Noël yoruba au Nigeria

Les Yorubas constituent un groupe culturel originaire du sud-ouest du Nigeria. Les statistiques disent qu’ils sont plus de 25 millions et sont présents au Bénin, au Togo, en Côte d’Ivoire, où ils sont connus sous le nom de Nagos, et en Sierra Leone sous celui d’Akus [1].

Les débuts du christianisme au Nigeria

Thomas Birch Freeman et William de Graft, pasteurs protestants de l’Église méthodiste d’Angleterre, furent les premiers missionnaires à fouler le sol du pays yoruba en 1841. Fidèles à leurs traditions et conformément à la doctrine de la Réforme, ils étaient opposés au culte des saints et leurs représentations dans leurs églises.

Les missionnaires catholiques de la Société des Missions Africaines (SMA) arriveront plus tard, en 1861. Ils rencontreront à Lagos une communauté catholique composée d’anciens esclaves venus du Brésil après la traite négrière. Animés par le catéchiste Padre Antonio, ces gens avaient conservé les fêtes chrétiennes [2]. Ils les célébraient avec éclat, selon les coutumes qu’ils avaient connues en Amérique du Sud, mais y ajoutaient une touche locale dans la décoration des églises, les processions accompagnées de danses et de statues, en particulier de la Vierge Marie, etc. C’est ainsi qu’ils célébraient Noël, alors que les protestants se contentaient de chants (Christmas Carols) la nuit du 24 et d’un culte ordinaire. Les enfants étaient au cœur de ces réjouissances. Le Nigeria doit aussi à ces catholiques de Lagos d’avoir introduit les crèches. Elles reproduisirent d’abord les crèches brésiliennes et portugaises, avec des personnages de race blanche, mais accueillirent aussi des éléments nouveaux, comme des animaux de la région.

L’art chrétien yoruba Avec les missionnaires SMA et le souci de l’inculturation, l’art chrétien yoruba devait entièrement prendre une couleur locale. En 1947, sous l’inspiration du Père Patrick M. Kelly, Provincial de la Province SMA d’Irlande, des missionnaires irlandais, sous la direction du Père Kevin Carroll et en partenariat avec des artistes locaux « commencèrent une expérience fondamentale : un atelier d’art dans un village du pays yoruba, pour promouvoir les pratiques artistiques yoruba traditionnelles (sculpture sur bois, tissage de textiles, travail du cuir et des perles), en vue de créer une nouvelle forme d’art yoruba – chrétien [3] ».

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Crèche yoruba
Musée SMA de Tenafly (USA)

Durant les sept années de son existence, l’Atelier d’Oye-Ekiti produisit des objets d’art chrétien contemporain : sculptures, peintures, objets en cuir, tissages… Il réalisera aussi de superbes crèches qui, avec leurs personnages et leurs animaux si particuliers, reflétaient l’esprit traditionnel sacré des Yorubas. Certaines étaient des pièces exceptionnelles et ont attiré l’attention à l’exposition d’art sacré de Rome en 1950.

La crèche du Père Caroll

La toile peinte en 1948 par le Père Kevin Caroll est un bel exemple de ces crèches yorubas [4]. Les trois Rois Mages y sont représentés par des rois traditionnels (obas) vêtus des costumes royaux des Yorubas et coiffés de couronnes en perles (adé). Dans cette société monarchique ; les obas y sont considérés comme la personnification des dieux. En tant que représentants du royaume, ils ne se déplacent que pour rendre hommage à des divinités supérieures. Leur visite au nouveau-né représente ainsi la soumission et du roi et de son royaume à l’Enfant Jésus.

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La toile peinte du Père Caroll
Musée SMA de Tenafly (USA)

Sur cette toile, les présents des obas sont plus significatifs encore que leur vêture : ils apportent des objets rituels réservés aux dieux et indispensables à la vie quotidienne. Le premier roi offre une poule, l’offrande symbolique que l’on fait aux dieux pour le bonheur et le salut des vivants ; sa présence sur la toile rappelle que Jésus s’offrira lui-même pour la vie des autres.
Le deuxième roi tient l’olumowe, récipient utilisé pour transporter des noix de kola. Signe de vie et de partage, ces noix servent à renforcer les liens fraternels et à invoquer les dieux pour la paix. Dans la tradition yoruba, aucune bénédiction ne saurait se faire sans elles, particulièrement lors de l’imposition du nom du nouveau-né. Elles sont ensuite partagées entre tous les participants.
Le troisième roi, monté sur un âne, présente l’agere ifa, un vase qui contient des cauris. Ces coquillages sont utilisés par les babalawo, les prêtres d’Ifa, le dieu qui prédit l’avenir. Avec ce don, Jesus est reconnu comme prêtre. Il peut voir l’invisible et transmet la vérité car ni Ifa ni son prêtre ne sauraient mentir.

Les aquarelles du Père Mahony

Les éléments d’une crèche yoruba sont soit royaux, soit paysans. Dans son catéchisme illustré [5], le Père SMA irlandais Sean O’Mahony propose deux représentations de la Nativité qui répondent à ces choix. La première, avec les bergers, montre une scène paysanne. Les personnages portent le vêtement ordinaire de la campagne, excepté le berger peuhl avec son chapeau de paille et son bâton de berger. L’artiste avait à cœur de rendre l’originalité cosmopolite des villages yorubas et la tolérance de leurs divinités. Celles-ci ont abandonné leur caractère ethnique et peuvent être vénérées par tout un chacun, quelle que soit son origine [6]. Sur cette image, l’Enfant Jésus est ainsi la source du rapprochement des cultures et des croyances. Il est, véritablement, Prince de la Paix.

