Pierre Jacquot, sma (1939-2015) « un prêtre heureux »

Pierre répétait qu’il était « un prêtre heureux ». Il était heureux d’être prêtre et aimait bien célébrer l’Eucharistie en communauté.

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Le P. Pierre Jacquot
Photo SMA Strasbourg

Famille et formation
Sa vocation missionnaire, il avait commencé à l’assimiler depuis son jeune âge, entouré par la foi, le courage, la prière incessante de sa maman à laquelle il était très attaché, sans oublier aussi celle d’une tante religieuse hospitalière, sœur de sa maman.

Pierre est né le 22 septembre 1939, à Grandfontaine-Fournets, un charmant petit village du Haut Doubs horloger. Son papa, Charles, était employé communal. Il a été mobilisé avec l’arrivée de la guerre d’où il n’est jamais revenu. Il est décédé le 12 juin 1940 à Boullard, dans l’Oise, Pierre n’avait même pas un an. La maman continua d’habiter un logement attenant à l’école, tout près du presbytère, tout près de l’église, ce qui lui permettait d’aller à la messe tous les matins et d’y emmener très tôt ses deux gamins. Elle « tenait » la cabine téléphonique, le seul lieu du quartier d’où on pouvait téléphoner ou recevoir des appels. Il lui fallait alors « porter les commissions » parfois urgentes dans les fermes éloignées. Plus tard elle prit en charge la cantine communale qui accueillait pour le repas de midi les nombreux enfants des fermes des environs venant à l’école. Elle raffinait son service auprès des enfants, les amenant au coin du feu en hiver, séchant leurs habits lorsqu’ils arrivaient trempés par la pluie ou la neige… Elle les « gardait » aussi le jeudi lorsque ils venaient au catéchisme, assurant même des leçons de catéchisme, celui des questions-réponses de ce temps-là auxquelles il fallait ajouter quelques commentaires. Elle était devenue « la tante Jeanne » pour tout le monde. C’est dans cette ambiance de partage, de fraternité, de spiritualité que Pierre a appris la vie, l’attention aux autres, le sens de Dieu. La présence et la force de la maman Jeanne était pour Pierre un motif quotidien d’action de grâces. Ses lettres hebdomadaires ont été pour lui autant de caresses divines. Elle y est restée fidèle, tant qu’elle pouvait écrire, jusqu’à son décès en 2007.

Après l’école primaire au village, Pierre est entré au petit séminaire de Consolation au début d’octobre 1951. On y cultivait l’amour de la mission lointaine. Il y avait un « club » missionnaire dans lequel on priait pour les missions et on donnait sa petite cotisation. Les missionnaires, anciens élèves de passage en congé, venaient volontiers raconter leur mission et montrer des images ; parmi eux des membres des Missions Africaines, les Pères Robert Chopard Lallier, futur préfet apostolique de Parakou (Bénin), Joseph Chopard (Togo), Maxime Gaume et sa grande barbe (Bénin), André Lombardet (Côte d’Ivoire). On savait aussi, surtout depuis 1956, année du centenaire de la fondation de la SMA, que le Père Augustin Reymond de Grand Combe Chateleu, ancien élève de Consolation, avait été le premier membre de la Société des Missions Africaines à fouler le sol d’Afrique.

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Le P. Pierre Jacquot
Photo SMA Strasbourg

Ses études secondaires terminées, le 10 octobre 1959, Pierre est admis à la maison de formation SMA de Vigneulles, en Moselle, en vue d’être frère. Il y rencontre le Père Bardol, qu’il apprécie beaucoup, devenu son directeur spirituel… Peut-être que là il aura appris à mieux prier, car Pierre priait beaucoup. Lorsqu’il était à la communauté de Strasbourg, il se considérait parfois comme préposé à la prière. Dans sa prière, il mettait ses amis et ses bienfaiteurs, car selon lui ils portaient la mission avec lui… Il prononce son premier serment d’appartenance à la Société des Missions Africaines le 2 février 1961.

