Lettres de Centrafrique. Le diocèse de Bossangoa, témoin de la Bonne Nouvelle

Situé au nord-ouest de la République Centrafricaine, le diocèse de Bossangoa couvre une superficie de 62 420 km² avec une population globale estimée à 600 000 habitants. Il est réparti en 14 paroisses. Dans la perspective de la dynamique pastorale, nous nous sommes engagés à devenir témoins de la Bonne Nouvelle. La crise militaro-politique que traverse le pays fait désormais de ce projet une priorité et une nécessité. Comment mettre en adéquation notre vie et la foi que nous professons ? Tel est l’un des défis que nous sommes appelés à relever en tant que chrétiens et citoyens.

Au cœur des crises militaro-politiques
Au niveau infrastructurel, le diocèse de Bossangoa était certainement mieux doté, mais la rébellion qui porta François Bozizé au pouvoir l’a complètement déstructuré. Le diocèse déplora le départ de certaines congrégations féminines et le meurtre crapuleux de l’abbé Jean Kilamong ; il a subi par ailleurs de lourds préjudices : pillages, vandalisme, destruction de couvents, presbytères, centres de formation, dispensaires et cliniques.

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L’église catholique de Yangoumara.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Alors que le diocèse se relevait de cette première crise, la coalition hétéroclite des rebelles de la seleka, conduite par Michel Djotodia, est venue lui donner le coup de grâce. Tous nos efforts ont été anéantis en quelques semaines d’occupation. L’ampleur des destructions est phénoménale. Sauf Paoua et Taley, toutes les paroisses ont été affectées à des degrés divers. Nana Bakassa, Kouki et Kabo ont subi de légers préjudices. Les dommages sont bien plus considérables à Batangafo, Gofo, Markounda, Bossangoa et Bouca, qui déplorent de lourdes dégradations à la suite de l’accueil accordé aux nombreux déplacés [1].
La déstructuration du tissu économique, la destruction de leurs biens et les pillages endurés par nos fidèles chrétiens font aujourd’hui d’eux des assistés qui ont besoin de l’aide de la communauté internationale. Dans ce contexte de misère et de dénuement, comment envisager l’auto-prise en charge de notre Église sans donner l’impression d’être insensible à leurs souffrances ?

Les défis pastoraux
Au-delà des préoccupations relatives à la reconstruction, à la réhabilitation et au rééquipement de nos infrastructures, les défis pastoraux concernent les nouvelles stratégies d’évangélisation dans un contexte de crise et de tensions intercommunautaires. Quelles pistes devons-nous promouvoir, pour qu’au-delà des blessures qui marquent l’histoire de chacun nous continuions à vivre et à témoigner de l’amour de Dieu autour de nous ? Dans cette perspective de crise qui nous fait douter de l’existence et de la bonté de Dieu à notre égard, n’oublions surtout pas de faire rayonner la lumière de notre foi. Le pape François nous exhorte à la rechercher car c’est elle qui donne un véritable sens à notre vie : « Aussi il est urgent de récupérer le caractère particulier de lumière de la foi parce que, lorsque sa flamme s’éteint, toutes les autres lumières finissent par perdre leur vigueur. La lumière de la foi possède, en effet, un caractère singulier, étant capable d’éclairer toute l’existence de l’homme [2] ». Dans la perspective de crise que traversent notre pays et notre Église, la lumière de la foi devrait nous mener à la cohésion sociale par les moyens du pardon et de la réconciliation, de l’amour du prochain, du respect de l’autre dans son intégrité physique et la protection de ses biens, de la promotion de la culture de la vérité, de la justice et de la confiance en Dieu, en soi et dans les autres.

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Radio Maria : dommages dans la salle d’énergie.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Il est bien facile de se laisser entraîner sur le chemin de la violence, de la haine et des représailles, qui sont des contre-témoignages. Fidèles de Bossangoa, que faisons-nous de notre foi en Jésus Christ qui nous exhorte à vivre en frères, à nous aimer mutuellement ? Rappelons-nous l’exhortation de saint Jean : « Aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour est de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour… Si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres… Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli [3] ».

