Liberté. Egalité. Salaire de vie.

Un livre
1000 euro für jeden [1] vient de paraître avec ce sous-titre étonnant : Liberté. Egalité. Salaire de vie. Deux auteurs l’ont signé : G. Werner et A. Goehler. Le premier, co-directeur de la chaîne de magasin DM, avec 30.000 salariés, s’indigne, depuis des années, d’une fiscalité injuste et souvent inefficace, vu les dépenses inadéquates, voire aberrantes. D’où son initiative d’instituer un « revenu de base pour chacun, un "salaire de vie ». A. Goehler est sénatrice de Berlin, ex-directrice de l’École supérieure de Hambourg et toujours présidente de plusieurs organismes sociaux ou culturels.
Après maints débats publics sur le revenu de base inconditionnel, les deux auteurs, très engagés, ont décidé de publier le présent ouvrage qui, après un bref historique, étudie toutes les dimensions sociétales de l’idée d’un revenu minimum vital, et présente ensuite en détail les réalités vécues là où ce revenu a d’ores et déjà passé dans la vie quotidienne, Inde, Brésil, Zambie et Namibie, ainsi que la faisabilité dans un pays européen.
Cependant, le livre ne se veut ni panacée ni promesse, mais proposition d’une idée et de tout le potentiel qu’elle porte. Un aperçu de l’évolution historique de l’idée nous emmène depuis Sparte jusqu’à nos jours en passant par les principaux penseurs et utopistes dont Th. More (1548, Utopia), Ch. Montesquieu (1748), Ch. Fourier (1836), J. Stuart Mill (même époque) et enfin J. Rifkin et M. Friedman. La position de Montesquieu est citée en bonne place : l’État doit à tout citoyen le minimum vital, nourriture, vêtement, logement, éducation et soins de santé.

Réalités
L’analyse du rôle précurseur à partir de 1983 de la Grameen Bank (microcrédit) montre bien l’évolution d’une « culture de la méfiance » vers une « culture de la confiance ». Le taux de remboursement des prêts atteint 98 %... « plus élevé qu’en toute autre banque ». Résultats : « soulagement de la pauvreté, plus d’initiative personnelle, davantage d’activité professionnelle et de sens de la solidarité. »
Cet exemple motiva une société de Zambie, GTZ, à démarrer en 2005 un projet d’aide sociale par versement direct de l’argent aux intéressés pour « leur conférer du pouvoir [2] (...). Le système de cette aide fut un tel succès que le dernier gouvernement l’étendit à tout le territoire. »

Au Brésil
L’un des plus vastes programme de social-cash-transfer [3] fut lancé au Brésil par Luis Ignacio Lula da Silva, aide appelée boisa familia, et accordée à toute personne ayant au moins un enfant à charge et ne dépassant pas cinquante euros de revenu mensuel. Depuis 2003, ce sont 12,8 millions de familles qui sont secourues, à condition d’accepter certaines obligations : examens médicaux, vaccinations, scolarisation et alphabétisation pour les adultes illettrés. Le Brésil compte 182 millions d’habitants. Le total des aides se monte à 0,3 % du PIB ! Si besoin est, cette aide peut être allouée à vie. Pour l’État donc, les dépenses sont minimes, mais les résultats sur le terrain sont considérables.
La pauvreté absolue a reculé, passant de 34 % en 2002 à 23 % en 2005. Plus d’un million d’emplois se sont créés par an, dont les deux tiers avec un statut reconnu, et les autres, informels. Cet impact très important sur l’économie locale entraîne notamment l’augmentation générale des salaires. Personne n’est plus sous pression pour devoir accepter, par nécessité vitale, un salaire indigne ou un travail au noir. Et ce revenu de base favorise notablement la mobilité des travailleurs, par exemple pour prendre le bus et travailler sur les fermes éloignées. Le système boisa familia est cependant encore loin d’avoir pris toute l’extension d’un revenu inconditionnel, qui faciliterait le mode d’attribution de l’aide, diminuerait les frais de fonctionnement et supprimerait les lourdeurs bureaucratiques.

