Ma première rencontre avec Albert Schweitzer

Un aumônier militaire protestant, avec lequel j’étais quelques semaines en captivité soviétique, m’a parlé pour la première fois d’Albert Schweitzer. Un an après, en octobre 1946, j’ai écrit à celui qui, à l’époque, était pour moi un illustre inconnu. Notre correspondance a duré une dizaine d’années. Pas souvent. Deux fois par an au maximum.

Un grand homme usé par le travail

Fête de l’Ascension, 27 mai 1954. Je me lève tôt et après avoir dit la messe, je me rends au wharf [1] de Lomé, où j’arrive à 6h. Il y a quelques jours, je recevais une lettre de la part du Dr Schweitzer, de Lambaréné, conçue en ces termes : « Cher Père, le Foucault par lequel je rentre en France fera escale à Lomé le 27 mai. Si vous pouvez venir me voir au bateau, vous me feriez plaisir… De cœur, votre dévoué A. S. ».

JPEG - 99.5 ko
Le wharf du port de Lomé.
Photo sma strasbourg

Quelques minutes après 6h, le traditionnel « panier » me dépose dans une petite barque et lentement nous voguons vers le Foucault, où quelques rares passagers en robe de chambre se promènent sur le pont. Sur le bateau m’attend la dévouée et fidèle secrétaire du docteur, Mlle Mathilde Kottmann, originaire de Saverne, tout habillée de blanc. Elle m’accueille très aimablement. La saluant et lui parlant en français, elle me dit : « Rede m’r am liebschte elsässisch [2] », ce qui me met immédiatement à l’aise. Elle m’entraîne après elle dans les couloirs des 1ères et m’annonce au Docteur. Celui-ci, se couchant d’ordinaire très tard, est encore au lit et c’est ainsi que j’ai l’occasion de m’entretenir une vingtaine de minutes avec Mlle Kottmann, qui me raconte un peu de Lambaréné et de son illustre patron à qui – je m’en souviens – a été attribué le Prix Nobel de la Paix pour 1952. Ce voyage en bateau est une première étape avant de se rendre à Oslo, où il recevra le prix au mois de novembre.

Alors que je me tenais debout, les mains appuyées sur la rampe du bateau, voilà que soudain m’accoste le Dr Schweitzer. Je m’incline légèrement devant lui et aussitôt il se met à me raconter et à me poser quelques questions, évidemment le tout en alsacien. Au premier abord, je suis frappé par son extrême simplicité. Lui, le grand homme que le monde entier estime et vénère, lui ce « génie universel » qui a atteint l’apogée de la gloire, il est habillé sans façon, comme un bon vieux grand-père de chez nous. Avec ses souliers aplatis, ses chaussettes brunes, sa chemise blanche à laquelle est suspendu un petit papillon noir et son costume beige, démesurément trop grand, il m’apparaît comme un bon paysan, un paysan alsacien au soir de sa vie, miné par un travail écrasant, les épaules enfoncées, le visage livide, avec cependant deux grands yeux, deux yeux extrêmement perçants, encore très vifs et tout brûlants de cet amour qu’il n’a cessé de pratiquer tout au long de sa vie. Il semble accablé de fatigue, ce que trahit visiblement sa grande charpente osseuse. Schweitzer est squelettique. Il a besoin de repos. Il m’apparaît exténué, épuisé. Au cours de notre conversation, il me confie d’ailleurs que ce dernier séjour (environ 18 mois) a été très pénible et fatigant. Il s’est occupé à construire un village pour 250 lépreux, et c’est lui et les lépreux les plus valides qui ont édifié les bâtiments : des baraques avec fondations en dur, aux cloisons de bois et au toit recouvert de tôle. Travail difficile, car il fallait sans cesse pousser les indigènes, vite découragés. « C’était là, du reste, mon temps le plus rude en Afrique », me confia le Docteur.

