Proposer l’Evangile à l’Europe d’aujourd’hui ?

Homélie prononcée à la cathédrale de Strasbourg le 7 mars 2012 lors de la messe pour l’Europe par Mgr Aldo Giordano (extraits)

La semaine dernière, une journaliste m’a demandé s’il est devenu difficile d’annoncer et de proposer le christianisme à l’Europe d’aujourd’hui. Spontanément, j’ai répondu qu’en réalité, il n’a jamais été facile de faire retentir la Parole de Dieu dans le monde !

La première lecture que nous avons entendue ce soir présente la figure d’un grand croyant, qui vécut voici environ 2600 ans, le prophète Jérémie. Le prophète se trouve alors dans une situation tragique puisqu’il est menacé de mort. Ses ennemis disent : « Allons, montons un complot contre Jérémie... Attaquons-le par nos paroles. » Jérémie, abattu, se tourne vers l’Eternel : « Mais toi Seigneur, fais attention à moi... Comment peut-on rendre le mal pour le bien ? (…) Souviens-toi que je me suis tenu en ta présence pour te parler en leur faveur. » Jérémie est persécuté par ceux auxquels il a prodigué ses bienfaits.

Si l’on regarde le christianisme primitif, nous découvrons qu’il s’est propagé, de façon surprenante, grâce au sang des martyrs [1]. (…) Aujourd’hui encore, beaucoup sont persécutés ou tués à cause de leur foi. J’ai eu la grâce de travailler pendant plusieurs années avec l’archevêque de Prague, le Cardinal Vlk. Pendant dix ans, il fut laveur de vitres dans les rues de sa ville parce qu’il lui était tout simplement interdit d’exercer son service sacerdotal. En Albanie, le régime totalitaire a éliminé un grand nombre de prêtres. Nous avons au fond du cœur les images d’enfants, de jeunes, de familles assassinés dans la cathédrale de Bagdad, comme aussi au Nigeria ces jours-ci. Le ministre Bathi, au Pakistan, a été éliminé parce qu’il était chrétien. Le mal est puissant et ne supporte pas le bien. La présence d’un prophète qui annonce la parole de Dieu est une nouveauté qui porte atteinte aux comportements corrompus et malveillants ; c’est comme un faisceau de lumière qui éclaire les mauvaises actions et qui, pour cette raison, doit être éteint. Bien sûr, le mal essaie aussi de corrompre ceux qui ont la vocation à être prophètes !

Mais existe-t-il vraiment quelque chose ou quelqu’un pour quoi ou pour qui il vaut la peine de donner sa propre vie ? La page de l’Evangile que nous avons entendue nous parle d’un voyage. Un groupe d’hommes et de femmes fait route vers Jérusalem. Jérusalem, dans l’histoire, a toujours représenté la cité idéale. De tout temps, l’humanité est à la recherche d’un idéal qui peut donner un sens à ses propres pas [2]. (…) Ces derniers mois, nous avons vu des jeunes gens qui manifestent dans les rues contre les pouvoirs des finances, ou bien qui luttent pour la démocratie dans les pays arabes et en Afrique du Nord, ou encore qui se rassemblent très nombreux à Madrid autour du Pape. Plus l’obscurité est dense, plus nous sommes mis au défi de chercher la lumière. Pour notre Europe et pour le monde, les ténèbres peuvent avoir le visage de la crise qui nous menace, les traits de la famine qui continue en Somalie et dans la Corne de l’Afrique, la figure de la violence en Syrie, ou encore l’aspect de la maladie, de la solitude ou de la trahison.

Sur cette route de Jérusalem et dans le pèlerinage de notre vie, cependant, nous ne sommes pas seuls. Comme avec les disciples vient se joindre à nous un compagnon de voyage extraordinaire, Jésus-Christ. Dans le récit de l’Antéchrist de Soloviev, nous pouvons lire : L’empereur s’adressait aux chrétiens en disant : « Hommes étranges… dites-moi vous-mêmes, ô chrétiens : qu’avez-vous de plus cher dans le christianisme ? » Alors le starets Jean s’est mis debout et répondit avec douceur : « Grand souverain ! Ce que nous avons de plus cher dans le christianisme est le Christ Lui-même, Lui-même et tout ce qui vient de Lui, car nous savons qu’en Lui demeure corporellement toute la plénitude de la Divinité. »
Aux compagnons de route, le Christ communique une nouvelle très mystérieuse. « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré aux chefs des prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour qu’ils se moquent de lui, le flagellent et le crucifient et, le troisième jour, il ressuscitera. »

