Les théologiens africains veulent réinventer leur continent

L’Association des théologiens africains (ATA) a organisé du 8 au 12 novembre 2010 à Nairobi un colloque sur le thème : « L’Église en Afrique, cinquante ans après les indépendances : perspectives théologiques et pastorales ». Ce coup d’œil rétroactif sur le demi-siècle de souveraineté des pays africains a permis aux théologiens africains d’insister sur l’engagement actif de l’Église comme corps social alternatif en vue de la promotion de la justice, de la paix et de la réconciliation.

La mise en perspective historique d’un demi-siècle d’indépendance a orienté la réflexion vers le statut et le legs de la colonisation. Mal nécessaire pour ceux qui clament leur bonheur d’avoir été colonisés, ou page sombre de l’histoire pour ceux qui lui imputent des structures étatiques inadaptées aux réalités africaines, la colonisation a été revisitée à l’aune de la reprise des responsabilités politiques par les Africains. Le bilan passionné mais néanmoins nuancé de la période coloniale et postcoloniale a posé la question de l’Église. La rétrospective sur son rôle dans le développement du continent a engagé un échange sur la fonction de substitution qu’elle exerce à travers diverses œuvres caritatives, éducatives et sanitaires.

L’intelligence de la situation sociopolitique actuelle des pays de l’Afrique au sud du Sahara montre comment, en oscillant à des degrés variables entre prophétisme, compromis et silence, l’action de l’Église à l’heure des démocraties à l’africaine requiert la descente dans le concret de la décision politique. Tout en reconnaissant qu’elle n’exerce aucun pouvoir politique, les théologiens ont invité l’Église à améliorer son expertise en matière temporelle de manière à peser sur la politique. Ils ont également mis en avant les principes d’un bon fonctionnement démocratique qui doivent orienter le comportement pratique des chrétiens : liberté d’expression et des élections, indépendance de la justice, respect de l’opposition et de l’alternance, refus du silence face au mal et engagement pour une société juste.

Les théologiens africains ont aussi retravaillé les paradigmes dans lesquels ils inscrivent aujourd’hui leurs travaux (inculturation, libération, reconstruction, invention, relèvement...). Il en résulte une approche renouvelée du travail théologique, qui inscrit le politique au cœur de la réflexion théologique. La visée qui l’organise établit une corrélation entre la portée eschatologique de la foi et la pratique sociale.

Faire de la théologie dans ce contexte nouveau revient à corréler le croire, le savoir et l’agir. C’est aussi tirer les conséquences des possibles inédits de la Parole de Dieu dans la vie économique, sociale et politique. C’est enfin traverser avec le peuple de Dieu le désert des dictatures et les bourrasques de la mondialisation. La responsabilité publique de la théologie ici engagée est désormais portée par l’exigence d’une ouverture aux questions du temps dans une perspective pratique [1]. Le cadre à l’intérieur duquel s’articule une telle ouverture suppose une véritable théologie qui rende compte des aspects proprement théologiques de l’ecclésiologie de l’Église famille de Dieu. Mais cette nouvelle page de la recherche théologique in statu nascendi reste encore à écrire.

Les travaux des théologiens africains sur la pratique sociale de la foi et ses implications politiques encouragent à explorer les possibilités d’une Afrique autre. Ce qui s’affirme et s’affine dans ces travaux reconnaît à l’Église un rôle dans la remobilisation des ressources disponibles pour la reconstruction sociale. Partageant l’espérance de voir demain surgir en Afrique une « Église-fraternité » critique et libératrice, bref, un véritable corps social alternatif, ils entendent réactiver la conscience missionnaire des chrétiens, remobiliser les ressources disponibles au sein de la société civile et faire des communautés ecclésiales de base des matrices de politique. L’insistance sur leur responsabilité de créativité et l’impératif d’action de l’Église prend les contours d’un plaidoyer en faveur du leadership visionnaire des membres de l’Église.

Incontestablement, un tel leadership suppose une rénovation de la liberté au sein même de l’Église de manière à y promouvoir et pratiquer les valeurs de justice et de vérité. Il est manifeste que la réflexion systématique sur l’approche théologique à partir du contexte économique, politique, social, culturel et religieux africain est à poursuivre. Tel est l’une des tâches de l’Institut de recherche en théologie africaine qui vient d’être créé à l’issue du colloque de Nairobi. On espère dans un avenir proche pouvoir accéder aux Actes de ce colloque dont la diversité non éclectique des communications est riche en promesses.

dans La Croix du 12 février 2011.
Ignace Ndongala est prêtre du diocèse de Kinshasa, enseignant au Centre international Lumen Vitae (Bruxelles)

[1] W. Kasper, La Théologie et l’Église, Cerf, 1990.

Publié le 20 juin 2011 par Ignace Ndongala