Pascal : un guide pour dialoguer aujourd’hui ?

Le Père Albert Kouamé, sma, membre de la communauté du Zinswald, a soutenu brillamment son mémoire de Master en philosophie à l’Université de Strasbourg le 24 mai 2013. Sous la direction de M. Edouard Mehl, il a présenté une dissertation sur les Pensées de Blaise Pascal intitulée « La religion hors des limites de la simple raison ». Nous lui présentons nos plus vives félicitations et nous le remercions d’avoir accepté de nous faire partager ci-dessous quelques unes de ses découvertes [1].

L’actualité du paradigme pascalien de la résolution des conflits d’opinion par le dialogue constructif

C’est en profitant du débat sur l’hérésie ou l’orthodoxie du Jansénisme que Pascal trace les contours d’un modèle de dialogue pouvant servir à traiter efficacement les conflits d’opinion. En réponse à l’objection des libertins au sujet des contradictions sur la sotériologie, l’Eucharistie, la double nature de Jésus-Christ etc., Pascal analyse la question de l’hérésie et de l’orthodoxie dans la théologie chrétienne. Qu’est-ce qui fait une doctrine hérétique ou orthodoxe ? L’analyse de cette question permet à Pascal de montrer que les contradictions doctrinales dont parlent les libertins sont apparentes. Elles relèvent d’une fausse compréhension de l’hérésie et de l’orthodoxie par les chrétiens eux-mêmes. « Il faut les désabuser », dit Pascal [2]. Il faut montrer tant aux libertins qu’aux chrétiens que leurs conceptions de l’hérésie ou de l’orthodoxie sont fausses. Cette fausseté rend nulles les contradictions apparentes sur lesquelles les libertins fondent leurs objections contre la religion. Pascal analyse les sources des véritables hérésies ou orthodoxies apparentes pour mieux appréhender les doctrines véritablement orthodoxes.

Les sources des véritables hérésies ou orthodoxies apparentes

Elles n’instruisent et ne déclarent qu’une partie des vérités opposées. Elles nient les vérités contraires à celle qui est instruite et déclarée. Elles font croire par ignorance que ceux qui déclarent les vérités opposées nient de facto la vérité déclarée.

Les véritables hérésies ou orthodoxies apparentes prospèrent sur des présupposés qui sont faux. Pour mettre à nu la fausseté de ces préjugés, Pascal fait remarquer que « la foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire [3] ». A titre d’exemple il cite le livre des Proverbes : « Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie de peur de lui devenir semblable, toi aussi. Réponds à l’insensé selon sa folie de peur qu’il ne soit sage à ses propres yeux [4] ».

Il mentionne aussi le fait qu’aux mêmes noms on apporte des qualificatifs contraires, comme dans les expressions : monde ancien, monde nouveau. Pascal souligne qu’il « y a donc un grand nombre de vérités, et de foi et de morale, qui semblent répugnantes et qui subsistent dans un ordre admirable [5] ». De ce constat, Pascal démasque l’origine de la véritable hérésie ou orthodoxie apparente. Il apprend à ses interlocuteurs que « la source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques unes de ces vérités [6] ».

Parlant de manière spécifique de la polémique sotériologique et morale qui l’oppose aux molinistes, il renverse l’ordre des usages de l’hérésie et de l’orthodoxie. Présentant comme orthodoxe le jansénisme qui jusque là était condamné comme hérétique par les molinistes, il soutient en guise d’explication que « la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de nos vérités [7] ». Pascal se fait plus précis en soulignant que « d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous sommes contraires. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie, et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections [8] ».

A titre d’exemple Pascal cite la controverse sur la double nature de Jésus-Christ affirmée dans le dogme de l’incarnation. Il écrit : « Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens, ne pouvant allier ces choses qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorants [9] ».

De ce qui précède, on comprend bien qu’une doctrine véritablement hérétique et apparemment orthodoxe remplit trois conditions nécessaires : primo elle reconnaît uniquement une seule des vérités opposées ; secundo, elle nie la vérité opposée en pensant à tort que l’aveu de celle qu’elle affirme implique, par application du principe de non-contradiction, la fausseté de la seconde qu’elle exclut de facto ; tertio, elle accuse injustement que ceux qui défendent la vérité opposée nient la vérité quelle tient. Autrement dit, la véritable hérésie est une orthodoxie partiellement fondée qui exclut tyranniquement la vérité opposée et prend injustement ses partenaires de la seconde vérité pour des adversaires. Sa complexité réside dans le fait qu’elle est une doctrine mi-orthodoxe et mi-hérétique.

Selon Pascal, la persuasion au sujet d’une orthodoxie apparente et inversement au sujet d’une hérésie apparente repose sur deux faits. Le premier, nous apprend Pascal, est qu’« on se persuade mieux , d’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres [10] ». Le second tient au fait que l’opinion de l’hérétique est aussi vraie que celle contraire de ses adversaires apparents. Ces deux faits persuadent l’hérétique qu’il est le seul à être dans le vrai et l’orthodoxie.

Cette persuasion fantaisiste empêche celui qui est convaincu de son orthodoxie et de l’hérésie des autres de comprendre que la doctrine véritablement orthodoxe (ou l’opinion véritablement vraie) est celle qui tient les vérités opposées et apparemment contradictoires dans un ordre admirable. Cet ordre admirable dont parle Pascal est celui qui vogue entre une unité tyrannique (qui réduit la pluralité à une seule opinion) et une pluralité confuse (relativisme). En effet, dit Pascal, « la multitude qui ne se réduit point à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie [11] » L’hérésie apparente est une véritable orthodoxie injustement prise comme fausse parce qu’accusée à tort d’être une négation d’une des vérités opposées qu’une doctrine mi-orthodoxe et mi-hérétique tient pour absolument vraie.

Après avoir déterminé ce qu’est la vraie hérésie et la vraie orthodoxie, Pascal prescrit quelques règles pour démasquer et dépasser les doctrines mi-hérétiques et mi-orthodoxes.

[1] Le Père Albert, qui préparera pendant les années à venir une thèse de doctorat en philosophie, poursuivra certainement ses recherches sur ce thème pascalien du dialogue.

[2] B. Pascal, S 614, in Les provinciales, pensées et opuscules divers, Livre de Poche / Classique Garnier, Textes édités par G. Ferreyrolles et P. Sellier, Paris, 1999, p. 1153.

[3] Ibid.

[4] Proverbes, chapitre 26, verset 4-5, in Bible de Jérusalem, op. cit. p. 1041.

[5] B. Pascal, Pensées, S 614, in op. cit., pp. 1153-1154.

[6] Ibid., p. 1154.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid., S 617, in op. cit., p. 1158.

[11] Ibid., S 501, in op. cit., p. 1109.

[12] Ibid., S 801, in op. cit., p. 1365.

[13] Ibid., S 614, in op. cit., p. 1155.

[14] Ibid., S 579, in op. cit., p. 1140.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid., S 589, in op. cit., p. 1143.

Publié le 25 novembre 2013 par Albert Kouamé