Qu’est-ce qu’un homme juste ?

On dit que c’est un relais entre Dieu et les hommes. Pourtant, que de soupçons pèsent sur lui ! Se pose la question : un chrétien peut-il en même temps s’épanouir et témoigner comme chrétien dans la mondialisation et ses attraits de vie facile et individualiste ? On entend souvent dire : « qu’est-ce qu’on s’est éclaté à cette soirée ! » Le christianisme ne serait-il pas classé parmi les cheminements humains les plus austères, opposé à tout éclatement ?
A Gethsémani Jésus a-t-il pu dire : « Père, que ta volonté soit faite… », tout en pensant à son épanouissement de Fils de l’Homme ? Et qu’a-t-il à dire à tant de personnes marquées et paralysées par la vie ? Peut-on dire, sans une ironie dégradante envers ce Jésus de Nazareth, le roi de Juifs [1], qu’il s’est épanoui en portant sa croix et en y donnant sa vie sans se laisser écraser par son destin ?

Je dirais « oui » !

Certes, Jésus a dit : « que celui qui veut me suivre, qu’il prenne sa croix. » Il a néanmoins enlevé bien des croix à tous ces rejetés méprisés que furent les lépreux, les possédés, les épileptiques et tant d’autres… Jusqu’à donner, en pleine région désertique, à manger à satiété à une foule affamée… qui n’a d’ailleurs rien compris : une fois rassasié, on ne réfléchit plus ! Voilà pourquoi l’homme moderne pense si peu. Il est trop repu semble-t-il, encore qu’il faille nuancer les choses !
Aucun des évangélistes n’a insisté sur le détail des souffrances de Jésus. Ils procèdent par allusions et restent très discrets sur ce point. C’est la dévotion populaire qui a inventé les chemins de croix, avec chutes et coups de lanières, et tous ces saints suaires et autres foulards de Véronique marqués de sang et de sueur.

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Photo Jean-Pierre Frey

Il est presque scandaleux, et certainement paradoxal, de dire que Jésus a cheminé avec sérénité vers le Golgotha. Et pourtant… On ne peut lui nier cette dignité du prophète prisonnier, qui en imposa même au rude et sceptique Pilate. « Je ne trouve en lui aucun mal », a dit celui-ci.
La piéta de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome, reflète cette sereine dignité. C’est une merveille de méditation intérieure dans la paix. Mais Michel-Ange n’est pas Saint Jean. Il n’est pas « celui qui vit et crut [2] » devant un tombeau vide parce que la Parole du Maitre résonnait en lui.

Toute vraie religion est un appel à un perpétuel dépassement. Pour ce faire, il faut se dépouiller afin de se rendre disponible et en faire un épanouissement. Tout le reste ne semble être qu’accessoires, tels ces angelots en stuc de l’art baroque qui emberlificotent le silence.
Le juste, c’est celui qui sait s’oublier soi-même pour mieux voir l’autre et le servir, de même que le Maître a lavé les pieds à ses disciples. Aussi faut-il savoir se mettre en route, aller « ailleurs [3] » et sortir de soi-même tout en restant à la maison. Joseph, l’époux de Marie, n’a pas fait autre chose pendant toute sa vie de père nourricier. L’ange qui le réveille lui dit : « prends l’enfant et sa mère et va…. » Auparavant, il lui avait déjà dit : « n’hésite pas à prendre comme épouse Marie, ta fiancée. » Et sors de tes hésitations… Il faut donc être « chez soi » tout en étant ailleurs. Être chez soi en tenue de service : ni trop loin dans le passé, ni trop avant dans l’avenir.

Mais pourquoi cette méditation ? Pour dire ceci : à ces disciples mal équarris et bougons [4] qu’il avait choisis comme successeurs et continuateurs de son Evangile, Jésus a rudement dépêché l’Esprit cinquante jours après sa résurrection pour les envoyer en mission. C’est alors qu’ils firent l’expérience des mêmes incompréhensions, des mêmes persécutions que le Maître. Ils comprirent alors que ces trois ans d’école et de formation n’avaient pour but que d’être et de faire comme le Maître. De témoigner de la même charte que celle qu’il avait donnée sur la montagne : heureux seras-tu si tu sais vivre dans la pauvreté et la miséricorde. Donner, pardonner et partager comme le Maître qui, à l’occasion, savait goûter à l’amitié et à la convivialité d’un bon repas.

Le chrétien n’est pas quelqu’un qui crache dans la soupe mais qui rayonne de la sérénité et de l’humanisme du Maître. En tenue de service, saisi par l’Esprit de la Pentecôte… « Je ne vous laisserai pas orphelins… »

JP FREY - Niederbronn – mai 2011

[1] Comme Pilate l’avait écrit sur la tablette en bois au-dessus de la croix.

[2] Jn 20, 8 et 21, 24.

[3] Mc 1, 38.

[4] Entre autre chez Marc.

Publié le 28 juin 2011 par Jean-Pierre Frey