Aledjo, première expérience de mission
Son service militaire accompli, à Auxonne, près de Dijon, il est envoyé au Togo, au petit séminaire d’Aledjo, où il enseigne le français et le latin de 1963 à 1969. Le petit séminaire en était à ses débuts, remplaçant depuis 1961 l’œuvre des « petits clercs » établie à la mission d’Alejdo. Les locaux accueillant les enfants étaient vétustes et exigus, juste le strict nécessaire. C’est seulement en 1969 que les nouveaux bâtiments en construction de l’autre côté du village pourront accueillir les élèves et que le petit séminaire sera confié au clergé diocésain. En attendant, en 1963, arrive une équipe de jeunes confrères, les Pères Gilbert Brem et Jean Founchot et le Frère Pierre Jacquot, formant une équipe fraternelle et dévouée. Le Père Founchot dirige la construction de l’église et redonne une nouvelle allure aux vieux bâtiments. Pierre prend en charge l’enseignement du français et du latin et la surveillance générale, il mobilise ses amis et bienfaiteurs pour aider aux constructions, pour l’obtention des livres de base et du matériel scolaire nécessaire à l’enseignement. Il vient en aide aux séminaristes les plus pauvres, habitude qu’il conservera toute sa vie. « Les élèves sont dociles et ouverts. Ils veulent arriver » [1]. Il a aimé cette première expérience de mission, avec les enfants, dans un climat de simplicité et de paix. C’est avec bonheur qu’il acceptera plus tard de recommencer une expérience similaire au petit séminaire de Katiola en Côte d’Ivoire.

Retour aux études – théologie
Fort de son expérience d’enseignement à Aledjo, Pierre est nommé au petit séminaire des Missions Africaines à Haguenau. Il n’y reste qu’une année, peu à l’aise dans ce grand établissement qui est en train de changer d’orientation, un peu perdu aussi dans le milieu alsacien qu’il ne connaît guère. C’est alors qu’on lui propose de suivre des études à l’institut supérieur de catéchèse à Strasbourg en vue d’une spécialisation qui pourrait lui être utile en terre de mission. Mais la plupart des cours donnés en première année pour la catéchèse sont les mêmes que pour la première année de théologie. Avec l’accord de ses supérieurs, il opte avec joie pour un cursus en théologie en vue du sacerdoce. Il rejoint le Foyer des Missions Africaines qui vient de s’ouvrir au 2 chemin du Doernelbrück. Il y passe quatre heureuses années et termine ses études avec une licence en théologie et un mémoire sur le ministère des catéchistes en Afrique.

Il choisit lui-même la date de son ordination, le dimanche 14 juillet 1974, en son village natal de Fournets-Luisans. Mgr Marc Lallier, archevêque de Besançon, est heureux de l’ordonner « au titre de la mission ». C’était pour lui et pour les gens du village une façon de célébrer la fête nationale.

Il est tout de suite réquisitionné comme accompagnateur des jeunes étudiants au foyer saint Paul, propriété des Pères spiritains, avenue de la Forêt Noire à Strasbourg. C’est là que, dans le cadre de la coopération entre les deux instituts, sont accueillis pour le deuxième cycle des études secondaires les candidats missionnaires pour les Spiritains et les Missions Africaines. L’expérience se termine en cette année 1975, surtout par manque de candidats. Pierre est alors envoyé au Doernelbrück comme accompagnateur des candidats sma. Là aussi, l’expérience se termine vite, pour la même raison.

Missionnaire en Côte d’Ivoire
C’est avec plaisir qu’en octobre 1977 il arrive au petit séminaire St-Jean de Katiola où il reprend l’enseignement du français, du latin et de la catéchèse. Sa licence en théologie lui permet d’occuper le poste de directeur des études, car il fallait que le directeur des études soit muni d’un diplôme universitaire pour que le petit séminaire puisse être reconnu par l’État ivoirien. « J’aime ce que je fais, à savoir la formation des jeunes qui se préparent au sacerdoce. J’essaie de les écouter, de les comprendre, de leur donner des repères dans leur vie. L’équipe ici est soudée, il n’y a pas de tension » [2]. Il avait la patience nécessaire pour un tel ministère.

