Pierre Jacquot : un prêtre heureux

La famille, des amis, des prêtres et de nombreux confrères sma se sont retrouvés, dans l’après-midi du 21 octobre 2015, à la chapelle de Saint-Pierre pour la célébration d’adieu de Pierre Jacquot, une célébration bien fervente, présidée par le Père Jean-Marie Guillaume, Supérieur du District sma de Strasbourg, qui prononça l’homélie que voici.

« Je rends grâces à Dieu sans cesse à votre sujet pour la grâce de Dieu qui vous a été accordée dans le Christ Jésus ; car vous en lui vous avez été comblés. » C’est ce à quoi Saint Paul nous invite dans la première lecture de ce jour [1].

Nous sommes rassemblés autour de notre confrère, parent et ami, Pierre Jacquot, pour rendre grâce pour ce qu’il a été. Sa vie, Pierre l’a affrontée avec beaucoup de courage, luttant avec lui-même pour se porter, pour faire ce à quoi il était appelé, pour réaliser ce qu’il avait projeté. Cet effort continuel sur lui-même le fatiguait beaucoup, surtout dans les dernières années. Lorsqu’il envisageait de quitter définitivement la Côte d’Ivoire, en 1997, il écrivait déjà : « la fatigue est toujours là, mais que faire ? Je fais avec, en faisant attention cependant. Peut-on se donner davantage à son travail si on est toujours fatigué ? » Et dans tout cela il savait aussi rire de lui-même, il se prêtait volontiers à la plaisanterie et même il la provoquait, surtout avec ses jeunes confrères. Ce fut finalement une performance pour lui que d’avoir duré ainsi trois quarts de siècle.

Nous rendons grâce pour le don du sacerdoce ministériel qui lui a été fait et qu’il appréciait beaucoup. Il avait lui-même choisi la date d’un 14 juillet pour son ordination, c’était un dimanche. L’ordination a eu lieu dans son petit village de Fournets-Luisans, dans le Haut Doubs. C’était pour lui et pour les gens une façon de célébrer la fête nationale. Il aimait célébrer l’Eucharistie. Il était heureux d’être prêtre, il répétait sans cesse qu’il était un prêtre heureux. « Puisse Dieu et la Vierge Marie m’aider à rester toujours un prêtre heureux », écrivait-il dans sa carte d’invitation pour ses 25 ans de sacerdoce, le 19 septembre 1999, veille de ses 60 ans, et de citer Mgr de Brésillac : « J’entends dire : heureux le missionnaire, heureux le glorieux confesseur, heureux le généreux martyr… ! Eh bien, moi, je dis : heureux celui qui marche et qui reste où le Seigneur l’appelle… ! » Qu’il était un prêtre heureux, il nous l’a encore redit il y a un peu plus d’une année, lors de la célébration des jubilés le 8 septembre 2014, pour ses 40 ans de sacerdoce. La maladie ne l’avait pas encore attaqué.

Sa vocation missionnaire, il avait commencé à l’assimiler depuis son jeune âge, entouré par la foi, le courage, la prière incessante de sa maman à laquelle il était très attaché. La présence et la force de la maman Jacquot sont très significatives dans le cheminement missionnaire de son fils. C’était pour lui chaque jour un motif d’action de grâces, et les lettres hebdomadaires ont été pour Pierre autant de caresses divines. Elle y est restée fidèle, tant qu’elle pouvait écrire, jusqu’à son décès en 2007.

Il était entré au petit séminaire de Consolation au début d’octobre 1951, c’est là que je l’ai rencontré pour la première fois. Il était déjà un peu imposant et ses copains l’appelaient familièrement « le gros Pierrot ». A l’arrivée en cette école, il y avait un test de connaissances, il avait été admis en septième, heureux de ne pas être accepté en sixième où le professeur de classe, de stature physique imposante et à la voix caverneuse, terrorisait les petits que nous étions par une sévérité hors du commun. Ainsi il avait été mieux préparé à affronter la sixième. Pierre, comme un bon nombre d’entre nous, a survécu. Au séminaire de Consolation, on cultivait l’amour de la mission lointaine. C’est presque naturellement que Pierre s’est orienté vers les Missions Africaines à la suite de plusieurs aînés, dont le Père Robert Chopard Lallier, le futur préfet apostolique de Parakou, qui avait plusieurs frères dans le village.

