Monastères et mission en Alsace

Rencontre entre un moine et un missionnaire à Niederbronn-les-Bains [1].

Jean-Pierre Frey : Père René, vous venez de publier sept volumes sur les Monastères d’Alsace aux Éditions du Signe à Strasbourg. Pourquoi ?

René Bornert : Alsacien et bénédictin, je m’intéressais à la tradition monastique, Bénédictins, mais aussi Cisterciens et Chartreux, en Alsace [2]. Doué pour la recherche historique, c’est-à-dire pour ressusciter et pour revisiter le passé, il me semblait nécessaire, et je m’en sentais capable, d’essayer un constat objectif. Trop souvent le monachisme, en Alsace comme ailleurs, est victime d’un double jugement a priori. Un regard trop optimiste et hagiographique voit dans les monastères la réponse aux problèmes pastoraux et missionnaires d’aujourd’hui. Ah ! Si nous étions encore aux temps de la chrétienté des monastères et des cathédrales ! À l’opposé, un certain ressentiment anti-monastique, surtout depuis les conclusions du chanoine Fernand Boulard en 1947 sur la déchristianisation des campagnes à la suite des trop grandes richesses des monastères, voit dans la « forteresse » des monastères un handicap à la mission et à la pastorale.

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Otfrid de Wissembourg (vers 800-871), traducteur des Évangiles en dialecte francique. Bas-relief à Wissembourg
Photo rené Bornert

Jean-Pierre Frey : À quelle conclusion êtes-vous arrivé ?

René Bornert : Il faut distinguer quatre grandes périodes.
Au Haut Moyen Âge et durant la première moitié du Moyen Âge, les monastères – d’abord les moines irlandais, qui étaient itinérants, puis les Bénédictins sédentarisés dans la stabilité locale selon la Règle de saint Benoît par saint Pirmin et ses successeurs pour répondre à la volonté des souverains carolingiens – ont parfaitement su « inculturer » la foi chrétienne dans la société qu’ils convertissaient au christianisme et « acculturer » à son expression certains éléments de cette société préchrétienne. Par exemple, l’art celtique a survécu dans l’architecture et l’enluminure monastiques. L’attitude des premiers moines pouvait varier entre l’iconoclasme et la récupération. Les premiers Irlandais missionnaires de Marmoutier ont cassé les statues de Vénus, dont on a retrouvé des morceaux. Les bénédictins d’Ebersmunster ont conservé une statue de Diane, que les paysans révoltés ont brisée en 1525 !

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Saint Pirmin, abbé-évêque missionnaire (+ vers 753), fondateur de Murbach (vers 728). Statue à Murbach
Photo René Bornert

Au XIIe siècle est intervenue une distanciation progressive entre les monastères et la société ambiante. L’arrivée des Cisterciens n’a pas pu enrayer cette évolution. Les villes se sont émancipées. Ensuite, les campagnes ont revendiqué plus d’indépendance envers les monastères qui détenaient la plus grande partie des terres. L’Ancien Régime français a essayé d’aménager, mais n’a pas supprimé l’organisation féodale de la société. Au regard de la population, surtout paysanne, les monastères se situaient du côté du pouvoir et de la richesse. La Révolution française a porté un coup d’arrêt fatal à cet équilibre fragile. En supprimant la féodalité et ses privilèges, elle a coupé aux monastères les branches qui les soutenaient.
Le XIXe siècle a connu « les restaurations » [3]. La grande abbaye avec de riches terres restait le modèle de tout monastère. L’abbaye trappistine d’Oelenberg répondait encore à ce schéma. Les Bénédictins ne sont pas arrivés à se rétablir sur ce modèle, malgré des essais au début du XXe siècle.
Depuis le deuxième concile du Vatican, des Fraternités modernes – Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre à Marienthal, Frères et Sœurs de Jérusalem à Strasbourg – mènent une vie monastique dans des demeures plus simples, avec une ouverture plus grande sur la société sécularisée actuelle, prennent en charge une animation pastorale plus directe ou travaillent à mi-temps.

Jean-Pierre Frey : Mais au fond, à quoi servent les monastères et la vie monastique ?

René Bornert : Les monastères veulent être, selon l’expression de saint Benoît, des « écoles de service du Seigneur ». Leur prière contemplative irrigue de façon secrète, mais efficace, l’action des pasteurs et des missionnaires. Le concile Vatican II, les papes d’avant et d’après le concile, n’ont cessé de l’affirmer et de le rappeler.

Propos recueillis par Jean-Pierre FREY

[1] Le Père René Bornert est moine bénédictin de l’abbaye de Clervaux, au Luxembourg ; le Père Jean-Pierre Frey est vice-supérieur du District de Strasbourg des Missions Africaines.

[2] L’ordre bénédictin fut fondé en 529 par St Benoît au Mont Cassin. Sa réforme par l’abbaye de Cluny, vers 910, donna plusieurs branches, dont les Chartreux et les Cisterciens. Les premiers appartiennent à l’ordre de St Bruno, qui le fonda en 1084 à la Grande-Chartreuse, les seconds à celui fondé par Robert de Molesmes en 1098 à l’abbaye de Citeaux.

[3] Détruit par la Révolution, l’ordre bénédictin fut restauré en France en 1837 par Dom Guéranger avec l’abbaye de Solesmes. Voir, dans notre numéro de septembre 2010, l’article Un millénaire bien rempli que nous avons publié sur cette abbaye.

Publié le 29 mars 2011 par René Bornert