Pages d’histoire de la SMA de Strasbourg

Quelques services de la Propagande à la SMA pendant la guerre 1914-1918

(suite des pages 26 à 33 parues dans « Ralliement » n°4 - 2016)

Théobald Bingenwald
Théobald Bingenwald est, lui aussi, un des sous-diacres ordonnés en novembre 1914 à Strasbourg : il va suivre le conseil du Recteur Mathias de passer par la Nonciature. Le 11 juillet 1917, il rédige une lettre de trois pages en latin, adressée au Supérieur général des Missions Africaines à Lyon. Cette lettre commence par :« Il y a trois mois, je vous ai écrit via le Saint-Siège. N’ayant pas de réponse, je vous supplie d’écouter à nouveau ma demande ».

Puis il explique qu’il a continué ses études de théologie au Grand Séminaire de Strasbourg. « Ne sachant combien de temps cette guerre va durer, je vous demande d’envoyer les lettres dimissoriales. Ensuite, si les Supérieurs du Séminaire de Strasbourg me jugent digne et idoine, je serai promus aux saints ordres, comme les autres séminaristes de ce diocèse. » Et il précise le chemin que ce courrier doit suivre : « Envoyez ces dimissoriales quam primum à la Propagande, pour qu’elles soient transmises, par l’intermédiaire de la Nonciature auprès du roi de Bavière, à l’évêque de Strasbourg [1] ».

Puis, ce même 11 juillet, il rédige (toujours en latin) une lettre à la Propagande pour lui demander d’acheminer à Lyon la lettre ci-jointe (celle pour le Supérieur général des Missions Africaines)… et, lorsqu’elle aura reçu la réponse de Lyon, de la faire parvenir à la Nonciature de Munich [2]. Dans sa pensée, c’est Lyon qui doit fournir les dimissoriales. Apparemment, ces lettres sont bien parvenues à la Propagande (puisqu’elles figurent aujourd’hui dans ses archives)… et les choses se sont arrêtées. Pourquoi ? Je ne trouve aucune explication.

Théobald, lui, il attend. Et rien ne vient. Théobald est tenace. Le 17 octobre1917, nouvelle lettre de trois pages (cette fois-ci en français) adressée à la Propagande, dans laquelle il rappelle tout son parcours et ses démarches récentes : « Pour obtenir les lettres dimissoriales, j’ai adressé deux fois déjà une pétition au Supérieur Général de la Société des Missions Africaines de Lyon (cours Gambetta, 150) ; ce fut en mars et en juillet 1917, pétitions desquelles la dernière devait lui arriver par Votre entremise. Mais je n’ai reçu aucune réponse à mes demandes. Ne pouvant donc communiquer avec mes Supérieurs directs de la Société, et ignorant jusqu’à quand durera cette guerre, je m’adresse à Votre Éminence, Supérieur de toutes les Sociétés de missionnaires, et Vous prie de vouloir bien m’accorder et envoyer par la Nonciature apostolique de Munich les lettres dimissoriales [3]. » Il y joint un certificat (en allemand) signé du Prof. Dr Mathias qui décrit les études suivies par Théobald, daté du 15 octobre. Et il l’envoie à la Nonciature. Cette fois-ci, Théobald attend que les lettres dimissoriales soient données par la Propagande « supérieur de toutes les Sociétés de missionnaires ».

Curieusement, on ne voit plus la trace des lettres d’accompagnement de la Nonciature. Mais en date du 19 novembre, le cardinal Serafini écrit à Mgr Duret (en italien) que le sous-diacre Théobald Bigenwald « ayant terminé le cours de théologie et de droit canon, ne pouvant pas communiquer avec vous, a demandé à cette Sacrée Congrégation les lettres dimissoriales pour pouvoir accéder aux saints ordres du diaconat et du sacerdoce. Je vous prie de bien vouloir m’informer si rien ne s’oppose à ce que j’accorde cette concession [4] ». La formule montre que la Propagande entend bien se charger elle-même de produire et envoyer les lettres dimissoriales. Le 28 novembre, Mgr Duret répond : « Après avoir reçu l’avis favorable de mon Conseil, je n’ai aucune objection à faire à la concession de la faveur demandée par le sous-diacre Theobald Bingenwald [5] ». Le cardinal Serafini reçoit cette lettre et, le 11 décembre, il adresse à Mgr Fritzen, évêque de Strasbourg, les lettres dimissoriales permettant les ordinations au diaconat et à la prêtrise de Théobald. Les dossiers SMA nous apprennent que Théobald est devenu prêtre le 25 mai 1918.

