Paradoxes bibliques et modernité

Les textes du 19e D TO A [1], une lecture plutôt profane

Voici trois hommes qui se posent les mêmes questions. Où est-il, mon Dieu ? Qu’en est-il de mon peuple ? Il s’agit d’Elie, de Pierre et de Paul, et il y a une grande similitude entre eux.

Introduction : monter – descendre
Bibliquement, Moïse « monte » vers la montagne et Yahvé descend sur la montagne. A chacun sa part ! Cette situation, pourtant, est déjà paradoxale : si Dieu est partout, pourquoi fait-il monter Moïse ? C’est étrange, non ?… Maître Eckart nous donne une réponse lorsqu’il nous dit : « Sors de toi-même et monte vers Dieu ; au retour tu te connaîtras mieux [2]. »

Première partie : la détresse d’Elie
Elie est dévoré de zèle envers la maison de Dieu, mais il en fait tout de même un peu trop : massacrer 450 prophètes de Baal, c’est aller loin… Et Jézabel, la reine immigrée en Terre Sainte, n’aimera point !
Il faut comprendre le contexte de ce chapitre 19. Elie est à bout, à force d’être persécuté par Jézabel, cette reine païenne, et par ses sbires. Dans sa détresse, il a fuit vers la montagne. Pour le réconforter, Dieu lui montrera sa présence, comme il l’a fait avec Moïse. Ici encore, la montagne sera ébranlée de tonnerre et d’éclairs, de tremblements de terre, de feu et de fumée incandescente… Mais Le Seigneur n’était pas dans le feu. Le Dieu de Moïse, qui va devenir le Dieu d’Elie, ne sera plus qu’un silence qui frissonne [3], un souffle ténu devant qui il n’y a pas lieu de se voiler la face…

Mais alors, Dieu aurait-il perdu sa superbe voix ?

Non ! Au Sinaï, Dieu avait forcé la voix. Au milieu des grondements du tonnerre, des éclairs et de la nuée fumeuse, il a fait peur. Elie, quant à lui, va découvrir que Dieu est autre et qu’il sait parler dans un simple murmure : dans un silence qui frémit, comme dit l’Ecriture, il passe devant la caverne et « libère » Elie de la peur sinaïtique. Dorénavant, inutile de se voiler la face devant ce Dieu. En attendant de le sortir de derrière le voile déchiré du Temple pour le reconnaître enfin dans le Ressuscité. Cela nous conduit à un constat intéressant.
Aux grands moments de l’humanité, quand Jésus était sur la croix par exemple, Dieu est resté sans rien dire. Ou alors il a dit deux mots : « Que la lumière soit ! », et la lumière fut. Dieu était une voix avant de devenir une réalité humaine dans son Fils Jésus qui, de temps en temps, « théophanisait » et se montrait vraiment Dieu : pensez au baptême, à la transfiguration… Mais Dieu ne restera qu’une voix, et cette voix nous dit : « Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » C’est Elie qui, le premier, sut ainsi écouter Dieu.

Deuxième partie : la désolation de Pierre
Dans son périple sur les eaux chaotiques et tumultueuses du lac, Pierre s’élance à la rencontre du maître et s’enfonce. Il prend alors conscience que sa légèreté a provoqué une situation de détresse, tout comme Elie avait causé la sienne par son audace. Pierre s’est-il souvenu à ce moment de l’aventure d’un certain Jonas ? Lui, il avait carrément pris la fausse direction. Il s’était retrouvé au fond de l’eau, dans les entrailles d’un poisson qui, sagement, le ramena à bon port, à Ninive où il était censé aller… C’est la main tendue du maître qui sort Pierre et ses compagnons de la mélasse… Hommes de peu de foi, qui comptent trop sur eux-mêmes et n’écoutent pas le souffle discret de la voix de Dieu ! Il leur faut encore faire bien du chemin pour devenir adultes.
On ne plaisante pas avec les eaux du tohu-bohu primitif de la Genèse. Elles ont le tumulte et la rébellion dans les veines ! Pourtant, le Dieu premier, par sa seule voix, les domestique, les harmonise, et les confine au-delà et à coté de la terre ferme. Chacun à sa place ! Preuve en est dans l’épisode de Matthieu : dès que la Parole de Dieu, Jésus le Verbe, est montée dans la barque, le silence et le calme reviennent. Chacun se retrouve à sa place. Ah ! Ces hommes de petite foi qu’il faudra encore faire croître…

Paul
Paul est effondré devant le refus de son peuple à reconnaître le Messie. C’est sa grande désolation. Il va jusqu’à souhaiter devenir « anathème » [4] pour « sauver » ses frères. « Être anathème » signifie plus qu’une simple excommunication ou malédiction. C’est un appel à une destruction totale… Paul rejoint ainsi Jésus dans le don total de sa vie pour sauver son peuple et tous les peuples [5].

Conclusion
Pour l’homme moderne, tout cela est cosmique et archaïque. C’est un autre monde, hors temps et hors lieux, où il ne veut pas pénétrer. Il est pourtant tellement actuel, ce monde archaïque. A l’intérieur même de notre modernité, avec nos productions [6] et nos bouleversements si profondément irrationnels, où les banquiers et autres traders, selon toute apparence, ne savent même plus compter sur leurs dix doigts et, par appât du gain, nous infligent des raz-de-marée de crises qui nous déstabilisent totalement !

Cette mer en furie de la modernité ne ressemble-t-elle pas à celle que Pierre a affrontée en cette nuit dramatique ? Finalement, même avec le « temps », les temps et les tempêtes ne changent pas tant que ça… Plus l’homme est désemparé, plus il fanfaronne. Il serait peut-être temps que Dieu nous relance dans un murmure frémissant, surtout nous autres, les baptisés, hommes de petite foi qui avons peut-être déjà éteint prématurément notre lampe de veilleur. Avant même que le Seigneur passe pour nous tendre la main.

[1] 1R 19, 9a.11-13a – Rm 9,1-5 - Mt 14,22-33.

[2] Maître Eckart, 34e sermon, Albin Michel.

[3] 19, 12.

[4] TOB.

[5] La tradition officielle dit : être maudit … (voir Ac. 23,12…) par serment solennel : ne rien manger avant d’avoir tué (voir la fatwa musulmane !).

[6] Je pense au Da Vinci Code, à Harry Potter en 7 épisodes, à La planète des Singes… des productions hors lieux et temps, mais qui fascinent. Jugez de la situation : dans un laboratoire, des scientifiques expérimentent un traitement sur des singes pour vaincre la maladie d’Alzheimer. Mais leurs essais ont des effets secondaires inattendus : ils découvrent... et oui !!!

Publié le 28 septembre 2011 par Jean-Pierre Frey