Nouvelles de la région SMA Côte d’Ivoire. Abobo Doumé

Ce n’est pas facile de raconter tout ce que l’on a vécu à la Maison Régionale d’Abidjan ces derniers mois. Certaines choses, je les avais vues seulement à la télé ou entendues de loin. Maintenant, je me demande si tout cela n’a pas été un mauvais cauchemar…
Nous sommes restés enfermés dans la maison pendant plus de deux mois, alors qu’au dehors la tension montait de jour en jour. Des centaines de jeunes, machettes et bâtons à la main, bloquaient les rues, criaient des slogans de soutien au président Gbagbo et toutes sortes d’insultes aux Blancs et à l’ONU. J’ai assisté, pétrifié, sans pouvoir rien faire, à l’assassinat de plusieurs jeunes : il suffisait d’avoir un nom djoula ou de porter des gris-gris pour être égorgé sur place ou brûlé vif (…le fameux « article 125 » : 100 fr de pétrole et 25 fr pour les allumettes).

J’ai vu des miliciens chanter et danser, ivres, avec le chapelet au cou et la mitraillette à la main, tout contents d’avoir détruit et brûlé un quartier de Burkinabés, nos voisins, à Lokodjro. Ils me racontaient qu’ils avaient tué une cinquantaine de personnes et jeté leurs cadavres dans un grand trou non loin de notre maison.

Abobo Doumé a été le dernier quartier d’Abidjan à se rendre : miliciens et mercenaires libériens, 1armés jusqu’aux dents, ont repoussé plusieurs fois les attaques des FRCI (armée du nouveau président Ouattara). Ils avaient mis une sorte de grosse mitraille (12-7, pour les spécialistes) juste à côté de notre clôture. Ainsi, les autres lançaient des rockets en cette direction, pour la neutraliser. Pendant trois jours, avec les Pères Paulin, Marian et 5 employés, nous sommes restés couchés à terre, sous l’escalier de la maison, pendant qu’au dehors c’était le chaos. Bombes et projectiles pleuvaient de toutes parts. Ils ont défoncé le toit de quelques chambres, traversé les murs, envoyant en mille éclats les vitres des fenêtres…

C’est seulement le soir, avec l’obscurité, que le calme revenait et on pouvait manger quelque chose… sans appétit. Sans électricité, sans eau, ni téléphone, ni internet… heureusement, les cellulaires fonctionnaient encore et on avait ainsi le soutien des amis qui me donnaient des nouvelles de ce qui se passait autour de nous.

Puis ce fut l’attaque finale, le mercredi 4 mai, et la fuite des miliciens et des mercenaires. Pendant tout l’après-midi, des éléments de la nouvelle armée (FRCI) sont passés de maison en maison, à la recherche des fugitifs. Ils sont rentrés plusieurs fois chez nous, en sautant la clôture : ils cherchaient des armes... et ils sont partis avec une voiture, les cellulaires, l’appareil photo, nos montres… et de l’argent.

De nouveau allongé à terre, avec la mitraillette sur la tête, j’essayais de dire que nous ne sommes pas des mercenaires et que nous ne gardons pas d’armes dans la maison. Ils s’en allaient seulement quand ils avaient bien rempli leurs sacs. Jusqu’au soir j’ai vu défiler des dizaines de camions chargés de téléviseurs, frigos, bouteilles de gaz, machines à coudre… tout ce qu’on pouvait piller dans le quartier, d’où les gens étaient partis. Et, encore une fois, le calme est revenu avec l’obscurité.

Ensuit, les morts… Une semaine entière de cadavres. Ils les transportaient avec des charrettes jusqu’au goudron, même à côté de notre portail. Pauvres corps défigurés, exposés au soleil pendant plusieurs jours, avec les oiseaux et les chiens errants qui venaient les profaner, jusqu’au soir, quand passait le camion du ramassage.

Maintenant, la situation d’améliore. Les voitures se sont remises à circuler, il y a le courant et l’eau potable, ceux qui avaient fui commencent à revenir. Mais il faudra du temps pour que la vie redevienne comme avant. Il n’y a plus une boutique, une pharmacie ou une station d’essence ouverte dans un rayon de plusieurs kilomètres : tout a été détruit et saccagé, d’abord par les uns, puis par les autres. Mais nous remercions le Seigneur : nous sommes sains et saufs et aucun de nous n’a été blessé. Nous sommes déjà en train de réparer le toit (il pleut tous les jours en cette saison !) et mes amis sont à la recherche de la 206 volée. Le dimanche 8 mai, pour la première fois depuis deux mois, je suis sorti en ville pour faire des achats. J’ai même de la bonne bière fraîche pour vous accueillir et vous raconter le reste… si vous venez me voir.

Publié le 25 août 2011 par Dario Dozio