Où sont passées les forêts du Togo ?

« Chez ces gens-là, Monsieur, on ne pense pas, on ne pense pas. » Combien de fois ce refrain de Jacques Brel n’a-t-il pas tourné dans ma tête pendant que j’étais témoin de la destruction de l’environnement autour de moi.

Quand, par exemple, cet homme qui est venu nous vendre des planches de tecks… Nous n’avons pu lui en acheter que quelques-unes. Les autres étaient impropres à l’usage tant elles contenaient d’aubier, cette partie non mûre du bois qui devient la proie des insectes xylophages. Le pauvre homme avait besoin d’argent pour pouvoir se soumettre à une opération et il ne se trouvait personne pour lui faire remarquer que ses arbres étaient trop jeunes. Les scieurs ne pensent qu’à scier. Il paraît que pour les « pauvres » les fleurs ne sont que de vulgaires feuilles, les arbres, du bois, et les oiseaux de la viande. A preuve tous ces arbres mutilés qu’on rencontre chaque jour.

Me revient à l’esprit cette anecdote. Me trouvant avec un jeune garçon, nous entendons le chant magnifique d’un oiseau. Je demande au garçon s’il entendait combien était beau le chant de cet oiseau. J’ajoute : « serais-tu capable de tuer cet oiseau avec la fronde que tu tiens ? » La réponse : « N’est-ce pas de la viande ? » Le sens de la beauté est-il donc un luxe que les pauvres ne peuvent pas s’offrir ?

Mais ceux qui ont littéralement bradé les forêts de tecks à travers tout le pays n’étaient pas tous des pauvres. Souvent, ceux qui vendent les arbres perçoivent la portion congrue du prix de la vente. Le reste gonfle les poches des prédateurs pour aller finir en Inde, en grande partie comme bois de chauffe quand les arbres sont trop jeunes. Car tout y passe. Peut-on dire que c’est la pauvreté qui pousse certains responsables à brader le patrimoine du pays, les richesses naturelles ? N’est-ce pas plutôt l’instinct de prédation, quand on les voit construire des villas mirobolantes, alors que la grande masse des gens logent dans des vraies ruines ?

Cette réalité n’a pas échappé aux Evêques du Togo quand ils ont écrit aux fidèles pour le 50ème anniversaire de l’indépendance : « La pauvreté se fait grandissante, créant deux catégories de Togolais, à savoir des riches qui continuent de s’enrichir et des pauvres qui continuent de s’appauvrir. »

Cette évolution est-elle inévitable ? Oui, si on continue à abêtir les gens. Non, si on les aide à penser. Il suffit d’aller visiter le monastère bénédictin de Dzogbegan pour s’en convaincre : une oasis dans le paysage de plus en plus squelettique alentour.

Ce virus de la cupidité qui fait de l’homme un rapace vorace ronge la société de l’intérieur à la manière des termites qui travaillent dans l’obscurité. Le résultat s’inscrit dans l’environnement quand on voit partout dans le pays un paysage ravagé. Mais cela n’est pas le propre de l’Afrique. Que n’a-t-on pas sacrifié ailleurs sur l’autel de la productivité ? Tout transformer en monnaie, comme si elle était capable de rassasier l’homme.

Faudra-t-il s’interroger avec R. Leaky quand il écrit dans Les origines de l’homme : « Le progrès évolutionnaire qui remit à l’homme tant de pouvoir et de contrôle sur son environnement se révélera-t-il la plus grosse bévue biologique de tous les temps ? Se peut-il que la création de l’espèce humaine ait porté en elle les germes de l’ultime destruction ? » Et il est vrai qu’en quelques générations seulement (au Togo en deux décennies), l’homme a plus détruit l’environnement qu’au cours de toute son histoire. Seule une certaine sagesse à retrouver peut aider l’homme à avoir un rapport harmonieux « avec le prochain et avec le monde ambiant ».

Espérons que la machine à détruire s’arrêtera de fonctionner cinq minutes avant la fin.

Publié le 24 mars 2011 par Alphonse Kuntz