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Le P. Pierre Jacquot et le P. Joseph Pfister (à dr.)
Photo SMA Strasbourg

Le 16 mars 1985, le Père Jean Greter, supérieur régional pour le nord de la Côte d’Ivoire, décède des suites d’un accident, Pierre Jacquot est appelé à le remplacer. Il va tenir ce rôle jusqu’en 1995, date à laquelle il n’y aura qu’une seule région sma pour toute la Côte d’Ivoire. La région sma du nord Côte d’Ivoire s’étendait sur les diocèses de Katiola, Korhogo, Odienné et Bondoukou et il y avait encore une trentaine de confrères, dispersés en ce vaste territoire que Pierre se devait de visiter et d’encourager. C’était dur pour lui qui n’aimait pas voyager. Comme tout régional, il vient s’installer à la maison sma de Fronan et il seconde le curé de la paroisse, un confrère sma. Il avait désiré avoir auprès de lui un confrère résident qui assure l’accueil à la maison. En février 1992, arrive le Père Pfister en vue de ce rôle, mais il est assassiné le 14 mars. Ce fut une épreuve très dure pour Pierre.

En 1995, il reprend du service au petit séminaire de Katiola. Sa vie, Pierre l’avait affrontée avec beaucoup de courage, luttant avec lui-même pour se porter, pour faire ce à quoi il était appelé. Cet effort continuel sur lui-même le fatiguait de plus en plus. Lorsqu’il envisagea de quitter définitivement la Côte d’Ivoire, en 1997, il écrivit : « la fatigue est toujours là, mais que faire ? Je fais avec, en faisant attention cependant. Peut-on se donner davantage à son travail si on est toujours fatigué ? » Et dans tout cela, il savait aussi rire de lui-même.

En automne 1998, il est accueilli à la maison provinciale de Strasbourg pour un service de secrétariat et accepte un service dominical à la paroisse St-Aloyse. Il aime beaucoup ce service et le remplit avec joie et rectitude. Il aime la compagnie des confrères à la maison sma et se prête volontiers à leurs plaisanteries, allant souvent jusqu’à les provoquer. Mais le travail de secrétariat l’ennuie, la fatigue prend le dessus. En 2010, il rejoint Saint-Pierre. Après une année à la maison St-Pierre Claver, il est admis à l’Ephad.

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Le P. Pierre Jacquot
Photo Marc Heilig

Le 19 septembre 1999, veille de ses 60 ans, il retourne aux Fournets-Luisans pour célébrer son jubilé d’argent avec les siens. « Puissent Dieu et la Vierge Marie m’aider à rester toujours un prêtre heureux », avait-il écrit sur la carte d’invitation, et de citer Mgr de Brésillac : « J’entends dire : heureux le missionnaire, heureux le glorieux confesseur, heureux le généreux martyr… ! Eh bien, moi, je dis : heureux celui qui marche et qui reste où le Seigneur l’appelle… ! » Il célèbre ses 40 ans de sacerdoce avec sa famille à Saint-Pierre le samedi 14 juin 2014. Qu’il était un prêtre heureux, il nous l’a redit dans l’homélie lors de la célébration des jubilés le 8 septembre 2014. La maladie ne l’avait pas encore attaqué : « Oui, rendons grâce au Seigneur, nous disait-il encore lors de cette célébration. Il nous fait sans cesse des cadeaux… Il faut nettoyer nos yeux pour cueillir les signes parfois très minces du bien qui ne crie pas, des joies qui ne rejoignent pas les places publiques, de la fidélité qui se dessine dans la simplicité des gestes et des mots ».

Depuis son arrivée à Saint Pierre, il ne bougeait presque plus. En France, il n’a jamais conduit de voiture. Mais il ne semblait pas appréhender son dernier voyage qui devait l’amener sur l’autre rive. Il en a attendu l’issue, sûr de sa foi, sûr de son Dieu. Il s’en est allé paisiblement à Saint-Pierre le 17 octobre 2015.

« Je demande à tous mes parents, confrères, amis, de prier pour moi, d’implorer la miséricorde de Dieu pour toutes mes défaillances et péchés. Je demande pardon à tous ceux que j’aurais pu peiner par mon exemple, mes paroles et je remercie tous ceux qui m’ont aidé à devenir prêtre et à rester un prêtre heureux » [3] .

[1] Circulaire de 1964.

[2] Circulaire du 24 décembre 1997.

[3] « Mes dernières volontés » - Strasbourg 04 juillet 1987.

Publié le 27 janvier 2016 par Jean-Marie Guillaume