Ni péché, ni originel

Bien des croyants de bonne foi contestent, voire rejettent l’idée d’une faute très lourde commise il y a des millénaires et qui nous tomberait dessus « par voie de conséquence », comme on peut le lire dans le Dictionnaire de la Bible [1].

Cet ouvrage reconnu par le Magistère traite le sujet à l’article « Faute ou chute originelle ». Selon lui, il s’agit de « la faute commise par les premiers humains... et de la déchéance où cette faute entraîna par voie de conséquence toute leur postérité... l’impureté foncière de tout individu appartenant à l’espèce [2] ».

N’ayant pas trouvé en quoi consiste la « voie de conséquence », demandons-nous en quoi il y a faute. « Le fruit défendu, c’est prétendre à la connaissance du bien et du mal. S’arroger le pouvoir de juger souverainement de ce qui est bien ou mal... telle est probablement la faute originelle. »

Que penser d’une telle exégèse du récit biblique ? Arrogance ? Le texte de l’article lui-même y a succombé. Encore une chance que la finale « probablement » soit plus modérée. Il est aisé de reconnaître que Dieu a doté l’humain de la faculté de liberté, caractéristique essentielle, fondamentale, qui le distingue des autres créatures. Logiquement, l’homme doit en faire usage pour ne pas agir comme un robot, mais conduire sa vie en être responsable, au risque, normal, logique, de connaître des échecs.

Qui donc peut voir en cet « agir librement » une faute irrémédiable, faute qui se transmettrait « par voie de conséquence » à tous les descendants du premier couple ? Et pour quel crime ? « Prétendre à la connaissance du bien et du mal », voilà donc le crime !

Mais enfin ! Sans le pouvoir de discernement, personne ne peut poser un acte moral. Ces commentateurs-auteurs du Dictionnaire ont-ils oublié les critères de moralité d’un acte ? Ils sont le fondement de toute théologie morale, définis clairement par S. Thomas d’Aquin, et découlent sans ambigüité de la Parole évangélique.

Tout au long de leur exposé, les auteurs nous lancent sur des pistes sans issue. Après avoir concédé le « probablement », on nous explique que tout cela est « enveloppé de mystères ». C’est un prétexte commode après la faillite de toute argumentation sérieuse : position incohérente et inacceptable.

Tournons nous donc vers d’autres pistes de recherche. C’est une vérité banale que le monde et l’homme n’ont pas été créés en un jour. Nos exégètes n’en ont cure, alors que la Genèse et la science, chacune avec son langage propre, nous parlent de la progressivité des évolutions (un pléonasme), en quoi il faudrait considérer l’évolution de l’âme également.

Divers courants de pensée, orientaux et occidentaux, notamment depuis Hildegarde de Bingen (1098-1179), en passant par Jacob Böhme, Goethe, etc. laissent entendre que le « germe humain » [3] baignait dans une « soupe primordiale » qui le nourrissait - un vrai « paradis » ! - en l’absence de tout souci, puisque diverses entités divines (dévas) veillaient à son développement. Alors unisexe, il se multipliait par « fragmentation naturelle » et sans besoin de fécondation, comparable aux agamidés de nos jours. Se développant ainsi pendant des millénaires, il se densifiait de plus en plus et parvint au stade où il se différencia en deux sexes. « Homme et femme, Dieu les créa. »
Et son âme ? Pendant très longtemps, elle garda le contact direct avec les entités spirituelles. Mais, à mesure de la densification, et avec l’émergence du rythme veille-sommeil, ce contact devint épisodique, se limitant à la durée du sommeil. En contrepartie, il gagnait en capacité de penser, en conscience de plus en plus objective. Au fil du temps, il apprit à faire usage de ses facultés mentales, y compris de sa liberté. L’homo faber devient homo sapiens, etc.
D’autre part, étant passé d’un état quasi angélique, très subtil, à une incarnation dans la lourdeur de la matière, avec le devoir de plus en plus conscient de gérer son existence, l’humain ressent comme une nostalgie, comme une perte des avantages antérieurs. Il est « descendu dans la matière » : dans ce sens, on peut parler de « chute », mais vraiment pas de « faute ».

Ainsi, il a gagné en autonomie, se réalisant comme individu libre, ce qui est tout de même son devenir normal, conformément à l’Écriture, particulièrement selon le Nouveau Testament. Devenu autonome dans son penser et son agir, l’humain a progressivement perdu toute faculté de contact direct avec les entités spirituelles [4]. Il lui reste toutefois cette faculté à l’état latent, et d’autres moyens de s’y « relier » : c’est le sens du mot « religion », qui à proprement parler n’a rien à voir avec une quelconque institution.

A l’opposé, il s’est engagé, enfoncé bien trop avant, au fil du temps, dans la matérialité. Il ne dispose plus alors des énergies suffisantes pour se maintenir à un niveau noblement humain, ou alors avec le secours d’un Sauveur.

[1] Dictionnaire de la Bible, édition Robert Laffont, 1989.

[2] Ibid. p.390.

[3] R. Steiner, 1861-1925.

[4] Survivance de la glande pinéale, troisième œil…

Publié le 13 juin 2014 par Fernand Kochert