« Prêtre par défaut »

L’allemand permet de dire : ein Dennoch Priester, qui peut se traduire par pourtant-prêtre (mot à mot), prêtre quand même ou [malgré tout, prêtre par défaut ou par miséricorde. Il y a ceux qu’on appelle de bons prêtres, à la vie exemplaire, à l’aise dans leur ministère, accomplissant leur service avec compétence. Et puis ceux qu’on appelle « prêtres par défaut ».

Peut-être n’avaient-ils pas les qualités ou les capacités pour devenir prêtres, ou avaient-ils des défauts qui auraient dû les en empêcher ! Ils ont quand même été ordonnés prêtres, on ne sait comment, et le sont restés parce qu’ils n’avaient nulle envie de renoncer à une vocation qu’ils ont accomplie tant bien que mal. Ils sont comme des gens mal à l’aise dans un habit qui n’est pas à leur taille.

Parmi eux, ceux qui sont nuls en pastorale, ont toujours la possibilité de se rabattre sur la prière, qui est pourtant l’essentiel de leur vie et qui leur reste quand, pour diverses raisons (l’âge, la maladie), ils sont hors service. Comme ce jeune prêtre qui, dans la trentaine, est atteint de la sclérose en plaques. Il avait une folle envie de servir et des projets plein la tête. La paralysie progressait inexorablement et le clouait au lit. On pouvait reconnaître en lui une image du Christ immobilisé sur la croix, devenu Dieu inutile sauvant le monde. Il ne fallait pas dire cela devant lui. Il pouvait vous répondre : « Vous avez beau parler, vous qui êtes libres de vos mouvements. » A se demander ce que nous faisons de nos mains et de nos pieds.

Ceux qui se savent nuls en pastorale peuvent se consoler. Ils ont un frère, et pas le moindre, le patron de tous les prêtres, Jean-Marie Vianney, curé d’Ars. Il se disait lui-même un incapable et a tenté, à maintes reprises, de déserter son poste. Il est vrai qu’on l’a un temps flanqué d’un sujet brillant qui lui faisait sentir son incapacité. Lui, il l’a accueilli comme une grâce.

Ceux qui sont mal à l’aise dans les réunions spécialisées, celles de prêtres, peuvent se consoler en lisant Zanoti Zorkine quand il écrit : « vraiment, j’insiste, affranchis-toi des réunions inutiles, pratiquement toutes. Choisis le camp de la maison, laisse l’entreprise à l’entreprise [1] ».

S’ils sont allergiques à l’uniforme, ils pourront se consoler en lisant dans les évangiles : « Méfiez-vous des scribes qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques [2] ».

S’ils sont mal à l’aise dans les grandes assemblées liturgiques, dans les services pompeux, qu’ils pensent à Charles de Foucauld en adoration dans son ermitage du désert, ou aux prêtres qui président l’Eucharistie devant une poignée de fidèles comme, par exemple, le P. Jacques Hamel. Qu’ils pensent à Jésus qui aimait la compagnie des enfants.

Il y a aussi ceux qui, en regardant en arrière et en jetant un coup d’œil sur leur passé, prennent conscience que leur comportement les a rendu indignes, si loin de ce que peut être un bon prêtre. Qu’ils se souviennent que Dieu écrit droit avec les lignes courbes, comme l’a chanté ce « ci-devant prêtre » par la chanson. Pour se convaincre que, selon le mot de Saint Paul, « la puissance de Dieu éclate dans la faiblesse de l’homme », qu’ils lisent La puissance et la gloire de Graham Green. Qu’ils se rappellent de ce que disait l’ermite laïc saint Nicolas de Flue qui a eu à faire à des prêtres peu recommandables : « si une fontaine à plusieurs tuyaux, des tuyaux de plomb, de cuivre, d’argent et d’or, elle dispense toujours la même eau, de même les bons et les mauvais prêtres qui administrent le sacrement de l’Eucharistie, peuvent nous donner la même grâce pour autant que nous en soyons dignes ». Saint Paul avait déjà écrit : « mais ce trésor, nous les apôtres, nous le portons en nous comme dans des poteries sans valeur, ainsi on voit bien que cette puissance extraordinaire ne vient pas de nous, mais de Dieu [3] ».

Et puis, il y a cette consolation, et pas la moindre, que l’Église à laquelle ils appartiennent apparaît souvent sous bien des rapports comme une « Église malgré tout ». Quand, par exemple, le pharisaïsme déforme son visage. N’était-ce pas du pharisaïsme quand on écartait du « service divin » des jeunes nés hors mariage ?? Stigmatisés par leur propre Église, sans faute de leur part.

Arrive François, qui met le doigt sur la plaie quand il demande de dépasser ces catégories trop longtemps en vigueur : en règle et pas en règle. Quand il ose écrire dans son exhortation La joie de l’Évangile, au paragraphe 49 : « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités », ne fait-il pas écho à ce qu’écrivait Charles Péguy : « elle a les mains propres, mais elle n’a pas de mains » ?

Faut-il rappeler à celui qui se sent « prêtre malgré-tout » à cause de son passé sombre les paroles des prophètes, entre autres celles d’Isaïe au chapitre 1, 18 : « Si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront comme la neige... » pour réveiller en lui la foi en la Miséricorde infinie de Celui qu’il sert si mal.

Qu’il s’approche de Lui, par derrière à cause de son impureté, qu’il touche, ne fut-ce que le bord de son vêtement pour s’entendre dire « confiance... ta foi t’a sauvé [4] »

[1] Zanoti Zorkine, Au diable, la tiédeur, p. 71.

[2] Mc 12, 38.

[3] 2 Cor 4, 7.

[4] Mt 9, 22.

Publié le 21 mars 2017 par Alphonse Kuntz