Rétablir un état de droit
Par ailleurs, le phénomène des anti-balaka présente d’autres défis pastoraux liés au respect de l’autorité et à la problématique de la mort. La crise a mis en exergue la faillite de l’État et de toutes ses structures administratives, judiciaires, militaires, culturelles… Face à l’avancée fulgurante des rebelles de la seleka, l’autorité a démissionné. La population a été abandonnée à elle-même. Elle s’est organisée pour assurer sa propre défense. Conscients de leur puissance, les anti-balaka tendent à ne manifester aucun égard pour l’autorité qu’ils considèrent défaillante. Or la soumission à l’autorité fait partie des principes bibliques comme l’a souvent rappelé saint Paul [4]. Cette insubordination est fondée sur une conviction erronée que se font les anti-balaka sur leur invincibilité et leur immortalité. Que peut-on dire à quelqu’un qui défie la mort, qui met toute sa confiance dans ses amulettes et gris-gris et croit ne pas succomber aux balles, d’où l’origine de l’expression anti-balaka ?

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Au centre pastoral de Boro.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Cette représentation va à l’encontre de la nature et de la foi chrétienne. En effet, dans la plupart des traditions africaines, n’accède au village des sages que celui qui a bien vécu durant sa vie terrestre. Le passage de la mort et les rituels post-mortem sont indispensables pour acquérir le titre de sage. Il en est de même du christianisme, qui est essentiellement fondé sur la passion, la mort et la résurrection du Christ. Un chrétien qui refuse de mourir est un non-sens. L’immortalité et la vie éternelle auxquelles nous aspirons est dans la communion au Christ mort et ressuscité : « Ignorez-vous que, baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. Car si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable… Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivons aussi avec lui, sachant que le Christ une fois ressuscité des morts ne meurt plus, que la mort n’exerce plus de pouvoir sur lui [5] ».

Conclusion
La célébration du cinquantenaire de notre diocèse [6] devrait davantage manifester notre maturité spirituelle dans la gestion responsable de notre Église et de notre pays. Nous mettons ainsi en exergue notre qualité de témoins de la Bonne Nouvelle. Il convient de le rappeler, le témoignage est avant tout l’annonce du Christ, le Fils de Dieu qui a donné sa vie pour notre salut. En ce sens, tout témoin est appelé à proclamer l’Évangile qui est le Verbe de Dieu fait chair.

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Les gens fuient les combats.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Comment proclamer aujourd’hui cette Bonne Nouvelle ? Comment devenir témoins de l’amour et de la sollicitude de Dieu auprès de nos frères et sœurs ? L’annonce de la Bonne Nouvelle nous place résolument dans une dynamique relationnelle où nous manifestons notre attachement et notre intimité au Christ. Dans la fidélité à ce dernier, l’Évangile nous exhorte au don de nous-mêmes. Néanmoins, le témoignage n’est pas nécessairement sanglant. Il est davantage explicite à travers les choix que nous opérons au nom de notre foi. Il révèle les convictions profondes qui nous animent dans le vécu au quotidien de cette foi. Notre foi n’est-elle pas appelée à devenir vivante et innovante ? Dans la réappropriation de cette foi, nous devons faire rayonner l’Évangile autour de nous à la manière de la première communauté chrétienne pour qui les gens étaient en totale admiration : « Voyez comme ils s’aiment ! »

S. E. Mgr Nestor Désiré NONGO AZIAGBIA sma est Évêque de Bossangoa

[1] Jusqu’à 4 000 à Bouca et plus de 41 000 à Bossangoa.

[2] Encyclique Lumen Fidei, n° 4, Rome, 29 juin 2013, p. 5-6.

[3] 1 Jn 4, 7-8, 11-12.

[4] Rm 13, 1-7 ; Ep 5, 21-6, 9 ; Col 3, 18-4, 1.

[5] Rm 6, 3-5, 8-9.

[6] Cette réflexion a été proposée aux chrétiens de Bossangoa par Mgr Nongo Aziagbia le 16 janvier 2014, jour anniversaire du cinquantenaire de l’érection du diocèse.

Publié le 7 avril 2014 par Nestor Nongo Aziagbia