Octobre noir et croix blanches

Rendre hommage aux victimes, noble souci, noble devoir ! Ce fut l’objet d’une cérémonie célébrée le 11 octobre 2015 à la basilique de Ste Anne d’Auray. Certes il s’agissait là non de victimes d’attentats terroristes, mais d’agriculteurs qui se sont suicidés sous la pression drastique d’une situation invivable.

Ainsi, ce dimanche 11 octobre, un groupe d’agriculteurs a pris l’initiative de leur rendre un hommage significatif, de planter six cents croix blanches sur le parvis de la basilique d’Auray.

Les chiffres rendant compte du nombre de ces décès, toujours minimisés, sont si « dérangeants » que lors de la cérémonie, pas un seul responsable syndical ou politique n’a été vu. Dès 2009, la MSA a été priée de fournir des chiffres fiables. En vain. L’Institut de veille sanitaire (Invs) dénombre un cas tous les deux jours.

« Là aussi, on est encore loin du compte », affirme Jacques Jaffredo, 55 ans : certains « gestes désespérés » restent hors statistiques. « Les états morbides, les troubles du comportement, une superficie de moins de dix hectares, un suicide hors du lieu d’exploitation suffisent à exclure un homme de notre profession. » Il estime leur nombre à six cents chaque année.

Donner un chiffre précis est délicat en ce domaine où la force du tabou agit à divers niveaux : famille, voisinage, paroisse. Un ecclésiastique a expliqué lors de l’émission de France-Inter, le 10 janvier 2016 : « Dans le passé, l’Église a stigmatisé le suicide au point de refuser l’enterrement religieux de ces désespérés. Elle a bien changé, est devenue plus compréhensive. Nous prions pour ces défunts, également pour et avec leurs proches... »

Mais comment saisir les mobiles qui les ont poussés à passer à l’acte ? Lassitude, épuisement ? Voici ce qu’en dit Michel, 52 ans, cité dans l’Écho de l’Ouest du 16 octobre 2015 : « L’agriculture est un pays où l’on meurt trois fois : moralement, économiquement et physiquement ». De nombreux exploitants [1] autour de Michel énumèrent : « La mondialisation, la politique des prix bas, la financiarisation à outrance du monde agricole, ont eu raison de leur métier... . Le mal est à l’intérieur. Les banques, la MSA, certains responsables syndicaux... Quand quelqu’un est en difficulté, ils le guettent. Non pas pour l’aider, mais pour racheter sa ferme ».

Ajoutez-y les mises aux normes draconiennes, le stress d’une comptabilité pointilleuse, voire tracassière, les « notations selon les volumes produits », nous apprend l’émission de France-Inter… Et puis l’endettement, mais pas toujours.

Bien évidemment, de telles difficultés sont supportées, même subies, par le plus grand nombre jusqu’à présent. Hélas, « la situation ne cesse de s’aggraver », apprenait-on par l’émission citée. Un ami de longue date, paysan, dans l’âme, m’a dit : « Avec les primes et aides, ils nous tiennent en laisse. Ils veulent nous mettre à genoux ».

Imaginons ce que vit un agriculteur, sept jours sur sept, et toute l’année, ne lui laissant guère d’initiative, vu les contraintes multiformes imposées d’autorité. Il se voit alors disqualifié, déconsidéré, simple exécutant.

Alors quel avenir ? Ce qui n’est mentionné ni lors de cette émission, ni par l’Écho de l’Ouest, ce serait une perspective, le moyen d’envisager un changement profond, pourtant nécessaire. Personne ne semble conscient de la devise républicaine dont le dernier mot est justement « fraternité », la seule dynamique à effets durables et humainement valorisants. Ce qui devrait inspirer tant le législateur que le syndicaliste et tous les intéressés. « La fraternité est le seul chemin d’avenir », disait le Frère Aloïs, de Taizé.

[1] Joli qualificatif ! NDLA

Publié le 8 mars 2016 par Fernand Kochert