N’oubliez pas les morts fidèles !

La guerre de 1870 est aujourd’hui quelque peu oubliée. Notre mémoire doit néanmoins en conserver le souvenir alors que débutent les commémorations de la Première Guerre mondiale. L’ouverture à Gravelotte du Musée départemental de la Guerre de 1870 et de l’Annexion vient à point pour le raviver [1].

Une guerre de courte durée
Elle commence par la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne le 19 juillet 1870 et se termine par l’armistice du 26 janvier 1871. La cause essentielle découle des efforts de la Prusse pour unifier les États allemands [2] autour d’elle. En 1870, son ministre-président Bismarck incite un prince prussien à revendiquer le trône d’Espagne, ce que ne saurait accepter la France qui se retrouverait encerclée par des possessions germaniques comme au temps de Charles Quint. La diplomatie arrange d’abord les choses mais Bismarck publie la Dépêche d’Ems, qui donne une version outrageuse pour la France de l’entrevue de son ambassadeur avec le roi de Prusse. Un piège machiavélique dans lequel tombe Napoléon III, et tout le pays avec lui. C’est une France indignée et enflammée qui déclare unanimement la guerre à la Prusse. Le conflit sera tout du long entaché par l’incompétence des chefs de guerre français [3], rendue plus flagrante encore par l’héroïsme des troupes ; il ne pouvait que se terminer sur une défaite humiliante.

La guerre de 1870 ne dura que six mois mais elle eut de graves conséquences. Avant tout, elle causa la chute du Second Empire : acculé dans la citadelle de Sedan, Napoléon III capitule le 2 septembre. L’acharnement du Gouvernement de la Défense Nationale de Gambetta à poursuivre la guerre conduisit l’armée à la déroute et aboutit à l’humiliation ultime : l’armistice ratifiait la naissance de l’Empire allemand et Guillaume Ier était sacré empereur dans la Galerie des Glaces de Versailles ! La France était condamnée à de lourds dommages de guerre et perdait l’Alsace et une partie de la Lorraine [4]. Tout cela favorisa la montée en France d’un fort sentiment revanchard qui embrasa les esprits en 1914. Cette guerre laissait pourtant le souvenir de combats effroyables : jamais on avait vu semblables horreurs. La Grande Guerre devait hélas montrer qu’on pouvait faire bien pire encore ! Car l’issue du conflit de 1870 contenait les germes de la Première Guerre mondiale et, par contrecoup, de la Seconde.

Le Musée de la Guerre de 1870
Les événements décisifs se déroulèrent autour de Metz entre le 14 et le 18 août 1870. Après la déroute française de Mac Mahon à Wissembourg le 4 août et à Froeschwiller le 6, Napoléon III confia à Bazaine le commandement de l’armée. A Borny, près de Metz, et surtout à Gravelotte, elle aurait pu forcer l’ennemi à capituler car ces batailles meurtrières lui donnaient l’avantage. Mais Bazaine ne sut pas en profiter. Au contraire, il laissa les Allemands lui couper la route de Verdun qui lui eût permis de rejoindre les troupes de Mac Mahon à Chalons. Il préféra se replier à Metz avec toute son armée. La IIe armée prussienne vint encercler la ville. Le siège dura jusqu’à la reddition de Bazaine, le 27 octobre, qui livrait ainsi à l’ennemi une citadelle réputée imprenable.

Peu après la fin du conflit, en 1875, s’ouvre à Gravelotte le Kriegsmuseum. Les deux salles, chacune consacrée à l’un des belligérants, présentent des objets trouvés sur les champs de bataille [5]. Fermé en 1918, bombardé en 1944, ce petit musée s’installe dans un nouveau bâtiment en 1958 ; une salle suffit à présenter ce qui reste des collections. Il passe en 1998 sous la direction du Conseil Général de la Moselle. Dans le cadre des Sites Moselle Passion naît un projet qui associe l’Allemagne et la France et obtient du Ministère de la Culture l’appellation de Musée de France. Le nouveau musée sera, dans les deux pays, le seul consacré à la période de l’Annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand.

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Le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion à Gravelotte.
Photo Marc Heilig

L’architecture du bâtiment évoque la violence du conflit par une façade torturée composée de plaques de laiton patiné, le métal même dont les armes sont faites. Le sentiment dramatique qui saisit d’emblée le visiteur est cependant atténué par l’ouverture du hall sur une paisible campagne. Ainsi sont unies les souffrances de la guerre et l’espoir de la paix.

Le musée a ouvert ses portes en avril 2014 [6]. Il rassemble sur 900 m² les collections de l’ancien musée communal et de celui de Mars-la-Tour, enrichies encore par des acquisitions récentes et des prêts. Objets militaires, peintures et sculptures s’ordonnent selon un parcours chronologique et thématique illustré de nombreux panneaux explicatifs, de films et de reproductions de photos et de journaux d’époque. De quoi nourrir plusieurs visites... Le comité scientifique proposera en outre des expositions temporaires et des animations. Le public s’est immédiatement montré très intéressé par cette évocation d’un passé dont les réminiscences sont encore bien présentes.

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Casque de l’artillerie prussienne troué d’une balle.
Photo Marc Heilig

L’exposition montre les divers aspects de la guerre de 1870 et le visiteur peut aisément comprendre son origine, son déroulement et ses conséquences. Un accent particulier est mis sur les terribles batailles de Borny-Colombey le 14 août, de Mars-la-Tour-Vionville le 16, de St-Privat-Gravelotte le 18, ainsi qu’au blocus de la ville de Metz. D’autres thèmes, comme les correspondants de guerre, les francs-tireurs ou les soins apportés aux blessés, permettent d’approcher plus encore la réalité du conflit.