Ernest Sauer
Ernest Sauer, qui réside au Grand Séminaire de Lyon, va, lui aussi, se trouver bloqué par le fait qu’il est impossible de communiquer avec l’évêché de Strasbourg. Le 19 novembre 1917, Mgr Duret écrit donc à la Propagande : « Nous avons appelé à la première tonsure notre Séminariste Ernest Sauer, natif de Sainte-Marie-aux-Mines (Alsace) et élevé à Thann (Alsace). Il nous est impossible d’avoir toutes les pièces requises pour l’ordonner, la guerre nous empêchant de communiquer avec Monseigneur l’Évêque de Strasbourg. Je sollicite donc très respectueusement Votre Éminence de vouloir bien en dispenser Mr Ernest Sauer [6] ». Ernest est donc « appelé à la tonsure »… mais pas encore « ordonné » parce que Mgr Duret veille à ce que l’ensemble des documents nécessaires soit rassemblé.

Mais Ernest doit encore avoir des parents à Thann, qui obtiennent du curé de Thann un « Testimonium Confirmationis » (daté du 4 novembre 1917 [7]) et, du même curé, des « Lettres testimoniales » (en français) reconnaissant « la conduite toujours absolument irréprochable, même édifiante » d’Ernest (daté du 5 novembre 1917 [8]). Mgr Duret joint-il ces certificats à sa demande, ou les garde-t-il dans le dossier d’Ernest à Lyon ? Vraisemblablement, il les garde à Lyon.

Toujours est-il que le 4 décembre 1917, le cardinal Serafini répond (en italien) que « je me hâte de communiquer que la Sacrée Congrégation, traitant de la seule tonsure, croit opportun de repousser la chose à des temps meilleurs [9] ». À Lyon, on voit arriver une réponse de Rome. On suppose qu’elle apporte les autorisations demandées, comme c’est habituellement le cas ! On vérifie qu’elle concerne bien Ernest Sauer, et on ne prend pas le temps de faire une traduction minutieuse. On va donc pouvoir tonsurer Ernest lors de la prochaine cérémonie. Effectivement, en juillet 1918, Ernest est tonsuré.

Dans quelles circonstances est-on amené à regarder à nouveau, de plus près, la réponse romaine ? Probablement lorsqu’arrive le temps de l’appeler aux ordres mineurs. On découvre alors l’erreur ! Mgr Duret, tout confus, va devoir écrire à la Propagande, le 25 novembre 1918 : « Par suite d’une erreur de traduction tout à fait involontaire touchant une réponse de la Sacrée Congrégation de la Propagande (4 décembre 1917 [10]), un de nos séminaristes, Ernest Sauer, a reçu de mes mains la tonsure en juillet 1918, dans la bonne foi où nous étions que dispense lui était donnée des lettres testimoniales de son Évêque d’origine (Strasbourg), alors qu’en réalité la Sacrée Congrégation nous invitait à attendre des temps meilleurs. Nous étant aperçus de notre erreur de traduction, ce séminariste n’a pas été admis, évidemment, aux Ordres Mineurs dans la récente ordination faite par moi, bien qu’il nous donnât pleine satisfaction sous tout rapport et qu’il eût reçu de Thann (Alsace), où il a vécu depuis l’âge de 8 ans jusqu’à 14 ans, des testimoniales délivrées par Monsieur le Curé de cette ville en tant que Délégué pour la partie du diocèse qui ne pouvait communiquer avec l’Ordinaire. Bientôt les communications vont être rétablies et alors nous espérons pouvoir obtenir de l’Évêché de Strasbourg tout document désirable. Mais pour ce qui regarde la Tonsure, je prie très humblement Votre Éminence de vouloir bien réparer notre erreur involontaire en ratifiant ce qui a été fait [11]. »

Mgr Duret mentionne que Thann ne pouvait pas communiquer avec Strasbourg. C’est ce qui explique probablement que les testimoniales rédigées à Thann aient pu parvenir à Lyon, alors que rien ne pouvait passer entre Strasbourg et Lyon. Pour prouver sa bonne foi (et qu’il avait bien des « testimoniales » provenant d’une autorité reconnue), c’est alors que Mgr Duret envoie à Rome ce document, ainsi que le certificat de confirmation [12].

