les séminaires de France ou d’Europe, les internats catholiques, voire même les internats non confessionnels.

[6] P. 67.

[7] L’auteur utilise souvent l’expression « imaginaire religieux ».

[8] P. 16.

[9] Cf. Durkheim, op. cit. p 237.

[10] P. 103.

[11] P. 104.

Publié le 22 avril 2015 par Jean-Marie Guillaume