Sa marche vers le sacerdoce est passée par quelques détours. C’est ainsi qu’il a fait son noviciat à Vigneulles en vue d’être frère, avec le Père Bardol qu’il appréciait beaucoup… Peut-être qu’il y aura appris à mieux prier, car Pierre priait beaucoup. Lorsqu’il était avec nous à Strasbourg, il se considérait parfois comme préposé à la prière, et pourquoi pas ? Dans sa prière, il mettait ses amis et ses bienfaiteurs, qui comptaient beaucoup pour lui car, d’après lui, ils portaient la mission avec lui… Son séjour à Vigneulles terminé, il a été envoyé au Togo, au petit séminaire d’Aledjo.

Il a aimé l’enseignement et sa vie auprès des petits séminaristes : « les élèves sont dociles et ouverts, ils veulent arriver », écrivait-il dans sa circulaire de 1964. Expérience qu’il a ensuite renouvelée par deux fois à Katiola, au petit séminaire Saint-Jean où il avait été nommé directeur des études, car il fallait un diplôme d’état pour occuper un tel poste.

Entretemps, Pierre avait obtenu la licence en théologie, octroyée par la faculté de théologie de Strasbourg, diplôme dont il était fier. « J’aime ce que je fais, écrivait-il depuis le séminaire St Jean de Katiola le 24 décembre 1997, à savoir la formation des jeunes qui se préparent au sacerdoce. J’essaie de les écouter, de les comprendre, de leur donner des repères dans leur vie. L’équipe ici est soudée, il n’y a pas de tension ».

Son service comme supérieur régional au nord Côte d’Ivoire a été discret. Il se voulait être présent et accueillant pour ses confrères à la maison régionale, présent aussi auprès d’eux dans leurs différents lieux de mission qu’il se devait de visiter, même si les déplacements lui coûtaient de plus en plus. Il a été fidèle aussi à célébrer l’Eucharistie dominicale à Saint-Aloyse à Strasbourg.

« Oui, rendons grâce au Seigneur, nous disait-il lors du jubilé 2014. Il nous fait sans cesse des cadeaux… Il faut nettoyer nos yeux pour cueillir les signes parfois très minces du bien qui ne crie pas, des joies qui ne rejoignent pas les places publiques, de la fidélité qui se dessine dans la simplicité des gestes et des mots [2]. »

L’évangile choisi pour cette liturgie [3] raconte l’histoire de la traversée du lac de Galilée par Jésus avec ses apôtres. Cet évangile fait allusion aux difficultés que peut rencontrer un être humain, un chrétien, un missionnaire, dans son cheminement de vie jusqu’à la traversée finale. Pierre n’aimait pas trop voyager, il le faisait lorsque cela lui était ultra nécessaire.

Depuis qu’il avait atterri à Saint Pierre, il ne bougeait presque plus. Il avait arrêté de conduire en Côte d’Ivoire, suite à un dérapage de sa voiture sur une piste mouillée en réparation qui l’avait laissé handicapé, c’était en janvier 1997. En France, il n’a jamais conduit de voiture. Mais il ne semblait pas appréhender son dernier voyage qui devait l’amener sur cette autre rive que Saint Luc mentionne dans l’évangile de ce jour. Il en a attendu l’issue, sûr de sa foi, sûr de son Dieu, qui ne lui aura pas reproché comme aux apôtres son manque de foi, et qui l’aura accueilli sur l’autre rive, là où les vents et flots, ceux de la fatigue et de la maladie, sont dominés par celui qui est le maître de la vie et que nous célébrons maintenant dans son mystère de mort et de résurrection.

« Mes dernières volontés »
« Je demande à tous mes parents, confrères, amis, de prier pour moi, d’implorer la miséricorde de Dieu pour toutes mes défaillances et péchés. Je demande pardon à tous ceux que j’aurais pu peiner par mon exemple, mes paroles, et je remercie tous ceux qui m’ont aidé à devenir prêtre et à rester un prêtre heureux [4]. »

[1] Première lettre aux Corinthiens, 1,4-6 et 8-9.

[2] Jubilé du 8 septembre 2014.

[3] Luc, 8,22-25.

[4] Pierre Jacquot, Strasbourg, le 4 juillet 1987.

Publié le 26 février 2016 par Jean-Marie Guillaume