Portrait d’un aristocrate du XIXe siècle

Melchior Marie Joseph de Marion Brésillac naît à Castelnaudary le 2 décembre 1813. Il est ordonné prêtre en 1838. Après un long séjour en Inde, il fonde la Société des Missions Africaines (SMA). Lorsqu’il rejoint en 1859 les trois missionnaires qu’il a envoyés en Sierra Leone, il débarque en pleine épidémie de fièvre jaune…

Quel homme se cache derrière ces faits, quel tempérament, quelle histoire ? Pour comprendre son parcours, il faut se pencher sur son enfance et aussi sur la grande Histoire. Nous sommes au XIXe s., celui qui porta le plus grand nombre de créations d’instituts missionnaires, et qui vit aussi la France se moderniser, tant par la science que par ses mœurs ; la démocratie devient une référence et le pays s’affirme comme puissance coloniale.

Melchior est issu d’une famille aisée, aristocratique et cultivée [1]. Joséphine Marion Gaja, sa mère, et Gaston de Brésillac, son père, ont 9 enfants dont beaucoup vont mourir en bas âge. Melchior est l’aîné, il sera témoin du chagrin de ses parents. Réservé et studieux, il aime passer des heures dans la bibliothèque familiale. C’est d’ailleurs le père qui instruit ses enfants. Gaston de Brésillac a perdu une partie de sa fortune au cours de la Révolution, il travaille désormais comme ingénieur et contrôleur du Canal du Midi. Le jeune Melchior grandit « ainsi à l’ombre des chagrins et des regrets du passé, sans beaucoup d’argent de côté, dans la réserve et la discrétion [2] », dans un environnement rural et calme. Il exprime sa réserve face aux voyageurs empruntant le Canal du Midi : « Que je serais malheureux si j’étais obligé de courir ainsi le monde ! Ce monde, je le trouvais déjà trop grand quand, pour une cause exceptionnelle, je devais aller jusqu’à Carcassonne, à l’Orient, et jusqu’à Toulouse, à l’Occident ; car ces deux villes, jusqu’à l’âge de vingt-six ans, furent mes deux extrêmes longitudes. Quant aux longs voyages, au bruit, aux discussions, j’en ai toujours eu horreur... [3] »

Il est pourtant appelé par les missions lors de son passage au petit séminaire de Carcassonne où il entre à 19 ans afin d’achever ses études. Ordonné prêtre en décembre 1838 pour le diocèse de Carcassonne, il est d’abord vicaire à la paroisse St-Michel de Castelnaudary. Mais son désir de devenir missionnaire ne s’estompe guère même si son père s’y oppose formellement. Son évêque refuse aussi de le laisser s’engager dans cette voie, puis finit par accepter. Dès que l’autorisation de partir lui est accordée, Melchior prend le large. Il renonce à revoir sa famille par crainte de revenir sur sa décision mais lui envoie des lettres où il exprime sa tendresse et sa souffrance de partir sans l’approbation familiale. Il marque alors dans sa vie une première rupture, il affirme sa ferveur et se montre obstiné face à ses propres sentiments : les grandes causes valent plus que sa propre vie. C’est le portrait d’un être passionné et fortement déterminé.

Le 9 juin 1841, il se rend au séminaire des Missions Étrangères et, six mois plus tard, embarque pour le Vicariat Apostolique de Pondichéry. Après deux ans de travail, il est nommé Vicaire de Salem puis participe au Synode de Pondichéry. Il devient responsable de la formation du clergé indien. En 1846, à 32 ans, il est nommé Vicaire Apostolique de Coimbatore puis ordonné évêque titulaire de Pruse le 4 octobre de cette même année.

JPEG - 117.6 ko
Portrait de Mgr Brésillac.
Photo Jean-Marie Guillaume

Brillant et visionnaire, il se trouve peu à peu en désaccord avec les méthodes de ses confrères : convaincus de la supériorité de la civilisation occidentale, ils la considèrent comme le seul modèle possible de christianisme. La plupart des membres du clergé se refuse absolument à envisager la création d’une Église indienne capable de s’assumer elle-même avec des prêtres et des évêques natifs du pays. La formation donnée est nettement insuffisante : « Et puis comment traite-t-on le clergé indigène ? Premièrement pas d’instruction (…) pas d’histoire, pas de géographie, pas de littérature, pas d’écriture sainte, pas de droit, pas de chant (…) Il ne faut pas qu’un prêtre indigène soit trop instruit (…) Mais d’où peut venir une telle pensée ? » La conception du travail missionnaire de Melchior dérange les habitudes et les mentalités, tant en Inde qu’à Paris ou à Rome. Tous ses efforts pour arriver à les changer se révèlent inutiles, aussi se décide-t-il à démissionner de sa charge de Vicaire Apostolique et à quitter les Missions Étrangères en 1855. Il est là encore en rupture mais, paradoxalement, il se remet à la totale disposition de la Propaganda Fide, avec l’espoir d’être envoyé vers « les peuples les plus abandonnés de l’Afrique [4] »1). Le cardinal Barnabo lui demande alors de fonder une société de prêtres qui serait à l’entière disposition du Saint Siège [5].

JPEG - 102.4 ko
Plaque commémorative de N.-D. de Fourvière.
Photo SMA Strasbourg

Ne ménageant pas sa peine, Brésillac devient tour à tour quêteur, prédicateur, administrateur et rencontre à Marseille un certain M. Régis [6] qui lui donne de précieux renseignements sur le royaume du Dahomey (l’actuel Bénin), un territoire sur lequel il jette son dévolu mais qu’il n’obtiendra jamais. En quelques semaines, il recueille les fonds nécessaires pour acheter à Lyon, sur la colline des Martyrs, un petit clos avec une maison modeste. Trois semaines plus tard, le 8 décembre 1856 à Notre-Dame de Fourvière, Mgr de Marion Brésillac, l’Abbé Planque, l’Abbé Reymond, le Frère Jean-Baptiste et Messieurs Alba, Génin et Garnier fondent la Société des Missions Africaines.

