Nouvelle évangélisation. Survol et atterrissage

Qui croit encore au Père Noël ?
Marcel Gauchet a appelé cela d’une manière beaucoup plus fine, « le désenchantement du monde [1] ». Le monde désenchanté, dans le sens premier du mot : habité par des esprits, donc envoûté sous une forme ou une autre. Par le fait même, l’homme est resté mentalement infantile, échappant à la vraie raison ainsi qu’à la vraie religion, celle de l’Esprit de Jésus qui a plané dès la Genèse au dessus du chaos - de tout chaos. La chasse aux sorcières et l’Inquisition, au Moyen Âge, sont le fruit de cet enchantement et de la mainmise de l’Église sur le peuple.

L’Aufklärung et le mouvement des encyclopédistes ont joué un rôle très important pour « désenchanter » le monde, ce qui était une urgence. A partir de la fin du XVIIIe siècle, en Occident, l’Église fait face à un phénomène nouveau qui est la suite du désenchantement, la déchristianisation. Mais « l’institution » met du temps à percevoir qu’un nouveau type de société est en train d’émerger et que sa manière de présenter la foi, de la vivre et d’organiser l’existence chrétienne est en décalage croissant avec cette réalité nouvelle. Ainsi, grâce à l’Aufklärung et à l’Encyclopédie, l’homme est devenu adulte, « éclairé » et critique pour devenir un citoyen démocrate. Il pense par lui-même, avec un esprit critique, et refuse tout un ensemble d’idées reçues, de valeurs et de pratiques religieuses.

Certes, à la suite de l’extension coloniale, au XIXe siècle, un immense essor missionnaire s’est fait jour. En fait, cela consistait à « porter » vers ces pays la soi-disant civilisation et à y importer le modèle ecclésial d’Occident, déjà dépassé. Ce n’est que tardivement que l’on s’est rendu compte qu’il ne suffit pas d’acculturer, qu’il faut surtout inculturer la foi et l’inscrire dans un terreau culturel nouveau. Mais ce sera trop tard.

Depuis lors, l’Église d’Occident semble être en chute libre, parce qu’on avait oublié d’enseigner à l’homme un « croire » adapté à cette société en évolution, au lieu du vieux caté du Concile de Trente, avec le rituel et les dévotions qui y sont attachés.

Mentalement et culturellement l’homme a ainsi « évolué », mais pas religieusement… Car l’enseignement fut trop théorique, trop dogmatique, et aussi trop éloigné de « l’esprit » de l’évangile. Or le seul modèle de « l’homme croyant », membre de la communauté chrétienne, c’est le Jésus des évangiles, dans son enseignement et ses rencontres aux carrefours, dans les villages et le long du Lac. C’est cela que l’on est d’ailleurs en train de découvrir. La vraie source de la religion chrétienne est prioritairement là, dans les évangiles, et non pas à Rome.

En fait, Jésus, comme beaucoup de prophètes avant lui, était déjà un dissident. Il ne fut pas un homme du Temple. Certes, il était venu pour respecter et accomplir la Torah, cette loi que le Temple, à son sens, avait falsifiée et pervertie. Ainsi le sens du sabbat qui, initialement, devait procurer un jour de repos à l’esclave et à la servante, et même à l‘âne, et que Jésus voulait rétablir dans sa signification profonde qui consistait à annoncer le Messie-Libérateur.

Il a donc cheminé autrement et en dehors du Temple, dans la libre tradition héritée des prophètes. Il a cheminé à travers la Terre Promise, au milieu de ses apôtres et de ses disciples, avec la foule. Il a rencontré toutes sortes d’individus atypiques, comme la Samaritaine ou Nicodème, comme Zachée ou le jeune homme riche, et il a donné son message à travers ses paraboles en décrivant le comportement de ces étranges personnages comme le bon Samaritain ou les ouvriers de la 11e heure pour nous dire : « Voici les modèles à imiter et ils sont de tous les temps. »

On n’a pas su enrayer la dynamique de la sécularisation, qui est en fait la sortie du « laïc [2] » de tout le carcan séculaire de la cléricature pour devenir enfin autonome et vraiment « laïc indépendant ». Lorsque l’Église réalisera qu’il faut renouveler les modalités de l’annonce et le modèle de sa présence, il sera déjà bien tard…

Vous me direz : il y a d’admirables chrétiens dans les rangs des nouveaux mouvements d’aujourd’hui – Chemin Neuf et Béatitudes, Taizé et les Focolari… Cela est vrai mais allez le dire au paroissien ordinaire à qui on a volé sa paroisse, où il rencontrait dimanche après dimanche ses amis et ses connaissances, et que l’on pousse désormais à pratiquer « ailleurs ». Cela fait sourire certains, car on a bien volé au citoyen également son commerce de proximité en l’envoyant au supermarché, à 15 km, pour faire ses achats.

Cela est vrai et il est bien difficile de freiner ce mouvement. Mais on ne demande pas au citoyen de « créer » une communauté avec les anonymes de la grande surface, alors qu’on demande au paroissien de s’intégrer dans la « communauté » de paroisses, où il n’a aucun attachement et qui n’est pas son endroit, ou « son lieu » sociétal… Alors, avec les liens sociaux qui s’évanouissent peu à peu, ses repères chrétiens disparaissent également. Car la paroisse fut un solide réseau de sociabilité. Il ne suffit pas d’instaurer des structures, même pastorales ; il faut aller vers les hommes, là où ils vivent. C’est la base même de l’incarnation ! Jésus est devenu l’un de nous et beaucoup de nos contemporains ne sentent pas l’Église proche d’eux, de leurs problèmes et de leurs « dé-routes », ou sorties de route.

[1] Le désenchantement du monde de Marcel Gauchet, Gallimard, Bibliothèque scientifique. Danièle Hervieu-Léger a parlé « d’exculturation du catholicisme » dans son livre Catholicisme, la fin d’un monde ?, chez Bayard.

[2] Le pauvre « frère lai » !

[3] En 1864.

[4] Mater et magistra : mère et enseignante !

[5] Sur 250 évêques, il y avait 14 laïcs triés sur le volet !

Publié le 11 juin 2013 par Jean-Pierre Frey