N’était-il pas un étranger ?

Je vous propose quelques considérations personnelles sur Noël… C’est l’heure des jouets et je ne voudrais rien casser ! Ce n’est pas le moment, je le sais… Pardonnez-moi d’avance si, cette année, je suis plutôt un rude Père fouettard… Mais Jésus n’était-il pas un étranger ?

Cette question, comme toute question, comporte un risque, celui d’une autre vérité. Tout à coup, on découvre un sens différent à ces passages de Noël, si souvent entendus… Et si Matthieu et Luc avaient fait un étranger de cet enfant de Marie… de Dieu et de Joseph ? Jean l’évangéliste, dès le prologue, affirme qu’il est venu chez les siens et qu’ils ne l’ont pas « reconnu [1] ». Ne pas être reconnu, c’est être un étranger, non ? Alors lisons les évangiles d’un peu plus prêt… Que voyons-nous ?

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Crèche de Betschdorf.
Photo Jean-Pierre Frey

Pour Luc, Joseph et sa famille étaient des étrangers à Bethléem, non reçus et non reconnus, et ne sachant où aller. Joseph était ignoré dans le pays même de son ancêtre David et personne n’attendait l’envoyé de Dieu. Pourtant, un prophète, quelque part, les avait prévenus : Et toi Bethléem… [2]

Jésus est donc venu en étranger, et il est né parmi d’autres étrangers, ces bergers marginaux et suspects des hauteurs de Bethléem. Ils furent réveillés en pleine nuit par le chant du ciel - un spectacle déjà moderne – qui leur dit d’aller voir le Messie. Dieu aussi sait prendre les bons moyens de communication.

Matthieu, lui, a fait carrément annoncer Jésus par une étoile surgie parmi des païens, ces scrutateurs du ciel appelés « mages ». Ils sont venus par différents chemins et se sont rencontrés à Jérusalem, une Jérusalem visiblement peu préoccupée de la naissance éventuelle d’un Sauveur. Personne ne se souvenait de la phrase des Ecritures qu’ils ont dénichée à la hâte… Et toi Bethléem…
Une fois à Bethléem – enfin ! - les rois mages ont été remplis de joie [3] et se sont agenouillés pour vénérer cet étrange enfant. Ils ont alors inauguré le geste si particulier de Noël : ils ont ouvert leur sacoche et ont « délivré » leurs cadeaux… Depuis, à toutes les fêtes de Noël, des milliers de mains font le même geste. Puis ils sont repartis, chacun par son chemin, et on les a perdus sur la route brumeuse de l’histoire.

Mais le Dieu du ciel, ce maître de l’histoire, n’a-t-il pas fait exprès tous ces récits pour nous donner une leçon ? Comme le dit la lettre aux Hébreux : Dieu a parlé de mille façons et de diverses manières depuis des dizaines de siècles par les prophètes. Ces « bouches de Dieu » donnent régulièrement sens à l’histoire souvent politiquement absurde des hommes. Ils leur reprochent ceci : « Vous ne savez toujours pas lire les signes des temps ni les promesses de Dieu, et vous errez dans le bling-bling de vos vies superficielles que vous menez d’ailleurs avec beaucoup de sérieux. » L’homme moderne ne sait plus écouter, il est trop pressé pour cela…

Et ainsi chaque année, le temps d’une nuit étoilée, on relit et on revit la même histoire de Noël… On lui donne chaque fois un sens nouveau, qui est à la fois un lien avec le passé historique et l’annonce d’un avenir radieux. Pendant deux mois, nous aurons préparé et annoncé cette fête de Noël dans nos rues et nos maisons illuminées. Mais annoncé qui ? Le père Noël ? Sans doute, sauf si la mamie et le papy ont soigneusement et pédagogiquement veillé au grain. Tout en installant la crèche, ils auront expliqué où est né, il y a longtemps, cet enfant de Bethléem à qui on a donné le nom de Jésus, le Sauveur et le Fils de Dieu… Seuls les mamies et les papys savent encore cela…
Il faut dire que les hommes d’aujourd’hui préfèrent se faire « avoir » par leurs banquiers plutôt que par le Père des cieux ! Laïcité républicaine oblige ! L’homme est ainsi fait depuis qu’il a pris la pomme au Paradis pour une délicieuse boîte de Pandore [4] pleine de promesses… Vous serez comme des dieux ! a soufflé le serpent à l’oreille d’Eve. C’est agréable à entendre mais cela ne résiste pas à la magie d’un faux rêve qui éclate lors d’un mauvais réveil. C’est le leurre d’un serpent ironique, et cela vous laisse nus [5] … Ah, les lendemains de fêtes ou de crise !

C’est Noël ! Et le voici ! Il est né, ce divin enfant, dans la crèche de nos cœurs – la crèche de nos vies. J’espère au moins qu’il y a un peu de paille quelque part pour lui… Sinon, quelle surprise !… Et peut-être même quelle honte !… Je n’étais pas prêt pour accueillir cet étranger… Trop de préoccupations au quotidien !

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Crèche de Betschdorf. Les Rois Mages.
Photo Jean-Pierre Frey

Ainsi, tous les ans, nous sommes invités, à l’instar des mages, à rentrer en nous-mêmes, à faire route avec nous-mêmes pour chercher cette étoile. Elle veut donner sens à cette célébration des cœurs, des familles et des hommes, pour que notre joie - et peut-être aussi notre foi - ne soit pas sans lendemain, précaire comme tout ce qui nous entoure… On ne brûle plus le sapin à l’âcre et douce odeur en dernier adieu à la fête - il est en plastique ! - mais on le remise… Ce serait dommage de remiser avec le sapin la naissance de cet enfant que nous avons accueilli et célébré, et de faire de lui, une fois encore, un étranger pour toute une année !

Joyeuse fête de Noël

[1] Traduction de la TOB – Bible œcuménique - d’autres traduisent par « reçu ».

[2] Le prophète Michée : Et toi, Bethléem Ephrata, trop petite pour compter parmi les clans de Juda, de toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël (Mi 5, 1).

[3] On appelle cela « la joie » messianique, si typique de Noël.

[4] La boîte de Pandore est une ancienne histoire sur le secret à garder enfermé dans une boîte qu’il ne faut jamais ouvrir. C’est malheureusement le contraire qui s’est produit, et depuis il y a malheur sur malheur…

[5] Adam et Eve vivaient l’esprit serein dans le jardin d’Eden : Tous deux étaient nus, l’homme et la femme, sans se faire mutuellement honte (Gn 2, 25). Tout change lorsqu’ils succombent à la tentation du serpent : Elle prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea. Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus (Gn 3, 7).

Publié le 1er mars 2012 par Jean-Pierre Frey