JPEG - 104.3 ko
Le Dr Albert Schweitzer et le P. Félix Lutz.
Photo Félix Lutz

Petit déjeuner avec le Dr Schweitzer

Lorsque la cloche du bateau sonna pour le petit déjeuner, le Docteur m’entraîna dans la salle à manger. Je dus ainsi, pour mon plus grand plaisir et bonheur, prendre le café avec lui et sa suite : Mlle Kottmann, deux infirmières hollandaises de son hôpital et un pasteur protestant. Schweitzer me pria de m’approcher tout près de lui pour pouvoir continuer notre cordiale causerie. Alors que les garçons nous versaient du bon café au lait, il me posa diverses questions sur le Togo, notamment son économie, le standard de vie de ses habitants, les produits et richesses du pays. « Tu sais – il me tutoya dès lors – je connais Lomé pour y avoir passé deux jours. C’était en 1924, mais les deux soirs je retournai me coucher à bord. Depuis, que de choses ont dû changer ! Dis-moi si les paysans savent fumer la terre. »

Je ne séjournais pas même depuis deux ans au pays et je n’étais pas trop au courant des méthodes d’agriculture. « A ma connaissance, répondis-je, ils pratiquent la jachère et laissent reposer temporairement la terre pour la re-cultiver un ou deux ans plus tard. » « Vois-tu, me fit-il, c’est un signe que la population togolaise n’a pas encore dépassé le stade du primitif. A un journaliste qui m’interviewait une fois sur la civilisation de l’humanité et ses débuts, je répartis que le début de toute civilisation, c’était le fumier. Un second critère : les w.-c. » Et le Docteur de m’expliquer, à l’aide de documents historiques et en me citant Cyrus, roi des Perses, et quelques philosophes de l’Antiquité, que tout peuple primitif s’élève à un stade plus élevé et meilleur par l’agriculture et dans la mesure où il connaît ses secrets, dont le plus élémentaire semble être de savoir fumer et engraisser les terres. Il ajouta qu’un grand journal parisien avait reproduit ses déclarations en première page, ce dont il ne paraissait pas peu fier.

JPEG - 39.6 ko

Mais revenons au déjeuner. Plusieurs fois le docteur me dit de bien manger, car j’aurais encore besoin de grossir [3]. Avec une sollicitude toute maternelle, Mlle Kottmann s’empressa de s’acquitter des désirs de son patron, en me servant elle-même croissants, petits pains, beurre frais et confiture. Je mangeais encore longtemps alors que tout le monde avait déjà terminé. Mon bon appétit amusait visiblement le Docteur. *

Le déjeuner terminé, il me pria de le suivre dans sa cabine, ce que je fis très volontiers. Il me dit aussitôt, toujours en alsacien, de m’asseoir. Une seule chaise étant disponible, je fus obligé de m’asseoir sur son lit, cela sur son ordre formel. Lui-même se servit d’une chaise et se mit à sa table de travail portative : quatre tiges de fer, et par dessus les minces planches d’une vulgaire caisse, placée elle-même devant la petite table de la cabine sur laquelle gisaient des manuscrits, plusieurs paquets de lettres et des photos. Il prit son long porte-plume vert, qu’il avait depuis des dizaines d’années, le plongea dans un vieil encrier genre 1900 et me dédicaça son discours de réception à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, au siège laissé vacant par le décès du Maréchal Pétain. Il me montra également ses photos et m’en dédicaça une où il est représenté soignant un petit Noir. Il y écrivit : « Au Rév. Père Félix Lutz avec mes bonnes pensées. Albert Schweitzer, 27.05.1954. Lomé. »