Le cardinal Van Rossum reçoit cette lettre d’excuse. Il soumet le cas au Congresso du 10 décembre. Le 13 décembre, il écrit à Mgr Duret : « Je me hâte de vous communiquer que vous pouvez être tranquille en conscience. » Le 24 décembre, Mgr Duret accuse réception de la lettre « par laquelle Vous avez bien voulu donner une réponse favorable et rassurante au sujet de l’ordination de la tonsure de notre Séminariste Ernest Sauer [13] ». La Propagande n’a pas jugé utile de conserver cette réponse dans ses archives.

Ernest allait donc pouvoir recevoir les ordres mineurs… puis la suite. Il sera ordonné prêtre le 11 juillet 1920.

Edmond Schlecht
En 1918, nous découvrons Edmond Schlecht à Cork, aux Missions Africaines, où il espère recevoir bientôt la prêtrise. C’est, bien sûr, au Supérieur général de Lyon d’accorder les lettres dimissoriales. Mais celui-ci découvre qu’il y a quelques zones d’ombre dans ce dossier… et cela va nécessiter de recourir à la Propagande. Dans une lettre du 30 avril 1918 adressée à la Propagande, Mgr Duret présente ainsi le cas : « Avec l’autorisation de la S. Congrégation de la Propagande, un de nos séminaristes alsaciens, Edmond Schlecht, a été ordonné sous-diacre à Strasbourg, son diocèse d’origine, vers la fin de novembre 1914. » Curieusement, son nom ne figure pas parmi les onze candidats nommés au début de cet article, pour lesquels la SMA a intercédé !

Poursuivons la présentation par Mgr Duret : « Cinq mois après [cette ordination au sous-diaconat], ayant été réformé et se croyant dégagé de tout service militaire, il réussit à passer en Hollande dans notre école apostolique de Keer, où il avait déjà étudié pendant 3 ans. De là, quelques mois plus tard, il passa en Irlande, dans notre Grand Séminaire de la Province Irlandaise, à Cork, où il fut ordonné diacre aux Quatre Temps de Noël 1916, et où il habite encore. Ce séminariste termine ses études cette année, il est par ailleurs dans les conditions voulues pour être ordonné prêtre, et a été jugé digne. Mais un doute s’est élevé au sujet de ses lettres testimoniales à cause de l’ignorance où l’on se trouve sur la teneur et l’étendue des dispenses en vertu desquelles il a été promu aux ordres jusqu’au sous-diaconat inclusivement, dans son diocèse d’origine, après avoir préalablement émis le serment, reçu au nom de notre Société par le supérieur du Séminaire de Strasbourg légitimement délégué. » Cela suppose que le Généralat SMA a envoyé, en 1914, une délégation en bonne et due forme au Supérieur du Séminaire de Strasbourg pour que celui-ci reçoive « au nom de la Société » le serment d’Ernest. Est-ce alors que le Prof. Dr Mathias s’est senti responsable d’Ernest et a décidé de demander à la Propagande des lettres dimissoriales pour qu’il soit ordonné sous-diacre ? Pour trouver un échange de correspondance entre le Séminaire de Strasbourg et la Propagande, cela demanderait une recherche plus ciblée dans les archives de ce dicastère.

Découvrons la suite de la demande de Mgr Duret : « En conséquence, je viens solliciter très respectueusement de Votre Éminence
1° La ratification de ce qui a été fait, spécialement pour l’ordination du diaconat, dans la mesure où une ratification est nécessaire.
2° Je serais très reconnaissant à Votre Éminence si elle voulait bien donner l’autorisation de procéder à l’ordination sacerdotale de M. Edmond Schlecht en le dispensant, dans la mesure où cela serait jugé nécessaire, des lettres testimoniales des diocèses de Strasbourg, Namur et Ruremonde. Car il est impossible en ce moment, vu surtout les graves inconvénients qui pourraient en résulter, pour lui et sa famille, de correspondre avec le diocèse de Strasbourg (son diocèse d’origine) et avec celui de Namur (diocèse dans lequel il a passé un an comme novice dans notre maison de Chanly). […] Pour les deux diocèses de Ruremonde et de Namur, M. Schlecht n’a séjourné que dans nos maisons, et nous sommes moralement certains qu’il n’y a pas contracté d’empêchement canonique [14]. »

Le cas est présenté au Congresso le 7 mai. La réponse (qu’on suppose positive) est envoyée le 24 mai [15]. Il est effectivement ordonné le 14 juillet 1918

Jean-Baptiste Vest et Robert Flesch
Les archives de la Propagande conservent deux lettres écrites de Strasbourg le 11 avril 1918, en latin, l’une par Jean-Baptiste Vest, et l’autre par Robert Flesch [16]. Ces deux SMA figurent bien parmi ceux pour qui le P. Ranchin a intercédé en octobre et novembre 1914. Tous les deux affirment ne pas pouvoir communiquer avec Lyon et demandent donc à la Propagande de fournir à l’évêque de Strasbourg les lettres dimissoriales pour que celui-ci les ordonne prêtres.