Projet-pilote en Namibie
La Namibie compte deux millions d’habitants pour une superficie de plus de deux fois celle de la France. Ce pays immensément riche en matières premières connaît pourtant la pauvreté la plus extrême et les inégalités sociales les plus criantes : 90% des familles n’ont aucun revenu régulier. Depuis 1989, le pays est sous l’autorité de la SWAPO [4], qui tente de lutter contre cette pauvreté et a donc créé une commission ad hoc. Celle-ci a rendu son rapport, stipulant que « le moyen de loin le meilleur de lutte contre la pauvreté et pour l’équité serait d’allouer un revenu de base universel ». Ce rapport resta lettre morte.
Un homme pourtant a su en saisir l’opportunité : le pasteur de l’Église évangélique-luthérienne Zephania Kameeta, un ami de l’archevêque Desmond Tutu, « et tout aussi fort par son assurance, son charisme et sa détermination ». Théologien de la Libération, il avait siégé dix ans au Parlement en tant que vice-président, avait ensuite repris le ministère paroissial et, devenu évêque de son Église, en 2002, créé une « coalition sociale » en vue d’instaurer le Basic Income Grant [5].
Cette coalition, composée du Conseil Interconfessionnel des Églises, des syndicats et d’une fédération d’ONG, est soutenue également par la Mission Évangélique Unie d’Allemagne. Le choix de l’endroit pour le projet-pilote s’arrêta sur l’agglomération d’Otjivero-Omitara, qui satisfait aux critères politiques de multi-ethnicité des Homelands. Localité très isolée, elle se caractérise par le taux de chômage, d’enfants sous-alimentés, la fréquence du sida et le nombre de familles mono-parentales.
En été 2007, les responsables réunirent la population sous l’arbre à palabres. « Nous nous disions », dit un porte-parole, « que si le BIG peut apporter du changement ici, ce sera possible partout ailleurs. Car nulle part ailleurs, on ne trouvera une situation pire qu’ici. » L’évêque Kameeta explique, motive, harangue, laisse parler son cœur… Mais le doute persiste. « C’est un conte de féesé », disait-on, car on avait connu trop de mensonges et de déceptions dans le passé.
Le projet fonctionna un peu comme la boisa familia au Brésil. Mais ici, la population se choisit un comité d’élus représentant tous les âges et toutes les ethnies : dix-huit personnes, plus le chef. Tout le déroulement fut suivi par des experts. Les résultats se basent également sur des statistiques médicales et des rapports de police.

Résultats
En février 2010, Adrienne Goehler et le photographe Peter Damann viennent sur place et constatent les effets du projet BIG.
« Il n’y a plus aucun cas d’enfant sous-alimenté. Auparavant, il fallait en hospitaliser trois à quatre par mois. L’état général de santé s’est amélioré énormément.
90% des enfants sont scolarisés et 90% des parents paient l’écolage.
Auparavant, 76% des ménages se situaient en-dessous du seuil de pauvreté. Ils ne sont plus que 36%.
Les initiatives de coopération se multiplient : achat collectif de chèvres, six femmes ouvrent un atelier de couture, d’autres un atelier de cuisine, d’autres achètent ensemble des poules.
Les femmes deviennent beaucoup moins dépendantes des hommes, économiquement et sexuellement.
Le nombre de vols a diminué. Aucune augmentation de l’alcoolisme. »

Et aussi, les gens se font plus confiance entre eux. L’économie locale connaît une forte activité. Les maisons, les jardins et le village, tout est dans un bel état de propreté. Les faits parlent d’eux-mêmes. Tirez-en les conclusions !

[1] Ed. Econ 2010. Non traduit

[2] Empowerment.

[3] Aide sociale donnée en espèces.

[4] SWAPO : South-West Africa People’s Organisation.

[5] BIG : octroi d’un revenu de base.

Publié le 25 juin 2012 par Fernand Kochert