JPEG - 31.8 ko

Sport, politique et religion

Il reprit la conversation et m’entretint de philosophie et de théologie. En parlant, il ferma plusieurs fois les yeux ; les bras croisés, il semblait inattentif à la vie. J’avais alors l’impression que la secousse morale que constituait pour lui le sentiment d’être parvenu à la fin de son existence chassait de sa conscience toutes les pensées habituelles, y faisant le vide, et qu’à la faveur de ce vide, des réalités éternelles sur Dieu et l’immortalité remplissaient tout son cœur et son intelligence. Avec quelle foi et quel enthousiasme n’évoquait-il pas l’apôtre Paul ! Par deux fois il me répéta ce beau texte, en haut allemand et en latin : « Maneant in vobis fides, spes et caritas ; tria hae, major autem est caritas. » Il répéta lentement, mot par mot, ces derniers termes : « die Liebe aber ist die grösste [4] . » Et, fixant par le petit hublot de sa cabine l’immense mer dont les flots frappaient doucement la coque du navire, il ajouta, en français : « C’est formidable, cela, mon Père… Ah ! Si les hommes comprenaient ces paroles ! Et s’ils savaient admirer et contempler la nature ! Combien je l’aime, et combien je l’aimais déjà dans ma jeunesse ! De nos jours, les jeunes passent à côté de la nature, ils l’oublient pour ne plus penser qu’au sport. » Le docteur sourit ensuite, me prit par le bras et me demanda si je savais qu’un philosophe de l’Antiquité avait déjà parlé contre le sport comme étant en grande partie un facteur destructeur des valeurs spirituelles ? Il m’avoua avoir oublié son nom, concluant tristement que Satan, qui ne savait plus comment détourner les hommes de Dieu pour les inciter au mal, inventa le sport avec ses stades et ses compétitions, lesquels chaque dimanche – « dimanche veut dire jour du Seigneur » - exaltent les muscles et les forces physiques et n’offrent plus aux individus et aux foules le temps de penser à leur âme et à leur Créateur [5].

JPEG - 40 ko

Du sport, le docteur vint à me parler politique. « Je n’ai pas encore compris comment les Allemands ont pu se lancer dans cette terrible guerre de 1939… Que d’événements catastrophiques ils ont apportés au monde ! » Sur l’avenir de l’Afrique, il n’était pas trop optimiste, prétendant que ses habitants avaient encore beaucoup à apprendre et qu’ils n’étaient pas encore mûrs pour l’indépendance. A l’appui de sa thèse, il me cita les Iraniens, avec le vieux Mossadegh, « d’r blöd Simpel ! [6] Si jamais l’Afrique est indépendante, je crains que des dictateurs se lèvent ça et là… » Je demandai à Schweitzer s’il voyait une issue au conflit actuel de guerre froide entre le bloc américano-occidental et le bloc asiatico-soviétique. Il me répondit par l’affirmative. « Cela durera cependant encore un certain temps, car nous sommes encore trop égoïstes, les autres comme nous-mêmes [7]. »

Je me permis de poser encore quelques questions au Docteur, entre autres celle d’un rapprochement entre catholiques et protestants et la manière dont il le concevait. Sa réponse : « Cela, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint. Le jour où les catholiques mettront sincèrement en pratique les enseignements du Seigneur et pratiqueront entre eux et vis-à-vis des autres la charité, et le jour où les protestants et les différentes communautés protestantes (il y en a beaucoup) feront de même de leur côté, ce jour-là se manifestera l’Esprit, et le rapprochement souhaitable et tant souhaité sera rendu possible. »

Schweitzer m’avoua qu’en matière doctrinale, il s’écartait sur l’un ou l’autre point de certaines conceptions chrétiennes. « Mais cela remonte déjà au début du siècle, quand j’étais vicaire et pasteur à Strasbourg. Vois-tu, l’idée de la fraternité des hommes ne devint pas populaire dans l’Antiquité. Mais le fait que la philosophie l’ait proclamée comme un concept dicté par la raison est d’une grande importance pour son avenir… Je suis par quelques côtés un rationaliste et on me prend pour un hérétique. Mais, mon Père, tout le monde cependant m’estime, parce que j’essaie et que durant toute ma vie j’ai essayé de pratiquer la charité enseignée par Jésus et St Paul. »

