Né à Castelnaudary, le 2 décembre 1813

Jésus venait d’une famille de Nazareth. Il a d’abord exercé son ministère en Galilée avant de monter à Jérusalem. Ses paraboles et ses paroles sont souvent inspirées par cette Galilée luxuriante, aux cultures diverses faites de vigne et de figuiers, de champs de blé, de troupeaux de moutons. Il était considéré comme le fils du charpentier. De Joseph il a beaucoup appris, il a appris la terre et le bois.
Comme Jésus, Melchior de Marion Brésillac, le fondateur de la Société des Missions Africaines, venait d’un terroir qui l’a beaucoup marqué. Il était très attaché à sa famille. Il est né à Castelnaudary le 2 décembre 1813, il y a 200 ans. L’abbé Jean Biau, originaire du même lieu, décédé le 2 mars 2011 à 96 ans s’est beaucoup intéressé à Mgr de Brésillac. Dans un très beau livre dont je m’inspire, le dernier ouvrage qu’il a publié, intitulé Le terroir natal dans une vie de missionnaire , il décrit avec beaucoup de délicatesse l’immense empreinte de son terroir sur Mgr de Marion Brésillac et en particulier la proximité affective et bienfaisante d’un papa et d’une maman qui participaient de près, à leur manière, à la mission de leur fils chéri.

Castelnaudary et le Lauraguais
Gros bourg rural, desservi et animé par le Canal du Midi, traversé par la Route impériale puis Royale allant de Narbonne à Toulouse, halte de transit pour les voyageurs des bateaux de poste, centre commercial important pour le négoce des céréales de la région, Castelnaudary est alors la capitale du Lauraguais. Les cicatrices de la période révolutionnaire, et même de l’Empire, ont laissé des traces profondes dans la population de ce bourg aux mœurs plutôt dissolues. Le peuple de la ville et celui de la campagne vivaient souvent dans la misère, sans instruction et dans l’insécurité, fruits de vingt-cinq ans de troubles et d’absence de morale et de religion...
« Le pays du Lauraguais était ouvert à tous les courants d’idées et, très proche de Toulouse, il illustrait bien ce qui se vivait dans la France entière. » Les « légitimistes », qui soutenaient le pouvoir royal restauré, s’affrontaient aux « républicains » appuyés par la montée de l’anticléricalisme. Les saint-simoniens, inspirés des idées de Saint-Simon, formaient « une véritable Église, faisant de leur doctrine une religion, condamnant la propriété privée, l’héritage, et rétribuant chacun selon ses œuvres [1]. » C’est dans ce contexte que Gaston, le Père de Melchior, décida de prendre personnellement en charge l’éducation de son fils afin d’éviter aussi la « lèpre philosophique et voltairienne », déjà répandue dans la bourgeoisie locale. Gaston de Brésillac se fit, jusqu’à la classe de seconde, le précepteur avisé de Melchior, puis de son frère Henri.

Curieusement, dans ses Souvenirs de Douze ans de Mission , revus en 1855, Melchior de Marion-Brésillac ne parle pratiquement pas de ce qui fut, de 1813 à 1841, la vie pourtant bien agitée de sa petite ville de Castelnaudary et du Lauraguais tout entier. Dans son journal, il note seulement que « les années de son enfance renferment de nombreux souvenirs douloureux ». Il parle, tel un poète nostalgique, de ce qu’il a longuement admiré pendant ses séjours à la campagne, le canal, les péniches, les quais, les écluses, le beau plan d’eau du Grand Bassin. « C’est dans les belles campagnes du Languedoc que j’ai passé les plus belles années de ma vie », écrit-il.
Il donne à connaître ce qui, pour lui, est demeuré l’essentiel : le témoignage sage et laborieux d’un père et d’une mère affectueusement attentionnés pour leurs enfants. Il demeurera toujours bouleversé par la profondeur de la foi et de l’amour de sa maman et par la foi, grandie par l’épreuve, de son père : les lettres de sa mère, écrit-il, « me semblent renfermer quelque chose de sublime, elles sont des modèles de sensibilité, de piété et de soumission. » Parlant d’elle, Melchior dit simplement : « Elle a un cœur de chair uni à un cœur de foi. » Son père était très attaché à son fils aîné, intelligent et prometteur. Entre le père et le fils, c’était une véritable histoire d’amour, de cet amour d’affection, l’amour le plus fort qui puisse exister, selon Mgr de Marion Brésillac lui-même. De cet amour « très rare », Melchior s’en fera le chantre. La vertu théologale de charité, vertu de « précepte » comme il le dit, ne suffit pas, selon lui.

