Lettres du Togo. Les malades de Kolowaré en fête

Le 26 janvier 2014 était la 61e Journée Mondiale de la Lèpre. Depuis quelque temps, le village tout entier attendait avec impatience la fête de nos malades, cette grande célébration annuelle. L’air est tendu, dans l’attente et la préparation. Les femmes préparent la boisson traditionnelle, la bière de mil, garçons et filles répètent pour le spectacle du soir et chaque après-midi on entend la musique à plein volume. Le 18 janvier, les Lions Clubs de Lomé et de Sokodé créent la surprise en apportant des sacs de nourriture, des vêtements et des cadeaux pour les malades.

Les festivités commencent le jeudi 23 avec la présentation par les Sœurs des coffrets cadeaux pour les 47 malades qui restent, 21 femmes et 26 hommes. Une équipe rôdée donne un coup de main. Francesca, volontaire italienne, et Morise s’attellent à la distribution de riz et de maïs, Pascal partage l’huile, Sr. Etta distribue des nouilles et du savon, Lintam offre de la sauce tomate et des sardines, tandis que Sylvain appelle chaque malade et leur donne un ensemble de vêtements.
Le vendredi, prière à la grande mosquée. Les étudiants contribuent à la fête avec une soirée de divertissement : danses, chants, saynètes. Le samedi est consacré aux préparatifs : mise en place du belvédère, un grand hangar couvert de feuilles de palmier, match de foot, musique et danses le soir. La soirée est belle, malgré les aléas du courant.

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Journée Mondiale de la Lèpre 2014 à Kolowaré (Togo).
Photo Silvano Galli

Et voici le grand jour de fête, dimanche ! Les cloches sonnent tôt pour appeler tout le monde et les tambours résonnent. Même les malades invalides sont conduits à l’église. Aujourd’hui, ce n’est pas un jour comme les autres ! Tout le monde, des enfants aux personnes âgées, est tiré à quatre épingles, les femmes ont des perruques très voyantes, certains groupes portent un costume particulier. L’église est pleine à craquer. En première ligne, les malades. En dépit de l’effort pour arriver à l’église, ils sont heureux de participer à cette célébration qui leur est dédiée. Deux chorales alternent pour animer la messe, et les chanteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes. Toute l’assemblée participe, tout le monde danse, chante et tape des mains.
Après la messe, comme un fleuve en crue, nous nous dirigeons vers l’endroit où se tiendra la deuxième partie du festival. Sous le kiosque, il y a les invités d’honneur, les chefs de village, des prêtres, des religieuses, et le personnel du Centre de Santé. Les malades leur font face, à l’ombre des manguiers, et tout le reste du village est autour.

L’événement débute par une minute de silence pour les victimes de la lèpre. Puis les élèves de l’école chantent l’hymne de Kolowaré et accueillent les participants avec des chants et des danses. L’infirmier Happya Joseph souhaite la bienvenue au public au nom du Centre de Santé et en retrace l’histoire et le fonctionnement. Ensuite, discours officiels et danses des différents groupes ethniques [1].
Cette année, la danse des épées a fait la nouveauté. On enduit le ventre d’un médicament puisé dans une calebasse où des feuilles et des racines sont mélangées à de l’eau. Le danseur fait alors virevolter son épée avec des mouvements rapides.
Lorsqu’une danse démarre, des personnes du même groupe ethnique sortent de l’assemblée et entrent dans la danse. Ils avancent vers le belvédère pour offrir leurs hommages aux personnalités. Des assistants entrent dans l’espace de danse et jettent des bonbons, des pièces de monnaie ou des billets sur les danseurs. Chaque groupe a ses propres rythmes, ses mouvements, ses décorations, ses outils, ses sons.
Le festival se termine par un dîner pour les malades et les invités d’honneur mais la fête continue. Dans l’après-midi, en se promenant dans les ruelles du village, certains vous invitent à boire un bol de ciuk, la bière de mil, ou à manger avec eux en vous offrant des beignets ; d’autres, assis dans un coin, à parler ou à prier sous un arbre. Beaucoup fêtent en sirotant de la bière de mil dans les « maquis ». L’appel des tambours invite à poursuivre les danses qui se prolongeront jusque tard dans la nuit. Le 2 Février, dernier acte du festival. L’ATAL [2] vient de Lomé parce qu’ils ont entendu la voix de nos patients, comme l’a souligné le président dans son discours. Ils ont voulu être près des malades, avec de la nourriture, du matériel et deux vaches qui ont été abattues dans le jardin des sœurs et distribuées aux malades.

L’an dernier, dans notre région, on a encore trouvé 14 cas de lèpre, dont 4 avec de graves mutilations. Jusqu’à un passé récent, il y avait deux stéréotypes pour les lépreux. L’un venait du film Ben Hur, où on les voit regroupés dans l’obscurité d’une grotte, avec les gens qui leur font descendre des vivres sans s’approcher d’eux. L’autre est le lépreux qui marche avec une canne à laquelle est fixée une clochette pour avertir qu’il s’approche et inviter à s’éloigner. Aujourd’hui, ces deux images peuvent être réunies en une seule : des lépreux non plus liés à la cloche qui éloigne mais à la joie et au bonheur qui rassemblent. Nos malades, aujourd’hui, sont au centre de la communauté, non plus à la périphérie.

[1] A Kolowaré vivent une douzaine de groupes. Chacun a sa propre identité et veut préserver ses coutumes et traditions. Ils sont fiers de montrer leur identité lors de ces célébrations.

[2] Association togolaise pour les malades de la lèpre.

Publié le 7 avril 2014 par Silvano Galli