Qu’ils sont beaux, les pieds des missionnaires !

Au commencement, il y avait les pieds, simplement pour accomplir l’ordre du Seigneur d’aller annoncer la Bonne Nouvelle au monde entier. Ces pieds dont on dit bêtement du mal quelquefois en affirmant de quelqu’un qu’il est bête comme ses pieds. On ne soulignera jamais assez la dignité des pieds.

Ces pieds des autres que Jésus s’abaisse à laver au moment le plus poignant de sa vie. Ces pieds, ses propres pieds, couverts de la poussière du chemin et qu’il permet à une femme mal famée de laver en les baignant de ses larmes, de couvrir de baisers, d’oindre d’une huile parfumée. Ce sont bien les pieds qui ont été consacrés en passant par elle, pas la tête ni les mains. Instinctivement, elle a reconnu que c’est à ces pieds quelle a dû d’avoir entendu la Bonne Nouvelle, qu’elle n’était pas condamnée, mais qu’elle devançait tant d’autres dans le Royaume, elle qui était méprisée, reléguée.
Et que dire des beaux pieds des missionnaires ? On s’est mis à les mettre en sourdine. Il fallait dire les enjambées des messagers de la Bonne Nouvelle. Mais regardez, admirez la beauté d’un pied nu ! Premier contact vital, première bénédiction de la terre quand l’enfant qu’on dit divin fait son premier pas sur cette terre bénie aujourd’hui déchirée.

Imaginez… N’est-ce pas à en pleurer ? Ces pieds qu’un archevêque a demandé à ses prêtres de cacher en montant à l’autel. Insanité ! Yahvé donne l’ordre à Moïse d’ôter ses sandales en foulant la terre sacrée où il se tient. Si l’on n’a pas l’audace de monter à l’autel les pieds nus, qu’on permette au moins aux sandales de les laisser voir, ces pieds sacrés. Il y aurait tant à dire des pieds…

Comment aller au bout du monde simplement à pied ? Pourtant, ils l’ont fait, les Paul, les François Xavier, et d’autres. Ils s’en trouvaient bien puisque les médecins vous diront que la marche à pied est le meilleur remède contre ce que vous savez pour ceux qui restent trop assis.
Puis on a senti le besoin de prolonger le pied par une sorte de cheval en métal, le vélo (…cipède). Que de distances parcourues par notre héros, Mgr Joseph Strebler, qui payait de sa personne en pédalant sur les pistes poussiéreuses. Sans parler des autres… Ensuite est apparue l’automobile. Plus besoin de pédaler. Mais le pied reste indispensable (jusqu’à présdent du moins) pour actionner les pédales. Et gare aux erreurs quand on les mélange ! Cela peut être fatal.

Parmi les voitures automobiles, il y eut le miracle français, la 2CV. Oh, les autres Européens s’en sont bien moqués : the ugly duck, le vilain petit canard. On avait enfin une voiture de pauvre, passe-partout. Gare aux nids de poules sur le chemin, pourtant. Les jambonneaux – les bras de suspension - ne résistaient pas. Antoine Brencklé le sait, lui qui a dû abandonner sa 2CV en plein Sahara. Quelle idée de traverser le désert à dos d’âne, puisque la 2CV ne s’apparente pas au canard, mais à l’âne ! La monture du pauvre, la monture du roi-messie pauvre. Quelle dignité, tout orgueil abandonné… Malheureusement retrouvé ces derniers temps car c’est le 4x4 qui tend maintenant à devenir la voiture du missionnaire. Et pas n’importe laquelle... De préférence haut de gamme !
Ils ont du se retourner dans leur tombe, les missionnaires qui se faisaient un scrupule d’avoir la voiture la plus modeste possible. Mais on a sauté le pas (toujours les pieds) : Un moment de honte est vite passé, dit-on. Il faut marcher avec son temps. Comprendre, faire l’exégèse de la pauvreté missionnaire, ne pas rester attaché à la lettre, ne pas tomber dans le fondamentalisme.

Pourquoi ne pas le dire, le crier : ne faisons-nous pas fausse route ? Ou alors voulez-vous dire qu’il n’y a plus de pauvres ? Plus personne pour être choqué en voyant le missionnaire dans une voiture de riche, de puissant ? Alors qu’en même temps on insiste lourdement sur ce Dieu qui s’est fait faible et pauvre pour aller à la rencontre des plus petits ! Quand Dieu vient chez les hommes, il vient comme un pauvre au milieu des pauvres, il naît dans une étable. Quand il fait son entrée triomphale à Jérusalem, il est monté sur un petit âne, pas sur le char doré de César tiré par quatre fiers coursiers blancs.

Arrêtez un instant et faites quelques pas à pied, tout simplement… A la rencontre de l’ancêtre, ce géant parti à pied à la conquête du monde, tout ébloui de pouvoir se tenir debout sur ses deux pieds, victoire suprême de l’homme, non de la machine.

Publié le 25 septembre 2012 par Alphonse Kuntz