Pour cela ils décrivent donc leur parcours. Tous les deux sont infirmiers à l’hôpital de Strasbourg. J. B. Vest dit avoir été ordonné sous-diacre le 23 octobre 1914 par Mgr Fritzen. R. Flesch dit avoir reçu cette même ordination le 8 novembre 1914, par le même Mgr Fritzen. Si on compare cela au témoignage de F. X. Hirsch qui dit avoir été ordonné sous-diacre le 29 novembre par l’évêque de Strasbourg, on doit remercier cet évêque d’avoir organisé des cérémonies répétées afin de permettre aux SMA de se présenter comme sous-diacres aux autorités allemandes !

Tous les deux demandent (en latin) que « les lettres qu’il plaira à la Sacrée Congrégation de la Propagande de donner soient envoyées au Nonce auprès du Roi de Bavière »… ce qui laisse supposer que le courrier, dans les deux sens, a transité par cette voie très sure… même si les archives de la Propagande ne gardent pas trace des feuillets de la Nonciature les ayant accompagnés.

La Propagande a étudié leur demande au cours du Congresso du 30 avril, et le 3 mai le cardinal Van Rossum (nouveau Préfet de la Propagande) a écrit (en italien) à Mgr Duret que ces deux candidats ont demandé à la Propagande de donner les lettres dimissoriales, mais qu’avant de décider, « je vous prie de bien vouloir m’informer si rien ne s’oppose à ce que j’accorde cette concession [17]. »

Le 11 mai, Mgr Duret répond que ces deux sous-diacres « nous ont donné pleine satisfaction pour leurs études et leur piété durant les années qu’ils ont passées à notre Séminaire de Lyon. Je suis donc heureux de donner un avis favorable au sujet de leur promotion aux saints ordres du Diaconat et du Sacerdoce, en exprimant ma reconnaissance à Votre Éminence de ce qu’Elle daigne Elle-même leur envoyer les lettres dimissoriales [18]. » Le 31 mai, le cardinal Van Rossum envoyait les dimissoriales à Mgr Fritzen, évêque de Strasbourg [19]. Ces deux confrères au sort si lié seront ordonnés prêtres le 13 juillet 1919.

Tels sont les cas pour lesquels la SMA a eu recours à la Propagande, en faveur de séminaristes d’Alsace. Les archives nous montrent avec quelle bienveillance et célérité la Propagande a réagi. Grâce aux autorisations envoyées par la Propagande, ces séminaristes ne sont pas restés dans des situations bloquées par suite de fait de guerre. Pendant cette même guerre, la SMA a eu recours à la Propagande pour bien d’autres sujets : la SMA était un « client » bien connu de ce dicastère !

Pierre Trichet, qui était Archiviste sma à Rome, est décédé en 2016.

[1] NS vol. 588, fol. 570-571

[2] NS vol. 588, fol. 569 R et V

[3] NS vol. 588 et 589

[4] NS vol. 588, fol. 591 R

[5] NS vol. 588, fol. 594 R

[6] NS Vol. 604, fol. 333 R

[7] NS vol. 604, fol. 336 R

[8] NS vol. 604, fol. 335

[9] NS vol. 604, fol. 338 R

[10] Prot. 1863/917

[11] NS vol. 604, fol. 339 R

[12] Qui sont conservés en NS vol. 604, fol. 335 et 336.

[13] AMA 11/1.1 S, 1918, 36799

[14] NS vol. 604, fol. 279 R et 280 R

[15] NS vol. 604, fol. 280 V

[16] NS vol. 604, fol. 282 R et V ; fol. 284 R et V

[17] NS vol. 604 fol. 286 R

[18] NS vol. 604, fol. 287 R

[19] NS vol. 604, fol. 289-290

Publié le 1er février 2017 par Pierre Trichet