Lettres de Centrafrique. Reconstruisons ensemble notre pays dans la paix !

Au seuil de cette nouvelle année 2014, nous, Évêques de Centrafrique, présentons nos vœux de paix et de longévité à tout le peuple centrafricain, malgré la situation difficile que traverse notre pays [1]. L’événement de la Nativité célèbre la naissance du Prince de la Paix, qui libère l’homme de ses peurs et lui permet de vivre dans l’harmonie avec ses frères. Noël, Jour de Joie et de Paix ! Nous en avons malheureusement fait un jour de pleurs et de deuil : alors que par le monde, on célébrait cet heureux événement, nous passions notre temps à nous entretuer. Comment en sommes-nous arrivés à cette déchéance humaine ?

La cohésion sociale est brisée.
Des revendications d’ordre socio-politique ont poussé certains Centrafricains à entrer en rébellion armée. L’avancée fulgurante de la coalition seleka sur le terrain militaire a contraint le Président déchu à la fuite et par conséquent à un changement politique. Ce mouvement a été porté en grande partie par des mercenaires tchado-soudanais et des jeunes désœuvrés qui ont commis de nombreuses exactions sur les populations civiles. Ils ont déstructuré le système administratif, économique, en un mot la vie de la nation, en mettant à mal la cohésion sociale. Les droits humains ont été bafoués. La déliquescence de l’État et le silence complice de la classe politique ainsi que la lenteur de la mobilisation internationale ont poussé ceux qui se sont senti victimes à s’organiser en mouvements d’auto-défense [2].

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Boubou, un village en ruines.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Dans cette opposition armée entre seleka et anti-balaka, nous sommes entrés dans un cycle de représailles dans lequel les populations civiles sont prises en otage. Nous condamnons ces violences, quelles que soient leurs origines. Par ailleurs nous n’acceptons pas les amalgames qui consistent à faire des anti-balaka une milice chrétienne. En effet, ils sont l’expression du ras-le-bol d’une partie de la population constituée majoritairement de jeunes face aux exactions des rebelles. Nous réitérons que tous les anti-balaka ne sont pas des chrétiens et que tous les chrétiens ne sont pas des anti-balaka. Il en est de même pour les ex-seleka et les musulmans. Ces amalgames propagés par les media nationaux et internationaux donnent une connotation confessionnelle à une crise qui est avant tout politique et militaire.

Luttons pour la promotion humaine.
Ne nous leurrons surtout pas. Les violences fratricides nous fragilisent. Elles limitent, sinon détruisent, l’impact des investissements qui ont été consentis pour le développement de notre pays. Opter pour la violence et l’auto-destruction, c’est se tromper de combat. La véritable bataille est celle du développement, de la relance économique et de la lutte contre la pauvreté et l’impunité. Les défis à relever sont énormes dans tous les domaines. En substance, il s’agit de redonner aux Centrafricains leur dignité de fils de cette nation que nous avons reçue en héritage de nos ancêtres. Aussi le gouvernement doit prendre ses responsabilités devant la nation et devant l’histoire. En effet, on ne gouverne pas un peuple avec la ruse, la manipulation et le mensonge.
Prenons garde que la crise n’endurcisse notre cœur contre nos frères et nous fasse remettre en cause les avantages de l’hospitalité pour lesquels notre pays est reconnu. Il est désolant de voir partir des frères qui se sont établis en Centrafrique depuis des décennies et qui ont contribué à son développement. Il est aussi écœurant d’entendre certains compatriotes envisager la partition de la République Centrafricaine.

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Signes d’espérance : la liesse accompagne le retour des Srs à Bouca.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Nous nous accordons à dire que nous vivions dans la concorde mutuelle au-delà de nos convictions politiques, philosophiques et religieuses. Néanmoins cette cohésion sociale a été mise à dure épreuve par la crise qui a semé la haine et la division entre nous. Il est plus que jamais impératif de nous engager à recréer les conditions du vivre-ensemble dans l’intérêt de chacun et de notre chère nation en adoptant des mesures courageuses [3]. Dans la perspective d’une fraternité bien assumée, la responsabilité de chaque Centrafricain est engagée. Tout ne pourra pas être fait à notre place par la communauté internationale.

L’année 2013 a été une année de grandes épreuves pour tout le peuple centrafricain. Personne n’a été épargné par cette crise qui a détruit notre tissu social, notre appareil administratif et judiciaire et notre tissu économique. Toutefois le Seigneur ne nous a pas abandonnés. Confiants en sa sollicitude paternelle qui nous exhorte à vivre en frères, puisque nous sommes tous ses enfants, prions pour que cette année 2014 nous fasse vivre dans la paix.

[1] Nous présentons ici des extraits du message qu’ont donné les évêques de Centrafrique aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour un Centrafrique uni et pacifique par l’intercession de Marie, la Reine de la Paix. (NdR)

[2] Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. En effet, les anti-balaka ont fait leur entrée sur la scène nationale dans les années 1990 pour lutter contre les bandits de grand chemin et, dans le nord-ouest plus particulièrement, contre les Mbarara et les Houda, ces gardiens de bœufs d’origine tchadienne qui volent le bétail des paysans et des Peulhs centrafricains et font paître leurs troupeaux dans leurs champs.

[3] Parmi les propositions de sortie de crise, on retiendra :
- retrouver les valeurs humaines et citoyennes (dialogue, tolérance, pardon, réconciliation et reconstruction du tissu social) ;
- rétablir une armée républicaine, désarmer sans complaisance, rapatrier les mercenaires tchado-soudanais et réinsérer les combattants centrafricains ;
- organiser rapidement des élections, promouvoir la bonne gouvernance dans la vérité, la justice et la paix ;
- mettre en place une commission d’enquête internationale sur les violations des droits de l’homme, indémniser les victimes, assainir les relations avec les pays voisins.

Publié le 7 avril 2014 par Les Évêques de Centrafrique