Un homme bienfaisant

Parmi les questions encore posées figurait celle-ci : « Retournerez-vous encore une fois à Lambaréné ? » la réponse fut nette. Le grand Docteur s’exclama en riant : « Absolument ! Je mourrai un jour à Lambaréné. Si tu veux assister à mon enterrement, il faudra venir à Lambaréné. »

Schweitzer me conduisit ensuite au salon principal du bateau, s’assit au piano à queue et joua pour moi Jésus, que ma joie demeure, de J.-S. Bach. Doigts agiles du maestro… Comme je suis en admiration ! Il se lève et me demande : « Tu aimes la musique ? » « Oui, Docteur, je suis organiste au collège où j’enseigne… Mais quand je vous vois jouer !... » « Non, me réplique-t-il. Je ne joue pas. Mais chaque fois que je joue du piano ou de l’orgue, j’étudie. Il faut toujours étudier. Tu sais, j’ai bien connu Cosima [8], la femme de Richard Wagner. Elle m’a une fois raconté comment son mari, dans son enfance ou son adolescence, a rendu visite à Beethoven. Il en est resté marqué toute sa vie. »

Comme moi-même… Je suis marqué dans tout mon être par la rencontre, durant plus de deux heures, d’Albert Schweitzer, « une des figures les plus bienfaisantes de notre temps pauvre en bienfaits. Un des hommes les plus aptes à donner force et courage aux enfants de notre Europe appauvrie par les épreuves [9]. »

A 9h, le pasteur protestant de Lomé étant monté à bord avec 5 Européens, je pris congé du Docteur, heureux d’avoir abordé un si grand cœur, une si belle âme. Mlle Kottmann conversa encore longuement avec moi et m’amena sur le pont pour me faire admirer les trois petits chimpanzés de 2 ans et 2 ans ½ que son patron allait offrir au zoo de Vincennes.

JPEG - 99 ko
La « corbeille ».
Carte postale du début du XXe s.

Vers 10h, la « corbeille » nous déposa dans la barque qui, peu après, remorquée par un canot à moteur, nous ramena sur la terre ferme. J’ajoute qu’auparavant, le Docteur se mêla avec son groupe loméen à Mlle Kottmann et moi, parlant tantôt avec les uns, tantôt avec les autres. Il se laissa également photographier plusieurs fois. Malheureusement, notre photographe était trop énervé, en sorte que la pellicule, maladroitement manipulée, a produit des négatifs inutilisables.

[1] Wharf : appontement perpendiculaire à la rive, auquel les navires peuvent accoster des deux côtés.

[2] « De préférence, parlons alsacien. » NdR

[3] Je pesais alors 62k pour 1m 70.

[4] En latin : Que demeurent en vous la foi, l’espérance et l’amour ; des trois, cependant, l’amour est le plus fort. En allemand : L’amour est le plus fort.

[5] N’y a-t-il pas beaucoup de vrai ces paroles du grand Docteur ? A regarder autour de nous et dans notre monde désaxé et malade, elles se passent de tout commentaire… Encore que les remarques schweitzeriennes me semblent exagérées.

[6] « L’imbécile ! » Mossadegh était un homme politique iranien né à Téhéran en 1881. Nationaliste à 100%, il s’opposa au shah. Il fut renversé par un général iranien et emprisonné de 1953 à 1956.

[7] Le pasteur protestant, avec qui je devais par la suite parler de ces questions-là, me dit que Schweitzer aurait des moments où il serait déprimé et découragé. Il envisageait parfois la possibilité monstrueuse d’un vaste conflit mondial, où la « matière », en guerre contre l’« esprit », risquait d’anéantir la pauvre humanité.

[8] Fille de Franz Liszt et de la Comtesse Marie d’Agoult, Cosima fut la 2e femme de Richard Wagner.

[9] Citation de Daniel Halévy.

Publié le 5 février 2013 par Félix Lutz