Brésillac sillonne ensuite la France à la recherche de soutiens solides, de subventions et de nouvelles vocations. En août 1857, il pense avoir consolidé les bases du nouvel Institut et réitère la demande d’attribution d’une terre de mission en Afrique. Le 13 avril 1858, la colonie anglaise de Sierra Leone est érigée en Vicariat Apostolique et concédée à la SMA. Brésillac en est nommé Vicaire Apostolique. Cet acte représente la reconnaissance officielle du nouvel Institut par le Saint-Siège.

JPEG - 87.4 ko
Freetown (Sierra Leone).
Photo Jean-Marie Guillaume

Il s’emploie ensuite aux préparatifs de départ et charge les PP. Reymond et Bresson et le Fr. Reynaud d’effectuer un voyage de reconnaissance en Sierra Leone. Brésillac les accompagne jusqu’à Marseille où ils embarquent le 4 novembre ; ils arriveront à destination le 12 janvier 1859. Décidé à partir au plus vite, Melchior confie au P. Planque la difficile tâche de tenir la Société durant son absence. Le 11 mars 1859, Mgr de Marion Brésillac, le P. Riocreux et le Fr. Monnoyeur embarquent sur la Danaë qui lève l’ancre à Brest, fait escale à Gorée au Sénégal le 7 avril, repart le 10 mai et arrive quatre jours plus tard à Freetown. En attendant leur arrivée, le P. Reymond a eu le temps de faire connaissance avec la pittoresque vie coloniale : « Là fourmille une population d’environ 70 000 âmes au corps noir. Ville bizarre où le luxe le plus effréné côtoie la nudité et la sauvagerie, où le chapeau à plume d’autruche orne une tête noire dont le corps n’a qu’un collier de perles pour compléter sa toilette ; ou bien une chemise blanche comme la neige, aux déchirures béantes, et repassée à se tenir raide comme du fer blanc, rehausse la noirceur du teint de son propriétaire, se promenant ainsi la canne blanche à la main, dans la rue... Mais hors de la ville, tout change d’aspect [7] ».

JPEG - 100 ko
Freetown (Sierra Leone).
Photo Jean-Marie Guillaume

Cette terre bigarrée mais désolée est qualifiée de « White man’s grave » car la fièvre jaune ravage le pays. Malgré les avertissements du commandant de bord, Brésillac souhaite mettre pied à terre : « Je suis ici dans mon diocèse. Mes enfants sont dans le danger, ma place est avec eux ». La plupart des missionnaires sont déjà atteints. Le P. Riocreux meurt le 2 juin 1859. M. Bresson décède trois jours après. Le 13 juin, c’est au tour du Frère Gratien. Le commandant d’un navire en escale à Freetown veut renvoyer Mgr de Marion Brésillac au Sénégal mais celui-ci refuse de quitter le pays. Le 25 juin, il rend son âme à Dieu, assisté du P. Reymond qui lui avait conféré l’extrême onction. Le P. Reymond, lui-même malade, confie l’argent de la mission à M. Seignac de Lesseps, vice-consul de France. Le 28 juin, emporté à son tour, il est enterré à côté des autres missionnaires. M. de Lesseps pose les scellés sur la maison des missionnaires. Seul le Frère Reynaud, que Brésillac a renvoyé à temps, aura la vie sauve. Ainsi s’achève la première mission en Sierra Leone, conduite par un missionnaire soumis à la volonté sainte de Dieu. Mgr de Marion Brésillac repose, depuis janvier 1928, dans la chapelle de la maison des Missions Africaines de Lyon.

JPEG - 88.6 ko
La tombe des premiers missionnaires sma en Sierra Leone.
Photo Jean-Marie Guillaume

Quand naît la SMA, elle est une réponse à un besoin, la nécessité d’évangéliser des peuples d’Afrique, mais aussi au refus de cautionner des pratiques qui apparaissaient au Fondateur néfastes et allant à l’encontre du but poursuivi, l’établissement de l’Église dans un pays non chrétien. Melchior de Marion Brésillac aura été un homme de convictions, de contradictions et d’opposition. Il incarne à lui seul les chamboulements du XIXe s. Avec de grands élans romantiques, il eut aussi sur l’être humain un regard progressiste, affichant un esprit humaniste et se laissant influencer par les courants et les innovations de son époque même s’il devait toujours rester fidèle aux traditions familiales et garder obéissance envers son Église.

JPEG - 75.4 ko
La tombe des premiers missionnaires sma en Sierra Leone.
Photo Jean-Marie Guillaume

[1] « La famille de Marion est une très ancienne famille originaire de Fanjeaux ; on la trouve établie là dès le début du XVe siècle ». Cf. BIAU Jean, De Castelnaudary au cœur de l’Afrique, Carcassonne, 1998.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Lettre au Cardinal Barnabo, 23 juin 1956 AMA.

[5] Les anciens ordres, en effet, sont jugés trop indépendants face à la Propaganda Fide.

[6] M. Régis, armateur et commerçant, propriétaire d’une importante fabrique à Ouidah, fit part à Melchior de sa disposition à seconder l’établissement d’une mission dans le royaume du Dahomey. Cf. BALLARD Martine, Mission catholique et culte Vodou, P. U. de Perpignan, 1998.

[7] Lettre du P. Reymond à Mme Blanchet, AMA.

Publié le 8 octobre 2014 par Valérie Bisson