Oasis

La plaine d’Alsace, entre le Rhin et les collines sous-vosgiennes (exclues), présente en hiver l’aspect d’un immense espace vague et vide d’où émergent de proche en proche des villages. Quand les champs dénudés ne s’étendent pas jusque sous les fenêtres des maisons des nouveaux lotissements, ces villages sont sertis dans des écrins d’arbres. Ce sont les vergers qui n’ont pas été sacrifiés au profit des communes auxquelles se rapportent les lotissements ; ils s’étendent derrière les habitations, face aux champs, et peuvent faire penser à des oasis au milieu d’un désert qui a pris la place de l’immense forêt des origines. Au commencement du temps, il n’y avait pas encore de clairières dans cette forêt. Elles sont apparues avec l’homme défricheur. Par son travail, de façon inévitable, le paysage s’est progressivement inversé. Il a fallu des siècles pour aboutir à ce spectacle désolant, un désert là où s’étendait la forêt, tandis que la clairière s’est transformée en oasis d’arbres et de pierres.

Ces espaces nus qu’on voit de nos jours où règne le vide n’ont pas toujours été tels. Pendant des siècles, entre la forêt lointaine dont parle la chanson et le village, étaient plantés, clairsemés tels des relais, des arbres fruitiers. Ces arbres qui composaient un équilibre subtil ont disparu, victimes du productivisme. Pour preuve, la réponse de cet agriculteur à la personne qui se plaignait de leur disparition : ils gênent. Oui, ils gênent la manœuvre des machines agricoles gigantesques dont sont fiers les agriculteurs qui se ruinent à les acquérir. Pendant ce temps, on se plaint du chômage, quand les machines inventées par l’homme ont pris sa place. Etait-elle inévitable, cette soif de l’homme d’avoir toujours plus d’alliés à sa volonté de puissance effrénée ?

Requiem pour le rêve d’un monde à taille humaine des années 70. Dans le cimetière, auquel, par un certain coté, ressemble le village, les maisons individuelles faisant office de monuments funéraires, précédés d’un parterre de fleurs (n’est-il pas vrai qu’il n’y a pas loin de la maison à la tombe ?), vous chercheriez en vain l’épitaphe avec cette inscription : Ci-gît l’homme qui rêvait d’harmonie. Il est parti résigné. C’est l’évolution, le progrès, lui a-t-on dit. Il a emporté avec lui le rêve de ce qui aurait dû être un beau jardin. Le jardinier a disparu. Place à Prométhée !

Et au sens figuré, comment se sont passées les choses ? Le monde de la foi a cédé la place à une société sécularisée sans autre référence qu’elle-même. Un monde clos sur lui-même. Une autre forme de désert, qui nous ferait désespérer s’il ne s’y rencontraient des oasis. De proche en proche, des lieux de prière et de spiritualité, dans un paysage lui aussi inversé. Le voyageur, harassé par une vie trépidante dans un monde sans âme, fait halte dans une de ces oasis, en attendant de continuer sa route jusqu’au Paradis (du grec paradeisos, jardin), sa destination programmée.

Ne nous étonnons pas d’apprendre que l’Arabe du désert rêve des arbres et de l’eau qu’on trouve dans les oasis, mais pas dans le désert. Il en a aussi créées ici et là, comme par exemple à l’Alhambra de Grenade. La nostalgie des jardins suspendus de Babylone ? Cet Arabe qu’on a traité d’envahisseur, alors qu’il était un refugié repoussé par le désert. Et vous vous étonnez de le voir se révolter devant l’univers de béton et d’acier qu’il trouve, tandis qu’au fond de lui est profondément inscrit cet exode vers le paradis, le jardin. Cet exode n’est-il pas enseveli au plus profond de chacun de nous, cet appel d’un paradis perdu ? Pourquoi ne pas commencer par déblayer les décombres que nous portons, pour que cet appel résonne plus fort ?

Ne nous étonnons pas de retrouver en nous, au sens figuré, cet Arabe désespérément en recherche d’une oasis. Ne cédons pas au désespoir, disant : ils ont brulé la dernière oasis ! Ils ont allumé le feu avec leurs billets de banque.

Des oasis, il en reste encore. Qui en cherche en trouvera.

Publié le 27 octobre 2016 par Alphonse Kuntz