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Charge de la brigade Bredow à la bataille de Vionville. Tableau de Ch. Sell.
Photo Marc Heilig

Une large place est accordée à la peinture car, en Allemagne comme en France, de nombreux peintres ont représenté des scènes de la guerre. C’est un art qui privilégie l’héroïsme, le pathétique et le spectaculaire, notamment dans l’évocation des charges de cavalerie qui n’ont guère servi dans la stratégie des batailles qu’à semer la terreur et le carnage. On suscitait une émotion plus intense encore avec les panoramas circulaires qui plaçaient le visiteur au centre de l’action : le musée expose ainsi les pièces qui subsistent du Panorama de Rezonville.

L’annexion de l’Alsace-Lorraine
Une des clauses de l’armistice donnait l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Le Musée de Gravelotte entend jeter un regard objectif sur les 48 ans que dura l’Annexion. Il est vrai que ces territoires formèrent un glacis militaire entre les deux pays. Les habitants purent choisir leur nationalité jusqu’en 1872. Beaucoup, préférant rester français, durent quitter la région, un exil volontaire aggravé deux ans plus tard lorsque l’Allemagne rendit obligatoire le service militaire. Le pouvoir, tenant à intégrer les nouveaux territoires dans l’Empire, les soumit à une germanisation plus ou moins soutenue. On fit venir des Allemands d’ailleurs pour compenser les pertes de population, le protestantisme, religion de l’Empereur, fit un grand retour [7]... Tout cela était renforcé par une présence militaire considérable et par l’érection de monuments grandioses à la gloire des vainqueurs [8]. Le sentiment francophile subsista pourtant, et il fut parfois brutalement réprimé.

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Le Temple Protestant de Metz.
Photo Marc Heilig

Toutefois, avec le recul, on peut désormais parler des avantages que les régions annexées tirèrent de leur nouvelle situation. Elles connurent, avant tout, un développement économique sans précédent grâce au fort investissement des industriels allemands. Les habitants jouirent d’une meilleure protection sociale, encore en vigueur de nos jours. Les villes, en particulier Strasbourg, capitale du Reichsland Elsass-Lothringen, Metz, Thionville et Colmar, s’étendirent largement et bénéficièrent d’un urbanisme caractérisé par une architecture remarquable et des infrastructures modernes.

Monuments commémoratifs
Juste en face du musée, la Halle du Souvenir fut, jusqu’au retour à la France, le lieu de mémoire le plus important. De style néo-roman, cet édifice en forme de cloître fut inauguré par Guillaume II le 11 mai 1905. Dans le cimetière qui l’entoure reposent des soldats allemands et français.

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La Halle du Souvenir à Gravelotte.
Photo Marc Heilig

La campagne messine est parsemée de monuments commémoratifs, bien que beaucoup aient été détruits. Sur le ban de Coincy, par exemple, plusieurs ont été érigés à la mémoire des régiments d’infanterie westphaliens tombés lors de la bataille de Borny-Colombey. Celui du 1er régiment n° 13 rassemble dans un enclos entouré d’arbres des tombes autrefois dispersées.

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Coincy. Monument commémoratif du 1er régiment n° 13 rassemble
Photo Marc Heilig

Aux mausolées allemands répondent ceux qui, comme à Noisseville, font mémoire des soldats français. Il est émouvant de constater que tous ces monuments sont régulièrement entretenus, nous rappelant ainsi le document que l’on inséra dans la dernière pierre de la Halle du Souvenir : N’oubliez pas les morts fidèles ! Ils ont gardé leur fidélité jusque dans la mort !

[1] Je tiens à remercier ici Mme Dupuis-Rémond, attachée de presse du Conseil Général de la Moselle pour les Sites Moselle Passion, et ses collaborateurs. Le dossier qui nous a été remis lors de la visite de presse est extrêmement bien fait et m’a été fort utile pour la rédaction de cet article. Le lecteur intéressé trouvera la version complète de cet article sur archeographe.

[2] Dans une Europe dominée par l’Angleterre, la France, l’Autriche et la Russie, l’éveil des nationalismes tente de faire éclore de nouvelles entités politiques, comme la Grèce, l’Italie et, bien sûr, l’Allemagne.

[3] Bien que Bazaine ait servi de bouc émissaire, aucun des commandants militaires français ne se montra à la hauteur de ses fonctions.

[4] La Lorraine annexée correspond à la majeure partie du département de la Moselle. L’ouest, avec Longwy et Briey, fut laissé à la France et incorporé au département de la Meurthe, qui devint la Meurthe-et-Moselle et prit la forme étrange qu’on lui connaît.

[5] Parallèlement s’était ouvert un autre musée à Mars-la-Tour, en zone française.

[6] Musée départemental de la Guerre de 1870 et de l’Annexion
11, rue de Metz
57130 GRAVELOTTE.
Tél. : 03 87 33 69 40
courriel : contact.musee-guerre-70 cg57.fr

[7] En Lorraine, il avait presque disparu depuis la Révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV.

[8] Ces monuments de propagande furent détruits après 1918. Le musée en présente des fragments.

Publié le 26 août 2014 par Marc Heilig