Étudiant et éducateur
Dans le milieu agité d’une petite ville comme Castelnaudary, l’expérience spirituelle du jeune Melchior, parvenu à ses dix-neuf ans, avait déjà trouvé de sérieuses racines, tant dans le cadre de sa propre famille, où l’on ne badinait pas avec la foi chrétienne, que dans une société civile sollicitée par des courants politiques, sociaux ou porteurs d’une soi-disant foi nouvelle. Il n’est pas étonnant qu’au Petit Séminaire de Carcassonne, où il entrait en 1832 pour les classes de rhétorique et de philosophie, on ait découvert aussitôt en lui un garçon posé, déjà mûri, très tôt remarqué par ses éducateurs.
L’abbé Arnal, supérieur du Petit Séminaire, un jeune prêtre à peine âgé de trente et un ans mais qui s’était vite révélé prêtre et éducateur d’exception, fut pour lui comme un cadeau du ciel. « Il cultivait les âmes avec amour, avec prudence et avec tout son cœur », dit de lui Melchior de Brésillac. Bien vite remarqué par son supérieur, Melchior, après avoir terminé sa philosophie, devint membre de l’équipe des éducateurs : durant l’année scolaire 1834-35, il fut professeur de septième ; en 1835-37, il devint professeur de sixième ; en 1837-38, il enseigna les mathématiques et assura des surveillances.

Parallèlement à ses fonctions d’enseignant, à partir de 1834 il suivit, au Grand Séminaire voisin les cours de théologie, d’Écriture Sainte, d’histoire... dispensés à tous les aspirants au sacerdoce. Ces quatre années passées à la fois auprès du corps professoral et des élèves du Petit Séminaire, tout en côtoyant régulièrement les grands séminaristes et les religieux dispensant les sciences religieuses, furent pour Melchior des années d’une grande importance. Elles ont été au carrefour des grandes orientations à prendre et du mûrissement des vertus qui feront un prêtre et un vrai missionnaire. Au grand séminaire à Carcassonne, Melchior eut l’occasion de se lier d’amitié avec trois jeunes Sénégalais se préparant comme lui au sacerdoce et avec lesquels il garda des relations épistolaires remplies d’affection et de soutien. Non seulement M. Arnal avait contribué à la formation de Melchior de Marion Brésillac mais, sur le tard de sa vie, il avait aussi accepté de mettre son charisme d’éducateur et de guide spirituel apprécié à la disposition de l’œuvre que son propre disciple avait lancée, au grand séminaire des Missions Africaines, à peine fondé à Lyon.

Je reconnais la voix qui t’appelle.
Après un ministère prometteur de deux ans et demi à la paroisse St Michel de Castelnaudary, Brésillac se laisse reprendre par l’idée de partir en mission qui le travaillait depuis longtemps. A l’automne 1840 (il était prêtre depuis près de deux ans), après une retraite d’une semaine à Aix-en-Provence, il eut confirmation de sa vocation : « Je fis une retraite de sept à huit jours et (le Père, maître des novices) décida que je devais être missionnaire [2]. » Après trois refus de son évêque, il lui arracha la permission de partir. Il décide alors de passer outre au refus de son père qui s’opposait à ce qu’il joigne les Missions Étrangères de Paris.
Après avoir écrit une lettre d’adieu à chacun des membres de sa famille pour annoncer son départ, il écrit : « Il ne me restait plus rien à faire. Le 2 juin 1841, accompagné de l’excellent Monsieur Taurines (l’un des vicaires), je quittais la maison avant le jour. Je sentis un frémissement dans mes membres quand la porte se referma sur moi. Je me rendis chez les Sœurs de la Charité, chez qui je dis la messe ; et, bientôt après, passa la diligence où je montai gaiement, mais non sans émotion. » On imagine aisément la joie mêlée d’admiration de ce jeune prêtre accueilli rue du Bac le 9 juin, et trouvant là, qui l’attendait, la lettre de son vieux père : « Va, mon cher fils, va où le Ciel te convie : je reconnais la voix qui t’appelle. Qu’il te protège. Sois heureux, je me soumets. »

La foi de Brésillac en la paternité et en l’amour inconditionnel de Dieu pour les hommes, ne pouvait s’exprimer autrement que par une confiance et un amour bouleversant pour ces enfants de Dieu qu’étaient les Indiens... et plus tard, les Africains noirs. Il les a aimé, jusqu’à mourir à lui-même, jusqu’à renoncer à exister pour lui-même : sa carrière, son caractère épiscopal, sa vie, il les tenait pour rien si Dieu, en échange, pouvait être glorifié par des Indiens... ou des Africains, remis debout et vivant pour Lui.

[1] P. 35.

[2] Souvenirs…, p. 31.

Publié le 29 avril 2015 par Jean-Marie Guillaume