Portrait et motivations d’un djihadiste

Qui sont-ils, ces gens ? Telle est la question posée par le livre de Jean Birnbaum [1]), ou un « fanatisme débile ou une folie barbare [2] »

Un extrait du livre

« … Même lorsqu’on reconnaît que ces combattants sont mus par une croyance, on réduit en général celle-ci à un fanatisme débile ou à une folie barbare. Héritiers d’une tradition associée à l’idéal des Lumières, nous opposons systématiquement la croyance zélée au savoir rationnel ; nous associons spontanément l’engagement dogmatique au manque d’éducation.

Certes, quand on examine l’ultime confession de tel ou tel kamikaze islamiste, convaincu que soixante-douze vierges l’attendent au Paradis, on croit pouvoir railler un pur délire ; lorsqu’on lit le témoignage d’un jeune combattant français d’AIep, assurant qu’en Syrie le cadavre des martyrs dégage une délicieuse odeur de musc, on a envie de crier au fou. Mais tout change si l’on voit dans ce discours le résultat d’un long cheminement intime, dont chaque étape a impliqué une révolte logique, une certitude renforcée. Dès lors, le djihadiste n’apparaît plus comme un déshérité ou un imbécile, mais plutôt comme un jusqu’au-boutiste de la vérité. Peu importe, du reste, qu’il soit ou non un grand érudit : les hommes qui menèrent les guerres de religion, dans l’Europe du XVIe siècle, n’étaient pas tous de grands théologiens, mais tous avaient la certitude de mener un combat commun ! De même, ce qui lie deux djihadistes nés dans des milieux et sur des continents différents, le premier issu de la bourgeoisie nigériane et le second d’une modeste famille française, l’un musulman d’origine et l’autre converti, ce sont essentiellement des textes, des actes et une foi identiques. Indépendamment de leur nationalité, de leurs origines sociales et de leur bagage culturel, ils ont en commun une même trajectoire dans l’indignation, la rébellion et l’espérance. Si ce parcours les mène jusqu’à Mossoul, et s’ils sont prêts à y laisser leur vie, ce n’est pas sans rapport avec leur croyance : jour après jour et dans toutes les langues, des prédicateurs djihadistes évoquent les prophéties qui ont annoncé l’avènement du Royaume de Dieu dans cette région de la terre.

« Pour devenir « frères », il faut être « frères en », écrit Régis Debray, qui a insisté sur la dimension essentiellement communautaire de toute religion, allant jusqu’à proposer de remplacer ce mot par « communion », au sens d’une expérience à la fois viscéralement ressentie et intensément partagée.

Ainsi, pour comprendre l’engagement de ces individus aux origines et aux itinéraires si différents, l’urgence n’est pas de réduire leur discours à un simple prétexte. C’est de prendre au sérieux ce qu’ils vivent en même temps, y compris à distance ; c’est d’entendre ce qu’ils disent parfois séparément, mais toujours ensemble.

Or, que disent-ils ? Qu’il s’agit pour eux de défendre un Dieu unique, de protéger son image, de travailler à son triomphe, de bâtir son royaume. Les textes et les vidéos des djihadistes en témoignent : cet effort les inscrit dans une communauté où chacun s’en remet à une autorité transcendante, à des révélations prophétiques, à des êtres suprasensibles, aux anges protecteurs, au jugement dernier, à la résurrection des corps... bref à des réalités invérifiables par les voies de l’expérience ordinaire. Leur discours répugne à la raison, bien sûr, il s’avère incompatible avec elle, il la scandalise, même. Mais c’est le propre de tout discours religieux. Pour ceux qui n’y croient pas, les contenus de la foi sont toujours absurdes. Inversement, pour ceux qui y croient, l’existence de Dieu s’éprouve mais ne se prouve pas. « Voilà ce qu’est la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison », disait Blaise Pascal [3]. »

Ce que Jean Birnbaum rejette, il le dit clairement, c’est l’approche superficielle que l’ensemble de politiciens et journalistes ont de ce phénomène auquel ils dénient toute origine religieuse, étroite mais réelle parce que pour eux toute religion est soit débile soit archaïque, donc n’a aucune consistance réelle. Il ne faut pas oublier que, dès le début de la gauche, on a évacué le religieux. Ce qui explique le 2e volet du titre : « Un silence religieux : la gauche face au dijhadisme ».

Quant à moi, je dirais que ces pages entrent dans le cadre d’une réflexion élargie lors de cette année sur la miséricorde que le pape veut étendre jusqu’au périphérique : la miséricorde sans frontières. Et je pense, que face à ce fanatisme religieux et fondamentaliste, François essaie de créer un contrecourant chrétien profond, libéré et ouvert, inspiré de l’évangile [4].

[1] Jean Birnbaum, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Seuil. Jean Birnbaum est journaliste, responsable du Monde des livres.] ]et, pour lui, elle semble fondamentale si l’on veut comprendre ce mouvement du djihadisme. Est-ce la religion qui les inspire (l’Islam ou l’Islamisme[[Les deux ne se place pas au même niveau et n’exigent pas le même comportement.

[2] Birnbaum, op. cit. ?

[3] Birnbaum, op. cit., p. 26-28.

[4] A la limite, avec une pointe d’ironie, on pourrait dire : la miséricorde face à la kalachnikov ! Mais ne disons pas de trop !

Publié le 10 juin 2016 par Jean-Pierre Frey