Melchior de Marion Brésillac comme je l’ai entrevu

Enthousiaste, tu t’es engagé,
prêtre et petit prof dans un petit séminaire,
et tu as tout laissé pour monter
plus haut,
non pas pour frimer,
mais pour grimper
et t’engager plus haut et plus loin
et plus dur… et plus pur.

Le père s’est senti atteint dans sa dignité
et tu as su le convaincre magistralement,
pendant que ta mère pleurait.
Tu leur étais attaché et tu les as quittés,
et tu ne savais pas couper…
Il faut dire que le lien familial te tenait
et tu n’as jamais su le faire taire,
cet écho familial.

Arrivé là-bas,
trop doué, tu as vu de suite les failles
de la fratrie des missionnaires sur place,
trop serrés dans leurs rangs
et incapables, non pas de faire front
mais de faire face et de parler en frères
avec ces autres gens qui étaient du pays.

Destiné à l’enseignement,
en fils d’ingénieur tu as construit
un nouveau collège – séminaire
avec un savoir-faire qui dure toujours.
Tu fus un pédagogue visionnaire,
sachant adapter ton enseignement
au nouveau terrain.
Mais une fois engagé dans les affaires du vicariat,
tout devint moins clair et moins évident.
Tu fus bousculé de tous cotés,
trop généreux pour t’opposer
et trop confiant pour t’arrêter.

A te voir ainsi balloté,
tu avais quelque chose
du héros romantique,
l’incompris aux grandes idées
venu trop tôt
dans un monde trop vieux.

Les choses se sont précipitées
et finalement tu t’es trouvé dans la trappe
de l’épiscopat,
entouré de loups plus qu’affamés.

Et je pense que c’est là
que ton calvaire a commencé,
dans l’incompréhension et l’opposition.

Et tu as quitté.

Et te voici fondateur embarqué
et emporté dans la tourmente africaine
avec tes compagnons.
Après ton chemin de croix en Inde,
ce fut l’heure du calvaire en Afrique.

Et te voici aujourd’hui
embarqué en ta canonisation.
On cherche l’héroïsme de ta vie
alors que cela saute aux yeux.

Oui ! Aux yeux de Dieu,
nous sommes tous vulnérables et vénérables.
Consacrés dans l’Esprit,
nous nous cognons aux barres
de notre fragilité.
Melchior Marion, mon grand frère,
je ne sais si dans ton esprit,
humble et simple
tu t’es vu canonisé
mais on ne demande pas
à ceux qu’on a sélectionnés.

Ils sont trop loin et trop haut.
Alors, à toi qui avait Dieu
au bout de ta plume
pour un dialogue toujours ouvert et intime,
on demande un signe.

Mais soyons réalistes.
Ce signe, tu l’as déjà laissé,
à Freetown, uni à tous tes compagnons
au milieu des tombes
ouvertes sur l’éternité.

Sunt martyres, a dit le pape,
et c’est là, à Freetown, au milieu des tombes
qu’il faudrait vous canoniser tous,
parce que vous êtes les martyrs
brûlés et bouffés par la fièvre noire ou jaune,
peu importe la couleur sur cette terre africaine.

Elle, la fièvre, vous a emportés dans l’ardeur
de votre dévouement missionnaire,
fauchés comme le Nazaréen à 30 ans,
dans la jeunesse de votre vie
en avance donnée.

Que voulons-nous de plus
comme signe pour nos yeux aveuglés
et notre cœur aride ?

Sunt Martyres !

Écrit au Zinswald le 25 juin 2015, lors de la retraite animée par Pierre Roustan sma.

Publié le 5 février 2016 par Jean-Pierre Frey