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La crèche et les bergers
Aquarelle du Père O’Mahony sma

L’Adoration des Mages, par contre, privilégie l’aspect royal. Les trois nobles viennent avec leurs trésors ; l’un d’eux, assis sur son âne, porte la tenue des émirs des pays du nord. Bien que la palette de couleurs et les costumes de la Sainte Famille renvoient à la tradition yoruba, cette représentation exprime la rencontre de toutes les cultures nigérianes. On peut penser que le Père O’Mahony y a traduit son propre parcours missionnaire chez les Yorubas et les populations du pays.

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L’Adoration des Mages
Aquarelle du Père O’Mahony sma

Les animaux tiennent une place particulière dans la crèche yoruba. Ils indiquent un statut social. Le chien, surtout, animal de garde et de compagnie, accompagnait en outre la jeune mariée dans son nouveau foyer et avait un rôle important pour la santé du nouveau-né. Sur le premier tableau, le chien et les moutons situent la scène dans le monde rural. Ils n’apparaissent pas sur le second : l’âne, comme sur la toile du Père Caroll, sert de monture et souligne le rang élevé de son maître ; il acquiert de la sorte une dimension rituelle où les plus importants personnages viennent rendre hommage à l’Enfant Dieu.

Fêter Noël au Nigeria aujourd’hui

De nos jours, protestants et catholiques ont mutuellement enrichi leur façon de fêter Noel. Les catholiques ont adopté les traditionnels Christmas Carols et les protestants l’aspect festif. Bien que la fête ne commence que le 24 au soir, on la prépare dès la dernière semaine de novembre ; elle se poursuit jusqu’au 1er janvier, jour de bénédiction de la famille. Tout en restant une fête chrétienne, Noël a pris une ampleur nationale pour tous les Nigérians, notamment dans le sud du pays. On décore des sapins en plastique et des lanternes chinoises illuminent les églises et les maisons. On expose aussi les cartes de vœux que l’on reçoit. Noël est une fête familiale au plein sens du terme : la famille élargie se réunit pour fêter les enfants. Le 25 décembre, les parents leur offrent de nouveaux vêtements et des chaussures neuves. Tout le monde s’habille de la même façon, ce que l’on considère comme le gage d’une fête réussie. Traditionnellement, on sert un plat de poulet et de riz accommodé de diverses façons selon les gouts et les moyens mais, sous l’influence du Thanksgiving Day américain, la dinde est venue agrémenter le menu des familles aisées.

La crèche représente une spécificité des églises et des familles catholiques. Comme tout objet d’art yoruba, elle n’est pas destinée à être admirée, mais à être vénérée. Elle ne sert pas à la décoration. C’est pourquoi les crèches sont généralement montées dans les lieux de cultes. Lorsqu’une famille en dresse une dans la maison, on lui réserve une place de choix car on la considère comme un objet de piété [7]. On l’honore avec la révérence qu’on accorde à tout ce qui touche à la protection du foyer et de ceux qui entreront dans la pièce.

Une image de la société yoruba

Les crèches renvoient avant tout à la structure sociale et à la situation géographique des Yorubas, ainsi qu’à des croyances traditionnelles fortement tournées vers l’invisible. Supports spirituels de la dévotion, elles font le lien entre les dieux et les hommes. Aussi se conforment-elles à la solennité omniprésente dans l’art africain, toujours sous-tendu par le sacré. La gravité des traits des visages réfléchit la beauté de la divinité yoruba, dont le rôle est de protéger, de bénir ou de sanctionner la création tout entière, humains et animaux compris.

Les figurines de la crèche sont très appréciées par les traditions nigérianes, qui vouent un véritable culte aux enfants [8]. Ceux-ci jouissent d’une attention extraordinaire pendant les fêtes de Noël. Pour les Yorubas, l’enfant est au cœur de la vie familiale et de la structure sociale : sa naissance, par exemple, donne lieu à une grande célébration qui culmine avec la cérémonie durant laquelle on lui donne son nom. Il appartient à la communauté et constitue la plus grande richesse, pour ses parents mais aussi pour toute la collectivité : on a coutume de dire que l’enfant naît d’une seule mère, mais qu’il est élevé et éduqué par tout le village.

[1] On trouve aussi des Yorubas en Amérique. A Cuba, ils sont connus comme les Lukimi. Au Brésil, la culture yoruba a influencé la religion candomblé et la religion syncrétiste santeria en Floride.

[2] Noël et bien d’autres encore, comme l’Immaculée Conception, le Vendredi Saint et Pâques, l’Assomption…

[3] Nicholas J. BRIDGER et Henriette CHÂTAIGNÉ, Une expression du christianisme dans l’art du Nigeria : Kevin Carroll et l’Atelier d’Oye-Ekiti dans Histoire des Missions Chrétiennes , Karthala, 2007, p. 95 à 118.

[4] Cette peinture à l’huile (92 x 70 cm environ) a disparu ; nous n’en possédons plus qu’une photo.

[5] Sean O’MAHONY, Bible Stories for African Homes, 1994.

[6] A Osogbo, la prêtresse de la déesse Osun, divinité de la rivière, fut pendant plusieurs années Suzanne Wenger, une Autrichienne surnommée Aduni Olorisa.

[7] Jouer avec les figurines de la crèche, comme le font si souvent les enfants en Europe, est ainsi presque inconcevable dans la famille yoruba.

[8] Notamment avec les statuettes des jumeaux (ibegis). Chez les Yorubas, les jumeaux sont une bénédiction. La croyance veut que, lors du décès de l’un d’eux, on confectionne une statuette qui sera le gardien de son âme. Les ibegis sont les garants de l’harmonie et de la bonne fortune de la famille.

Publié le 24 janvier 2017 par Basil Soyoye