Les réfugiés somaliens à l’Est du Kenya

La Somalie est aujourd’hui devenue une menace, pour les peuples somaliens eux-mêmes, pour l’Afrique de l’Est et pour le continent, mais aussi pour le monde entier. Un danger imminent que sous-estiment encore les puissances mondiales.

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Réfugiés somaliens au Kenya.
Photo Anthony Wandera

La conjugaison de trois facteurs bien connus
Avant tout, l’absence d’Etat depuis fin 1980, lorsque la guerre civile a éclaté. La Somalie n’a plus connu de gouvernement organisé depuis mai 1991. Les clans rivaux se disputent le contrôle du pouvoir. Cet effondrement de l’Etat a rendu hasardeux le moindre effort humanitaire. Le chaos politique aggrave la crise alimentaire. Beaucoup de commentateurs politiques, comme le président de la Banque Africaine de Développement, considèrent que c’est l’origine première de la famine dans le pays.

Deuxième facteur, la radicalisation islamiste d’une partie des Somaliens, qui se double d’une militarisation de la population. Ces deux dimensions, à la fois sociales et religieuses, n’arrangent certes pas les choses ; elles isolent toute la région somalienne de la sphère stratégique. La cause des plus démunis est désormais perdue. Née de cette radicalisation, Al-Shabaab milite pour la création d’un état islamique en Somalie. Récemment, quelques hommes armés de cette organisation ont kidnappé une Anglaise et ont tué son mari dans l’action. Une Française vient aussi d’être enlevée sur l’archipel de Lamu, en territoire kenyan, près de la frontière somalienne [1]. On peut donc, sans risque d’erreur, affirmer que les miliciens islamistes de Shabaab sont une cause directe de la crise alimentaire qui plonge la Somalie dans la misère.

Le troisième facteur, plus naturel qu’humain, tient aux conditions climatiques. L’un des nos confrères SMA qui vient de visiter son ancienne mission au Turkana, dans le Kenya oriental, rapporte que la pluie n’y est pas tombée depuis trois ans. Comment peut-on vivre dans cette extrême pénurie d’eau ? Les plantes, les animaux et les hommes en souffrent terriblement. Les forages se sont asséchés, tout comme les barrages qui permettaient d’alimenter les canaux d’irrigation. On observe une situation identique en Somalie. Ce troisième facteur, conjugué au deux autres, y rend inévitable une catastrophe humanitaire.

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Réfugiés somaliens au Kenya.
Photo Anthony Wandera

L’appel à l’aide du Kenya
La Croix du jeudi 8 septembre 2011 a consacré ses trois premières pages à la situation somalienne ; l’éditorial criait au secours des réfugiés somaliens. Le nœud du problème est que ceux-ci arrivent par milliers à Dadaab, à l’est du Kenya. Dadaab était prévu pour abriter 90 000 personnes mais on en compte maintenant près de 500 000. La Croix ajoute que la situation mobilise modérément les Français. La raison en est simple : ce n’est pas que les Français refusent d’aider, mais plutôt que la campagne a été mal conçue. Si on leur avait expliqué que leurs dons subviendraient aux besoins des refugiés somaliens au Kenya, et non pas en Somalie, les Français se seraient engagés comme d’habitude. Pourquoi ? Parce que la Somalie évoque la guerre, la piraterie, les enlèvements, la prolifération des armes légères et lourdes etc. Par contre, la situation précaire dans laquelle vivent les Somaliens, hommes, femmes et enfants, ne sauraient laisser les Européens indifférents. C’est la Somalie qui fait problème, non pas les Somaliens. Le Kenya et l’Union Africaine considèrent aussi que cette crise humanitaire doit être envisagée de cette façon.

Nous devons répondre
Le point de vue que nous devons avoir est celui-ci : l’étranger, loin de moi, tend la main ; il est mon prochain, au sens que donne l’Evangile à ce mot [2]. Il ne sollicite pas la pitié mais réclame la dignité de l’être humain. Nous avons le devoir d’aider tout homme opprimé par ses pairs, et telle est la situation des refugiés somaliens du camp de Dadaab. Une conférence internationale s’est tenue il y a peu pour considérer la crise alimentaire récurrente dans la corne de l’Afrique et proposer une solution durable.
Souvenons-nous ! Nous n’avons pas abandonné l’Ethiopie en 1984/85 : 8 millions de personnes avaient besoin d’aide alimentaire et 1 million a péri. Les pays occidentaux se sont alors mobilisés non pas à cause de l’Ethiopie, car nous connaissions tous le type de gouvernement qui était en place, mais plutôt pour une population fragilisée par l’état de guerre - l’insurrection et la Terreur Rouge - et la mauvaise gestion des ressources du pays qu’engloutissaient les dépenses militaires. Nous sommes aujourd’hui dans une situation similaire en Somalie.

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Près d’un camp de réfugiés somaliens au Kenya.
Photo Anthony Wandera

Les Somaliens qui se sont refugiés au Kenya ont besoin de nous aujourd’hui plus que jamais. Ils arrivent par vague, affaiblis par une longue marche à travers un territoire hostile. Certains ont dû abandonner les enfants et les personnes âgées à la clémence des hyènes et des fauves. Ces images nous ont troublés, pourtant la situation ne s’améliore guère. Dans Amour sans Frontière [3], Jean-Claude Reverchon faisait remarquer que les médias annonçaient, le même jour, 9 millions d’euros collectés pour les affamés d’Afrique et 42 millions d’euros pour l’achat par le PSG d’un footballeur argentin !

Espérons que la pluie tombera, que le gouvernement somalien se mettra au travail pour profiter au peuple et surtout qu’on mettra un terme au fléau d’Al Shabaab… Mais en attendant, merci de parer au plus urgent.

[1] Le 19 octobre 2011 dernier on apprenait, hélas, que Marie Dedieu était décédée en captivité. Elle avait été enlevée le 1er octobre à son domicile sur l’île kenyane de Manda, et était détenue dans une localité somalienne proche de la frontière. Elle était handicapée moteur, souffrait d’insuffisance cardiaque et était atteinte d’un cancer en phase terminale. Son décès est dû au refus de ses ravisseurs de lui donner les médicaments indispensables dont elle avait besoin. Deux Espagnoles et une Anglaise ont-elles aussi été enlevées au Kenya par des Somaliens. NDR

[2] Jean-Claude Reverchon précise avec justesse : Proche n’est pas prochain. Le prochain tel que nous le révèle la parabole du bon Samaritain, n’est pas celui qui est proche, mais celui dont on se fait proche, alors que tout nous le rendait lointain : la famille, le niveau social, le pays, la langue, la culture, la couleur de peau etc. Cf Jean-Claude Reverchon, Regard d’enfant, Amour sans Frontière n° 147 septembre 2011, p. 4.

[3] Jean-Claude Reverchon, ibid.

Publié le 1er mars 2012 par Fabian Gbortsu