Le moment est dramatique : Jésus fait part à ses amis les plus proches de la réalité de sa mort imminente. C’est la mort, l’énigme par excellence de la vie. Mais Jésus communique aussi une autre nouvelle encore plus choquante, sa résurrection le troisième jour. C’est un sujet d’incompréhension pour les disciples de Jésus. La préoccupation de la mère de Jacques et de Jean est d’un tout autre ordre, la carrière et la puissance de ses enfants : « Voilà mes deux fils : ordonne qu’ils siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume. » L’attitude de cette mère et de ses enfants soulève l’indignation des autres disciples et crée un litige entre eux.
Pour Jésus, c’est l’occasion de donner un enseignement majeur sur la nature profonde de l’autorité : « Vous le savez : les chefs des nations païennes commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand sera votre serviteur ; et celui qui veut être le premier sera votre esclave. » Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi !
Ceux qui écrivent la véritable histoire de l’humanité, ce ne sont pas les arrogants, mais ceux qui ont le courage de choisir de servir. Cette vision du pouvoir, que l’on peut qualifier de « révolutionnaire », est celle vécue par Jésus lui-même. « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
La meilleure « explication » du pouvoir entendu comme un service, c’est la mort de Jésus sur la Croix. Sur la Croix, en effet, les soldats écriront : « Cet homme est roi  ». Christ est un roi-serviteur qui donne sa vie pour l’amour du Père et par amour pour chacun de nous. Le Christ nous révèle ainsi que le sens ultime de la vie, c’est de la donner en se donnant.

Jésus décide librement de « servir » le Père, parce qu’il est le Fils, parce que le Père est le seul qui peut le sauver et lui garantir la félicité et la vie. Le Père est le Bien, le Vrai, le Beau sur lequel il peut compter. Jésus décide librement de nous « servir », nous les hommes, pour nous donner également la possibilité de vivre comme des enfants, comme des fils. Le même serpent des origines, qui a tenté Adam et Eve, pousse aujourd’hui l’Europe sur la voie de l’indépendance, de l’autonomie, de la séparation du Père pour essayer de s’auto-réaliser, c’est-à-dire de se sauver seule. Or, c’est cette solitude même qui est tragique : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul ; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit », nous dira Jésus. La liberté conçue de manière individualiste nous replie sur nous-mêmes. Au fond, nous n’avons pas décidé librement de naître. Venir au monde n’est pas le fruit de notre liberté, cela vient du don d’un autre, en l’occurrence de deux autres. Et notre liberté ne sera pas en mesure de nous sauver de la mort, car nous ne sommes pas libres de ne pas mourir. Le salut ne peut venir que d’un Autre.

Choisir de nous confier en Quelqu’un qui seul peut réaliser notre aspiration au divin, à l’éternité, à la beauté, à la vérité, à l’amour, à la vie, est le grand acte intelligent de liberté [3]. (…) Celui qui exerce l’autorité est appelé d’abord à servir le vrai, le bien, le beau. Il ne lui appartient pas de décider lui-même du bien et du mal, du vrai et du faux, du beau et du laid. Il n’est pas créateur des valeurs éthiques. Il en est le serviteur.
Vivre comme les enfants d’un même Père fait de nous des frères et, entre frères, le vrai pouvoir est l’amour. L’amour fait de moi un « serviteur » de la personne que j’aime. (…) La vérité chrétienne ne peut pas s’allier à des formes de pouvoir violentes, elle ne peut pas faire une place à des fanatismes, intégrismes ou fondamentalismes déviés. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de forces, ni même par des rapports de droits et devoirs, mais aussi, et plus profondément encore, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité n’existe certes jamais sans la justice, mais elle dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. (…) La résurrection est la preuve que la décision de servir jusqu’au don gratuit de la vie est le chemin pour avoir la vie, une vie que rien ni personne ne peut plus arracher. (…)

Nous sommes réunis ici dans cette magnifique cathédrale pour tendre les mains vers Dieu afin qu’il protège l’Europe. Notre Pape Benoît XVI, dans sa Lettre Caritas in Veritate (n. 79), affirme que le vivre-ensemble pacifique, une société juste, est pour les croyants avant tout un don gratuit dont on ne dispose pas, car cela vient de Dieu et c’est pourquoi il doit être avant tout invoqué. « Le développement a besoin de chrétiens qui joignent leurs mains vers Dieu dans la prière. »

[1] Les Catacombes, le Colisée, la Via Appia, témoignent encore que « être chrétien », au commencement, signifiait quelque chose de très sérieux, impliquant le risque de perdre la vie. Les premiers papes sont morts en martyrs. Des jeunes filles, comme Agnès et Cécile, ont subi le même sort.

[2] Saint Augustin parle ainsi d’une inquiétude du cœur qui nous pousse toujours à une nouvelle recherche.

[3] Puisque le terrain est désormais déblayé des absolus idéologiques, le moment est venu de choisir l’amour.

Publié le 18 septembre 2012 par Mgr Aldo Giodano